1739 et 1748

Perceptions, habitude et idées

par David Hume

 Extrait de « Traité de la nature humaine » et de « Essai sur l'entendement humain »

Perceptions

L'habitude, principe des lois de l'esprit

Les idées abstraites n'existent pas

* * *

Perceptions [1]

Une impression frappe d'abord les sens, et nous fait percevoir chaleur ou froid, soif ou faim, plaisir ou peine d'une espèce ou d'une autre. De cette impression une copie est prise par l'esprit, laquelle demeure après que l'impression a cessé ; et c'est cela que nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de peine, quand elle revient dans l'âme, produit des impressions nouvelles de désir et d'aversion, d'espoir et de crainte, qui peuvent proprement s'appeler impressions de la réflexion, vu qu'elles en dérivent. Celles-ci, derechef, sont copiées par la mémoire et l'imagination, et deviennent des idées ; lesquelles peut-être à leur tour, donneront naissance à d'autres impressions et à d'autres idées. En sorte que les impressions de réflexion ne sont antérieures qu'aux idées qui leur correspondent ; mais elles sont postérieures aux idées de sensation, et en dérivent.

L'habitude, principe des lois de l'esprit [2]

Toutes les fois que la répétition d'un acte ou d'une opération particulière produit une tendance à renouveler le même acte ou la même opération, sans qu'on y soit poussé par un raisonnement, nous disons toujours que cette tendance est l'effet de la coutume. En employant ce mot nous ne prétendons pas donner la raison dernière de cette tendance. Nous indiquons seulement un principe de la nature humaine, universellement admis et qui est bien connu par ses effets. Peut-être ne pouvons-nous pousser plus loin notre enquête, ni prétendre donner la cause de cette cause ; peut-être devrons nous nous en contenter comme du principe dernier que nous pouvons assigner à toutes nos conclusions tirées de l'expérience.

L'habitude par là même est le grand guide de la vie. C'est ce principe seul qui nous rend notre expérience profitable et nous fait attendre dans l'avenir une suite d'événements semblable à ceux que nous avons constatés dans le passé. Sans l'influence de l'habitude nous ne connaîtrions de faits que ceux qui seraient immédiatement présents aux sens et à la mémoire ; nous ne saurions comment ajuster les moyens aux fins, ou employer nos pouvoirs naturels à la production d'un effet voulu.

Ayant trouvé que la flamme et la chaleur, la neige et le froid, sont toujours unis ensemble, si la flamme ou la neige s'offrent à nos sens, l'esprit est porté par l'habitude à attendre la chaleur ou le froid et à croire que cette qualité existe et se découvrira si l'on approche. C'est, dans de telles circonstances, une opération de l'âme aussi inévitable que sentir la passion de l'amour quand nous recevons un bienfait, de la haine, quand nous recevons une offense. Toutes ces opérations sont des espèces d'instincts naturels, que ni raisonnement, ni travail de la pensée et de l'entendement ne sont capables ni de produire ni de prévenir.

Il existe une sorte d'harmonie préétablie entre le cours de la nature et la succession de nos idées ; et, quoique les puissances et les forces par lesquelles la première est gouvernée nous soient pleinement inconnues, nos pensées et nos conceptions ne laissent pas, en définitive, d'avoir toujours suivi la même marche que les autres ouvrages de la nature. L'habitude est le principe par lequel cette correspondance a été effectuée... Comme la nature nous a enseigné  l'usage  de  nos membres, sans nous donner la connaissance des muscles et des nerfs par lesquels ces mouvements sont accomplis, de même elle a implanté en nous un instinct qui entraîne la pensée en avant, suivant un cours correspondant à celui qu'elle a établi parmi les objets extérieurs... Que nous attachions de toutes nos forces notre attention sur nous-mêmes, que nous portions notre imagination jusqu'aux cieux ou jusqu'aux derniers confins de l'univers, nous ne faisons point un seul pas hors de nous-mêmes, et nous ne concevons d'autre existence que les perceptions qui nous sont apparues dans ces étroites limites. C'est là l'univers de l'imagination, et nous n'avons point d'autre idée que ce qui s'y produit.

Les idées abstraites n'existent pas [3]

C'est un principe généralement reçu en philosophie, que tout dans la nature est individuel, et qu'il est on ne peut plus absurde de supposer un triangle réellement existant, dont les côtés et les angles n'aient aucune dimension précise. Si donc cela est absurde en fait et en réalité, cela doit être également absurde en idée, puisque rien dont nous puissions nous former une idée claire et distincte n'est absurde ni impossible. Mais se former l'idée d'un objet et se former une idée tout simplement, c'est la même chose, le fait de se rapporter à un objet n'étant, pour l'idée, qu'une dénomination extrinsèque, dont elle ne porte, en elle-même, aucune marque ni aucun caractère. Or, comme il est impossible de se former l'idée d'un objet qui soit doué de quantité et de qualité, et qui pourtant ne le soit d'aucun degré précis de l'une ni de l'autre, il s'ensuit qu'il est également impossible de se former une idée qui ne soit limitée et bornée en ces deux points. Les idées abstraites sont donc en elles-mêmes individuelles, quelque générales qu'elles puissent devenir quant à ce qu'elles représentent. L'image existant dans l'esprit n'est que celle d'un objet particulier, quoique l'application que nous en faisons dans notre raisonnement soit la même que si cette image était universelle.

Une étendue qui n'est ni tangible, ni visible ne peut en aucune façon être conçue ; et une étendue tangible ou visible, qui n'est ni rude ni douce, ni noire ni blanche, est également hors de l'atteinte de la conception humaine. Qu'un homme essaye de concevoir un triangle en général, qui ne soit ni isocèle, ni scalène, qui n'ait ni longueur déterminée, ni proportion de côtés, et il reconnaîtra bientôt l'absurdité de toutes les notions scolastiques qui ont trait à l'abstraction et aux idées générales.

[1] David hume, Traité de la nature humaine, 1739. Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée & Cie, © 1963, page 541.

[2] David Hume, Essai sur l'entendement humain, 1748. Extrait de Ibid., pages 543-544.

[3] Ibid. Extrait de Ibid., pages 544-545.