HAUTE SCOLASTIQUE 

Maître Eckhart

 

Texte fondateur

Début du XIVe siècle

Sermons

SOMMAIRE

Fais le vide afin d'être comblé

Souffrance sans souffrance

Qu'est-ce donc qui nous manque ?

La perte de biens extérieurs

Quand Dieu lui-même souffre avec nous, ce n'est plus une souffrance

[ Je deviens Dieu par l'amour ] (sermon 5a)

[ Les justes qui se dépouillent totalement deviennent Dieu ] (sermon 6)

[ L'abandon de soi : seul amour véritable ] (sermon 28)

Aphorismes et légendes

1. De la naissance de Dieu dans l'âme

4. Celui en qui toutes les créatures se sont tues

10. De l'éternel présent

15. Recevoir humblement vaut mieux que donner avec arrogance

25. Toute souffrance n'est pas méritoire

33. La vie active est un corollaire de la vie contemplative

39. Prier Dieu pour Dieu

Fais le vide afin d'être comblé [1]

Encore une autre consolation du même genre. Aucun récipient ne peut contenir deux boissons différentes. S'il doit contenir du vin, il faut nécessairement le vider de son eau. Il faut que le récipient soit nu et vide. C'est pourquoi, si tu veux recevoir la joie divine et Dieu, il faut nécessairement que tu te vides des créatures. Saint Augustin dit : « Fais le vide afin d'être comblé. Apprends à ne pas aimer, pour apprendre à aimer. Détourne-toi afin que tu sois bien tourné [2]. » Pour que ce soit dit en bref : tout ce qui doit accueillir et être réceptif doit nécessairement être nu et vide. Les maîtres disent : Si l'oeil avait une quelconque couleur en soi quand il perçoit, il ne percevrait ni la couleur qui est en lui, ni celle qu'il n'a pas, mais l'oeil voit toutes les couleurs, parce qu'en lui-même il est incolore [3]. Parce que le mur est coloré, il reste insensible à la couleur. En fait de couleur, il ne reconnaît ni la sienne ni aucune autre : ni or, ni charbon, ni pierre précieuse. C'est justement parce qu'il est incolore que l'oeil possède véritablement la couleur : il la reconnaît avec plaisir, délice et joie. Plus les puissances de l'âme sont transparentes et nues, plus elles reçoivent parfaitement et abondamment ce qu'elles accueillent ; plus elles reçoivent, plus leur joie est grande, plus elles font un avec ce qu'elles reçoivent, tant et si bien que la plus haute puissance de l'âme, qui est dépouillée de toute chose et n'a rien de commun avec quoi que ce soit, n'accueille rien de moins que Dieu lui-même dans l'immensité et la plénitude de l'être. En témoignent les maîtres, qui disent que cette union, ce flux et cette félicité ne peuvent se comparer à aucune joie, ni à aucune félicité [4]. C'est pourquoi Notre-Seigneur dit de façon remarquable : « Bienheureux sont les pauvres en esprit [5]. » Pauvre est celui qui n'a rien. Pauvre en esprit, cela veut dire : de même que l'oeil, pauvre et vide de toute couleur, devient réceptif à toute couleur, de même celui qui est pauvre en esprit est réceptif à tout esprit. Or l'Esprit de tous les esprits, c'est Dieu. Le fruit de l'Esprit c'est l'amour, la paix et la joie. Le fait d'être nu et pauvre, de ne rien avoir et d'être vide, transforme la nature. Le vide fait monter l'eau au sommet des montagnes et opère bien d'autres merveilles dont on ne saurait parler ici.

Si tu veux donc trouver pleine consolation et plénitude de joie en Dieu, veille à être vide de toutes les créatures, de toute consolation venant des créatures. Car tout le temps que la créature te console et peut te consoler, tu ne trouveras assurément jamais de vraie consolation. Mais lorsque rien hormis Dieu ne peut te consoler, en vérité, Dieu te consolera et en même temps que lui et en lui, tout ce qui est joie. Si ce qui n'est pas Dieu te console, tu n'auras de consolation nulle part, mais si la créature ne te console pas et que tu n'y trouves pas de goût, tu trouveras la consolation ici et ailleurs. S'il était possible de vider parfaitement une coupe et de la garder vide de tout ce qui peut la remplir, même de l'air, la coupe renierait et oublierait certainement sa nature et le vide l'emporterait jusqu'au ciel. De même, être dénudé, pauvre et vide de toutes les créatures élève l'âme jusqu'à Dieu.

