NATURALISTES 

Stephen Jay Gould

 

Texte fondateur

1989

Saltationnisme [1]

Darwin, me dit Gould, est le seul des grands savants du XIXe siècle à n'avoir pas été balayé par les progrès scientifiques du XXe. [...] Son hypothèse de la sélection naturelle des espèces n’a cessé de se renforcer. À l’origine, elle était fondée sur l’observation des fossiles, des pigeons des Galápagos, et sur beaucoup d’intuition ! Or, remarque Gould, nous savons aujourd’hui ce que Darwin avait pressenti, mais dont il ignorait les mécanismes. Grâce à la découverte du code génétique par les biologistes (anglais) Francis Crick et (américain) James Watson dans les années cinquante, nous comprenons les lois de l’hérédité. Nous savons que nos gènes ne sont pas de parfaits reproducteurs : il y a constamment des erreurs de copie. Voilà pourquoi ils engendrent parfois des évolutions accidentelles. S’il apparaît que ces accidents sont mieux adaptés à leur environnement que leur original, ils prolifèrent. [...]

[...]

[...] Le « scandale » darwinien est que les espèces n’obéissent pas à un plan préconçu — par Dieu ou l’Esprit — et qu’elles ne s’acheminent vers aucun but. [...]

[...]

[...] Partant d'observations concrètes, contrairement à Lamarck, Darwin avait compris que la Nature ne progressait pas de manière linéaire, mais se ramifiait par accident.

[...]

Le temps est la dimension essentielle de l'évolution. Il n'y a pas de combinaisons d'apparence logique auxquelles le hasard ne puisse aboutir s'il dispose de quelques millions d'années. Avec le temps, le hasard peut tout créer.

[...]

L'hypothèse de Gould est que l'évolution a été ponctuée par une série de catastrophes entre deux zones de calme. La recherche sur les fossiles fait apparaître de nombreux chaînons manquants. Manquent-ils parce qu'on ne les a pas encore trouvés ou bien parce qu'ils n'ont jamais existé ?

[...]

Les espèces, selon Darwin, évoluent au cours de longues périodes, par des transformations graduelles au moyen de la sélection naturelle. Ce que nous apprend Gould, c’est que la plupart des espèces demeurent stables, mais que de nouvelles espèces apparaissent rapidement — en temps géologique : quelques milliers d’années. Le « gradualisme » est plus un effet de la pensée occidentale que le résultat de l’observation scientifique.

[1] Propos recueillis par Guy Sorman, Les vrais penseurs de notre temps, Fayard © 1989,
pp. 80, 82, 83, 89 et 399.

Philo5
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