par Martin Heidegger
Extrait de « L’Être et le temps » et de « Lettre sur l’humanisme »
Pour la question que nous développons, ce qui est demandé est l'être, c'est-à-dire ce qui détermine l'étant comme étant, ce à partir de quoi l'étant, de quelque manière qu'on le traite, est toujours-déjà compris. L'être de l'étant n'« est » pas lui-même un étant. La philosophie a fait son premier pas dans la compréhension du problème de l'être lorsqu'on a renoncé à μΰθόν ιν, à « raconter des histoires », c'est-à-dire lorsqu'on a renoncé à déterminer l'origine de l'étant comme étant par le recours à un autre étant, comme si l'être avait le caractère d'un étant possible. L'être, en tant qu'il est ce qui est demandé, réclame donc un mode de « monstration » original qui se distingue essentiellement de tout mode de découvrement de l'étant.
Corrélativement, le sens de l'être, c'est-à-dire l'objet questionné, requiert un appareil conceptuel propre, essentiellement différent, lui aussi, des concepts qui confèrent à l'étant sa détermination significative.
Si l'être est ce qui est demandé et si l'être est l'être de l'étant, il s'ensuit que, dans la question de l'être, l'objet interrogé n'est rien d'autre que l'étant lui-même. Celui-ci sera donc interrogé quant à son être. Mais, pour être capable de nous révéler sans falsification les caractères de son être, l'étant devra d'abord, de son côté, nous être rendu accessible tel qu'il est en lui-même. Le problème de l'être, relativement à ce qui est pour lui l'objet interrogé, exige que l'on commence par trouver un mode d'accès convenable à l'étant et qu'on s'assure de ce moyen. Mais nous appelons « étant » bien des choses et selon bien des sens différents. Étant est tout ce dont nous parlons, tout ce à quoi nous pensons, tout ce à l'égard de quoi nous nous comportons, mais aussi ce que nous sommes nous-mêmes et la manière dont nous le sommes. L'être réside dans l'existence, dans l'essence, dans la réalité, dans l'être-subsistant, dans la consistance, dans la valeur, dans l'être-là, dans l'« il y a ». En quel étant faudra-t-il lire le sens de l'être, en quel étant l'exploration de l'être prendra-t-elle son point de départ ? Le point de départ peut-il être arbitraire, ou quelque étant jouit-il d'une primauté dans le développement de la question de l'être? Quel est cet étant exemplaire et quel est le sens de sa primauté?
La question de l'être étant explicitement posée et élevée à la pleine conscience d'elle-même, son développement requiert, après ce que nous avons dit, une exploitation du mode selon lequel l'être doit être visé, son sens entendu et mis en concept ; il nous faut préciser la possibilité de choisir correctement l'étant exemplaire et aménager la voie d'accès capable de nous y conduire. Or, viser, entendre, comprendre, choisir, accéder sont des déterminations constitutives de toute question, et par là des modes d'être d'un étant déterminé, de cet étant que nous, qui questionnons, sommes nous-mêmes. Le développement de la question de l'être comporte donc l'explicitation d'un étant – celui qui questionne – dans son être. La position de cette question, comme mode d'être d'un étant, est en elle-même essentiellement déterminée par l'objet, dont – en cet étant – on s'enquiert, par l'être. Cet étant, que nous sommes nous-mêmes, et qui a, par son être, entre autres choses, la possibilité de poser des questions, sera désigné sous le nom de être-là [Dasein]. La position expresse et consciente de la question du sens de l'être réclame une explicitation préalable et adéquate d'un étant (l'être-là) relativement à son être.
Mais l'essence de l'homme consiste en ce que l'homme est plus que l'homme seul, pour autant qu'il est représenté comme vivant doué de raison. « Plus » ne saurait être ici compris en un sens additif, comme si la définition traditionnelle de l'homme devait rester la détermination fondamentale, pour connaître ensuite un élargissement par la seule adjonction du caractère existentiel. Le « plus » signifie : plus originel, et par le fait plus essentiel dans l'essence. Mais ici se révèle l'énigme : l'homme est dans la situation d'être-jeté. Ce qui veut dire : en tant que la réplique ek-sistante de l'Être, l'homme dépasse d'autant plus l'animal rationale qu'il est précisément moins en rapport avec l'homme qui se saisit lui-même à partir de la subjectivité. L'homme n'est pas le maître de l'étant. L'homme est le berger de l'Être. Dans ce « moins », l'homme ne perd rien, il gagne au contraire, en parvenant à la vérité de l'Être. Il gagne l'essentielle pauvreté du berger dont la dignité repose en ceci : être appelé par l'Être lui-même à la sauvegarde de sa vérité. Cet appel vient comme la projection où s'origine l'être-jeté de l'être-le-la. Dans son essence historico-ontologique, l'homme est cet étant dont l'être comme ek-sistence consiste en ceci qu'il habite dans la proximité de l'Être. L'homme est le voisin de l'Être.
[…] Il est dit dans Sein und Zeit [Être et temps] (p.38) que toute question de la philosophie « renvoie à l'existence ». Mais l'existence dont on parle n'est pas la réalité de l'ego cogito. Elle n'est pas non plus seulement la réalité des sujets produisant en commun les uns pour les autres et par là même venant à soi. Différente en cela fondamentalement de toute existentia et « existence », « l'ek-sistence » est l'habitation ek-statique dans la proximité de l'Être. Elle est la vigilance, c'est-à-dire le souci de l'Être. C'est parce qu'en cette pensée il s'agit de penser quelque chose de simple, que la pensée par représentation reçue traditionnellement comme philosophie y trouve tant de difficulté. Seulement le difficile n'est pas de s'attacher à un sens particulièrement profond, ni de former des concepts compliqués. Il se cache bien plutôt dans la démarche de recul qui fait accéder la pensée à une question qui soit expérience et rend vaine l'opinion habituelle de la philosophie.
On répète partout que la tentative de Sein und Zeit a abouti à une impasse. Laissons cette opinion à elle-même. La pensée qui fait quelques pas dans cet ouvrage, aujourd'hui encore demeure en suspens. Mais peut-être entre-temps s'est-elle quelque peu rapprochée de son objet. Aussi longtemps toutefois que la philosophie ne s'occupe constamment que de s'ôter à elle-même toute possibilité d'accès à l'objet de la pensée qui n'est autre que la vérité de l'Être, elle échappe assurément au danger de se rompre jamais à la dureté de son objet. C'est pourquoi le fait de « philosopher » sur l'échec est séparé par un abîme d'une pensée qui elle-même échoue. Si un homme avait l'heur d'accéder à une telle pensée, il n'y aurait là aucun malheur. À cet homme serait fait l'unique don qui puisse venir de l'Être à la pensée.
[1] Martin Heidegger, L’Être et le temps, 1927 (Traduction de Boehm et Waelhens, Gallimard). Extrait de Denis Huismans et Marie-Agnès Malfray, Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale, Perrin © 2000, pages 537-538.
[2] Martin Heidegger, Lettre sur l’humanisme originellement adressée à Jean Beaufret en 1947 (Traduction de Munier, Aubier). Extrait de Ibid., pages 539-540.