Souffrance sans souffrance [6]

C'est pourquoi les maîtres disent que dans le Royaume des cieux, les bienheureux connaissent les créatures dépouillées de toutes images des créatures et qu'elles les connaissent en l'unique image qu'est Dieu, dans laquelle Dieu se connaît, s'aime et se veut lui-même en même temps que toutes choses [7]. Et cela, c'est Dieu lui-même qui nous enseigne à le demander et à le désirer quand nous disons : « Notre Père, que ton nom soit sanctifié », ce qui veut dire que nous ne connaissions que toi seul, « que ton règne vienne », en sorte que je n'aie d'autre richesse que toi, et que je ne connaisse rien d'autre que toi, le royaume et la richesse. L'Évangile dit à ce propos : « Bienheureux les pauvres en esprit », c'est-à-dire en volonté, et nous demandons à Dieu que « sa » volonté soit faite « sur la terre », c'est-à-dire en nous, « comme au ciel », c'est-à-dire en Dieu lui-même. Un tel homme est à ce point uni à la volonté divine, qu'il veut tout ce que Dieu veut et selon la manière que Dieu veut. Et si selon quelque manière, Dieu veut que moi aussi j'aie commis des péchés, je ne voudrais pas ne pas les avoir commis [8], car c'est ainsi que la volonté de Dieu est faite « sur la terre », c'est-à-dire dans de mauvaises actions, « comme au ciel », c'est-à-dire dans la bienfaisance. Ainsi, on veut être privé de Dieu pour Dieu, être séparé de Dieu pour Dieu, et tel est le seul juste repentir de mes péchés. C'est ainsi que je souffre du péché sans en souffrir, tout comme Dieu souffre de tout le mal sur la terre sans en souffrir. La souffrance, la plus grande souffrance, me vient à cause du péché — car pour rien de ce qui est créé ou créable, même s'il y avait mille mondes dans l'éternité, je ne voudrais commettre de péché — mais je souffre sans souffrir ; car c'est au nom et par la volonté de Dieu que je prends et que je puise les souffrances. Seule une telle souffrance est souffrance parfaite, car elle émane et procède de l'amour pur, de la bonté et de la joie la plus pure de Dieu. C'est ainsi que ce que j'ai dit dans ce petit livre devient vrai, et on prend conscience que l'être bon, dans la mesure où il est bon, accède à l'être de la Bonté elle-même, que Dieu est en lui-même.

Qu'est-ce donc qui nous manque ? [9]

Maintenant, remarque quelle délicieuse et merveilleuse vie nous avons « sur la terre », « comme au ciel », c'est-à-dire en Dieu lui-même ! Tout ennui nous devient agrément et toute souffrance se change en amour. Et en cela, tu trouveras une consolation particulière. Car si j'ai la grâce et la bonté dont je viens de parler, je suis également et totalement consolé et joyeux en tout temps et en toutes choses ; et si je ne les ai pas, c'est que j'en suis privé pour Dieu et par la volonté divine. Si Dieu veut me donner ce que je désire, je le possède et en suis comblé ; si Dieu ne veut pas me le donner, c'est par la privation que je le reçois dans cette même volonté divine qui, justement, ne veut pas, et ainsi, c'est en étant privé que je reçois, c'est en ne prenant pas que je prends. Qu'est-ce donc qui me manque ? Car c'est sûr et certain, on possède plus Dieu dans la privation que dans la possession. En effet, quand on reçoit, c'est le don lui-même qui nous console et nous rend joyeux. En revanche, quand on ne reçoit pas, on n'a rien, on ne trouve ni ne sait rien qui puisse nous réjouir, hormis Dieu et la seule volonté divine.

La perte de biens extérieurs [10]

[...] C'est sans doute aussi ce que pensait Dieu quand il dit : « Celui qui laisse son père et sa mère, sa soeur et son frère, sa maison ou son champ ou quoi que ce soit, il recevra le centuple et la vie éternelle [11]. » Par la vérité divine et sur mon salut, j'ose dire que celui qui quitte son père et sa mère, son frère et sa soeur et quoi que ce soit, pour Dieu et pour la Bonté, celui-là reçoit le centuple, et de deux manières. D'une part, son père, sa mère, son frère et sa soeur lui deviennent cent fois plus chers qu'ils ne le sont maintenant. D'autre part, non seulement cent personnes, mais toutes, du fait qu'elles sont des êtres humains, lui deviennent incomparablement plus chères que ne le sont maintenant par nature son père, sa mère ou son frère. Si cet homme ne s'en rend pas compte, c'est uniquement et seulement parce qu'il n'a pas encore quitté absolument père, mère, soeur, frère et toutes choses rien que pour Dieu et pour la Bonté. Comment aurait-il laissé pour Dieu père, mère, soeur et frère, celui qui les retrouve sur terre dans son coeur, qui s'afflige encore, qui considère et regarde ce qui n'est pas Dieu ? Comment aurait-il laissé toutes choses pour Dieu, celui qui estime encore tel ou tel bien ? Saint Augustin dit : « Enlève ce bien-ci et ce bien-là, et il n'y a plus que pure bonté, qui plane en elle-même dans sa simple immensité : c'est Dieu [12]. » Car ainsi que je l'ai dit plus haut : ce bien-ci et ce bien-là n'ajoutent absolument rien à la Bonté, mais ils cachent et recouvrent la Bonté en nous. [...]

Quand Dieu lui-même souffre avec nous, [13]
ce n'est plus une souffrance

En troisième lieu je dis : que Dieu est avec nous dans la souffrance, cela signifie qu'il souffre lui-même avec nous. Vraiment, celui qui connaît la vérité sait que je dis vrai. Dieu souffre avec l'être humain, oui, à sa manière, il souffre même incomparablement plus que celui qui souffre, que celui qui souffre pour Dieu. Or je dis : Si Dieu lui-même veut souffrir, il est juste que je souffre aussi, car si je suis dans une juste disposition, je veux ce que Dieu veut. Tous les jours je demande et Dieu m'apprend à demander : « Seigneur, que ta volonté soit faite ! » Et pourtant, quand Dieu veut la souffrance, je me plains de souffrir. C'est un grand tort. J'affirme avec assurance que Dieu souffre si volontiers avec nous et pour nous, que quand nous souffrons seulement pour lui, Dieu lui-même souffre sans souffrir. Pour lui, souffrir est en effet si délectable que ce n'est pas une souffrance. C'est pourquoi, si nous sommes dans une juste disposition, la souffrance ne serait pas pour nous une souffrance, ce serait pour nous joie et consolation.

[ Je deviens Dieu par l'amour ] [14]
(sermon 5a)

Saint Jean nous dit : « L'amour de Dieu pour nous s'est manifesté en ceci, qu'il a envoyé son Fils [unique] dans le monde, pour que nous vivions par lui. [15] » et avec lui ; ainsi notre condition humaine a-t-elle été élevée au-delà de toute mesure, puisque le Très-Haut est venu parmi nous et a adopté forme humaine.

Un maître nous dit : « Quand je pense que notre nature a surpassé les autres créatures, qu'elle siège dans les cieux au-dessus des anges, qu'elle y est adorée d'eux, je ne peux que me réjouir, au plus profond de mon coeur, que Jésus-Christ, mon doux seigneur, m'ait donné en propre tout ce qui lui appartient. [16] » Il dit aussi : « Tout ce que le Père a accordé à son Fils Jésus-Christ en tant qu'être humain, c'est en pensant à moi qu'il le lui a accordé ; il m'a aimé plus que lui, c'est à moi qu'il l'a accordé plus qu'à lui. » Qu'est-ce à dire ? C'est à mon intention qu'il le lui a accordé, c'est moi qui en avais besoin. Voilà pourquoi, en le lui donnant, c'est moi qu'il avait en vue, et il me le donnait autant qu'à lui ; je n'excepte de ce don ni l'unité ni la sainteté divines, ni quoi que ce soit [17]. Rien de ce qu'il lui a accordé en tant qu'être humain ne m'est plus étranger ni moins accessible qu'à lui ; car Dieu ne saurait donner peu : ou bien il donne tout, ou bien il ne donne rien. Ses dons sont d'une absolue simplicité, d'une perfection qui ne souffre aucune division ; ils sont hors du temps, éternels. J'en suis aussi certain que je suis certain de vivre. Pour accueillir ce qu'il nous accorde, il nous faut être dans l'éternité, il nous faut surpasser le temps. Dans l'éternité, toute chose nous est présente : ce qui est au-dessus de moi m'est aussi proche et présent que ce qui est à côté de moi ; c'est là que nous recevons de Dieu ce que nous devons recevoir de lui. Dieu ne reconnaît rien en dehors de lui, son regard n'est dirigé que sur lui-même. Tout ce qu'il voit, il le voit en lui. Dieu ne nous voit donc pas, quand nous sommes plongés dans le péché. C'est pourquoi, tant que nous sommes en lui, il nous connaît ; je veux dire : tant que nous nous éloignons du péché. [...]

[...] comme le dit saint Augustin : « L'amour nous fait devenir ce que nous aimons. » [18] Devons-nous dire à présent : quand l'homme aime Dieu, il devient Dieu ? Voilà qui sonne hérétique. Dans l'amour que prodigue un homme, il n'y a pas Deux, mais Un et Union : aussi, par l'amour, suis-je plus Dieu que je ne le suis en moi-même. Écoutons le Prophète : « Je vous le dis, vous êtes des Dieux, des enfants du Très-Haut. » (Psaumes, 82, 6). Voilà qui sonne étrangement : que l'homme puisse devenir Dieu par l'amour ; c'est pourtant la vérité, une vérité éternelle. Notre seigneur Jésus-Christ le montre.

[...]

Il est des gens qui aiment Dieu d'une certaine façon, à l'exclusion des autres ; ils veulent le gagner par une des, façons de s'abandonner à lui, pas par les autres. Grand bien leur fasse, mais c'est une erreur complète. Qui veut prendre Dieu comme il faut doit le prendre indifféremment en toute chose, dans l'affliction comme dans la prospérité, dans les pleurs comme dans la joie ; il doit être partout pour toi. [...] C'est jouer à cache-cache avec Dieu que de chercher tant de voies vers lui. Que ce soient les larmes, les soupirs ou le reste : rien de tout cela n'est Dieu. Qu'une voie se présente, empruntez-la et réjouissez-vous ; qu'elle ne se présente pas, réjouissez-vous encore, et prenez ce que Dieu vous envoie pour l'heure ; restez constamment dans l'anéantissement accepté, dans l'humiliation ; n'oubliez jamais que vous êtes indignes de quelque bienfait qu'il plairait à Dieu de vous accorder, s'il le voulait. Saint Jean utilise le mot juste, quand il écrit : « L'amour de Dieu nous est octroyé. » [...]

[ Les justes qui se dépouillent totalement deviennent Dieu ] [19]
(sermon 6)

La part de Dieu, c'est la gloire. Quels sont ceux qui glorifient Dieu ? Ceux qui sont totalement sortis d'eux-mêmes, ne recherchent leur intérêt absolument en aucune chose, quelle qu'elle soit, grande ou petite, qui ne considèrent ni ce qui est au-dessous d'eux, ni au-dessus d'eux, ni à côté d'eux, ni près d'eux, qui ne visent ni le bien, ni l'honneur, ni l'agrément, ni le plaisir, ni l'utilité, ni la ferveur, ni la sainteté, ni le salaire, ni le royaume des cieux ; ceux qui se sont dépouillés de tout cela, de tous leurs intérêts, ceux-là glorifient Dieu [20] au bon sens du terme, et lui donnent ce qui lui revient.

[...]

Voilà l'une des façons d'être juste ; en un autre sens, sont justes ceux qui acceptent toutes choses de Dieu d'un coeur égal, quelles qu'elles soient, grandes ou petites ; qu'elles soient amour ou douleur, ils les admettent également, ni plus ni moins, l'une autant que l'autre. Donner à l'une plus de poids qu'à l'autre serait une erreur. Tu dois te dépouiller de ta volonté même.

Il m'est venu récemment une pensée : si Dieu ne voulait pas ce que je veux, je voudrais ce qu'il veut. Bien des gens veulent, en toute chose, suivre leur volonté propre ; mais ce n'est là que méchanceté, et source de vice. D'autres sont un peu meilleurs : ils veulent ce que Dieu veut, et ne veulent rien contre lui ; mais viennent-ils à être malades, ils souhaitent que 1a volonté de Dieu soit leur guérison. De tels hommes préféreraient que la volonté de Dieu fût la leur, plutôt que de vouloir ce qu'il veut. On peut comprendre cette attitude, mais elle n'est pas juste. Les véritables justes n'ont pas de volonté du tout : la volonté de Dieu leur est indifférente, quel qu'en soit le désagrément pour eux.

[...]

Le Père engendre son Fils dans l'éternité, égal et semblable à lui. « Le Verbe était auprès de Dieu, et Dieu était le Verbe » : il était le même, et de même nature. J'ajoute ceci : il l'a engendré à partir de mon âme. Elle n'est pas seulement près de lui et lui près d'elle, semblables et égaux : il est en elle ; le Père engendre son Fils dans l'âme exactement de la même manière qu'il l'engendre dans l'éternité, et pas autrement. Il y est contraint, que cela lui plaise ou non. Le Père engendre son Fils sans cesse, et je dis plus : il m'engendre comme son Fils, le même Fils. Je dis encore plus : il ne m'engendre pas seulement comme son fils, mais il m'engendre en tant que lui-même, il s'engendre en moi, il m'engendre en tant que son être et sa nature. À la source la plus profonde, je sourds dans l'Esprit Saint ; là n'est plus qu'une vie, qu'un être, qu'une oeuvre. Tout ce que Dieu met en oeuvre est unité. C'est pourquoi il m'engendre en tant que son Fils, sans restriction. Mon père charnel n'est pas vraiment mon père, il ne l'est que par une portion infime de sa nature, et je suis distinct de lui : s'il meurt, je peux vivre encore. À la vérité, mon père est le Père céleste, puisque je suis son Fils et n'ai rien qui ne vienne de lui ; je suis son Fils en personne, et nul d'autre. L'oeuvre du Père est une, et je suis son oeuvre, le Fils unique qu'il a engendré, sans restriction. [21]

« Nous sommes totalement transformés et changés en Dieu.» [22] Prenons une métaphore. Lorsque, dans le sacrement, le pain se change en la chair de Notre Seigneur, quel que soit le nombre des osties, il n'y a qu'une chair, et si toutes se transformaient en mon doigt, il n'y aurait qu'un doigt. À l'inverse, si mon doigt prenait la forme des osties, il y aurait autant de doigts que d'osties. Ce qui se change en autre chose ne fait plus qu'un avec elle. De même, si je suis changé en Dieu, s'il me fait son être, je ne fais plus qu'un avec lui, et ne lui suis pas seulement « semblable et égal ». [23]

[...]

[...] Beaucoup de gens s'imaginent, naïvement, qu'ils doivent « voir » Dieu : lui se tiendrait là, et eux ici. Mais il n'en est pas ainsi. Dieu et moi sommes un. Par la connaissance, je l'accueille en moi ; par l'amour, c'est moi qui entre en lui. [...]

Que Dieu nous aide à rechercher la justice pour elle-même, à aimer Dieu sans « parce que ». Amen.

[ L'abandon de soi : seul amour véritable ] [24]
(sermon 28)

Si j'avais un ami et que je l'aime pour les bienfaits qu'il peut me procurer, selon mon bon vouloir, ce n'est pas mon ami que j'aimerais, mais moi-même. Je dois aimer mon ami pour les bienfaits qu'il lui plaît de m'accorder, pour ses vertus propres : pour cela et pour rien d'autre que ce qui lui appartient. Cette façon d'aimer mon ami, que je viens d'évoquer, est la seule juste. Il en va de même pour l'homme qui se tient dans l'amour de Dieu, qui ne cherche rien pour lui-même ni en Dieu, ni en lui-même, ni en quoi que ce soit, mais qui n'aime que Dieu, pour les bienfaits qu'il lui plaît d'accorder, pour la bonté de sa nature, pour cela et pour rien d'autre que ce qui lui appartient ; c'est là le seul amour juste.

[...]

Écoutons notre Seigneur : « Celui qui a abandonné quelque chose pour moi et en mon nom, je veux lui rendre au centuple, avec en plus la vie éternelle. » [25] Mais si tu le fais pour être remboursé au centuple et pour la vie éternelle, tu n'as rien abandonné ; non, quand bien même tu espérerais mille fois ta mise, tu n'as rien abandonné ; c'est à toi-même qu'il faut renoncer, sans aucune restriction : c'est alors que tu renonces à bon escient. Un homme, il y a peu, est venu me trouver ; il avait abandonné, me dit-il, de considérables richesses avec le dessein et le motif de sauver son âme. Ah, ai-je pensé, combien peu représente ce que tu as abandonné ! Il n'y a là que sottise, de quelque manière qu'on envisage ton sacrifice. Si tu veux renoncer, c'est à toi qu'il faut renoncer. L'homme qui a renoncé à lui-même atteint une telle complétude que le monde ne peut le supporter.

Aphorismes et légendes [26]

1. De la naissance de Dieu dans l'âme

(p. 29)

Maître Eckhart dit dans un sermon : l'oeuvre que Dieu opère dans une âme divinement aimante, qu'il trouve nue, pure et détachée en sorte qu'il puisse naître spirituellement en elle, cela lui donne plus de joie que toutes les oeuvres qu'il a jamais opérées dans toutes les créatures, et c'est une oeuvre bien plus noble que lorsqu'il créa toutes choses à partir du néant.

[...]

4. Celui en qui toutes les créatures se sont tues

(p. 31)

Maître Eckhart dit : celui qui est chez lui en tout lieu est digne de Dieu, et celui qui demeure un en tout temps, pour lui Dieu est présent, et dans celui en qui toutes les créatures se sont tues, Dieu enfante son Fils unique.

10. De l'éternel présent

(p. 34)

Maître Eckhart dit : celui qui est toujours seul est digne de Dieu, et Dieu est toujours présent pour qui demeure toujours dans le soi, et pour qui se tient toujours dans un éternel présent, Dieu le Père enfante sans cesse son Fils en lui.

15. Recevoir humblement vaut mieux que donner avec arrogance

(p. 36)

Maître Eckhart dit : j'aimerais mieux l'homme qui accepterait par amour de recevoir une aumône de pain par Dieu, plutôt que celui qui de par Dieu donnerait cent marcs. Comment puis-je prouver cela ? Je le fais ainsi : les maîtres disent en général que l'honneur nous est bien plus cher que les biens éphémères. Donc celui qui donne cent marcs par Dieu gagne plus de louange et d'honneur que n'en valent cent marcs. Car en tendant la main pour offrir ce don, il attira à lui plus et mieux que ce qu'il avait donné : c'est-à-dire louange et honneur. Mais pendant que le pauvre tendait la main pour prendre le pain, il offrait tout son honneur ; ainsi celui qui donne a acheté de l'honneur et celui qui reçoit en a vendu.

Autre chose à ce propos : en recevant, le pauvre s'est approché davantage de Dieu que n'a fait celui qui a donné les cent marcs de par Dieu : car celui qui donne réjouit et honore sa nature, tandis que celui qui reçoit opprime et méprise la sienne. Celui qui donne est très demandé à cause de ses dons, mais on rejette le pauvre et on le méprise à cause de ce qu'il reçoit.

25. Toute souffrance n'est pas méritoire

(p. 41)

Frère Eckhart dit : toute souffrance n'est pas méritoire, mais seulement celle qui provient de la volonté et de l'amour. On pend un homme à une potence, il le souffre de mauvais gré et le souhaiterait plus volontiers à un autre. Cela n'est pas méritoire. Il en va de même pour les autres souffrances. La souffrance n'est rien sans la vertu. Il m'advient une souffrance que je subis de mauvais gré et je m'impatiente, je m'en repens comme de tout ce que je n'ai jamais accepté patiemment et que je n'ai pas souffert de par Dieu, tout ce qui m'est jamais arrivé ; cela me fait de la peine, et je reçois de l'amour une pensée aimante et une bonne volonté qui m'engage à vouloir souffrir tout ce qui m'advient par Dieu, et ainsi cela redevient une vertu au regard de Dieu. Je dis : pour qui ne souffre pas par amour, la souffrance est souffrance et elle lui est lourde. Mais celui qui souffre par amour, ne souffre pas et sa souffrance est féconde devant Dieu.

33. La vie active est un corollaire de la vie contemplative

(p. 47)

Maître Eckhart dit qu'il est impossible à qui que ce soit en cette vie d'arriver à ne pas devoir s'exercer dans les oeuvres extérieures. En effet, dans la mesure où l'homme s'exerce à la vie contemplative, dans cette même mesure il ne peut se priver d'en déverser le trop-plein au-dehors et de s'exercer à la vie active. De même qu'un homme qui n'a rien de rien peut très bien être charitable en ne donnant qu'avec sa volonté ; mais on ne saurait appeler généreux un homme qui aurait beaucoup de richesses et ne donnerait rien de rien. Ainsi aucun homme ne peut avoir de vertus sans s'exercer aux vertus, selon le temps et le lieu. C'est pourquoi ceux qui s'exercent à la vie contemplative et non aux oeuvres extérieures et qui se ferment totalement à toute oeuvre extérieure, ceux-là se trompent tous et ne se conduisent pas de façon juste. C'est pourquoi je dis que l'homme qui est dans la vie contemplative peut bien, et doit se libérer des oeuvres extérieures tant qu'il est dans la contemplation, mais qu'ensuite il doit s'exercer aux oeuvres extérieures, car personne ne peut tout le temps et constamment s'exercer à la vie contemplative, et la vie active devient un corollaire de la vie contemplative.

39. Prier Dieu pour Dieu

(p. 51)

Maître Eckhart demande quel est l'homme que Dieu exauce toujours dans toutes ses prières, et Maître Eckhart dit : celui qui invoque Dieu en tant que Dieu, celui-là Dieu l'exauce. Mais quand l'homme invoque Dieu et qu'il a dans son intention un bien de ce monde, il n'invoque pas Dieu. Je dis plus : il invoque ce pour quoi il implore Dieu, et utilise Dieu comme un valet pour cette fin. C'est pourquoi Augustin parle ainsi : tout ce que tu aimes, tu l'adores, car prier de façon juste et entière n'est rien d'autre qu'aimer, et c'est pourquoi ce que l'homme aime, il l'adore. De là vient que personne ne prie Dieu de façon juste excepté l'homme qui prie Dieu pour Dieu et n'a dans son intention rien d'autre que Dieu.

[1] Maître Eckhart, La divine consolation (Benedictus 1), Éditions Payot & Rivages © 2004, Traduction Wolfgang Wackernagel, pp. 52-54.

[2] Augustin, Enarrationes in psalmos 30 Sermon 3, note 11. (PL 36, 254)

[3] Aristote, De Anima II, 7, 418 b 26.

[4] Thomas d'Aquin, Somme théologique I-II, q. 3, a. 2, ad 4.

[5] Mt. 5, 3.

[6] Maître Eckhart, La divine consolation (Benedictus 1), Éditions Payot & Rivages © 2004, Traduction Wolfgang Wackernagel, pp. 46-47.

[7] Thomas d'Aquin, Somme théologique I, 12, 9.

[8] Déjà citée dans le « réputé malveillant » Procès de Cologne (Gabriel Théry : « Edition critique des pièces relatives au procès d'Eckhart contenues dans le manuscrit 33b de la Bibliothèque de Soest », in Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, Vrin, Paris, 1926-27, p. 162.), cette phrase est la seule du Livre de la divine consolation (Benedictus) à avoir finalement été clairement reconnue comme hérétique par le pape Jean XXII, dans l'article 14 de la Bulle pontificale In agro dominico, du 27 mars 1329. On remarque cependant que, outre le découpage arbitraire de la fin de la phrase, reliée à un morceau de la phrase suivante : « tel est le seul juste repentir de mes péchés », l'hypothétique « si Dieu veut » a été changé en un affirmarif « parce que Dieu veut ». Article 14 : [...] quia deus vult aliquo modo mepeccasse, nollem ego, quod ego peccata non commisissem (parce que Dieu veut, d'une certaine manière, que j'aie péché, je ne voudrais pas ne pas avoir commis de péchés). Cf. à ce sujet la longue note de Quint : DW V, pp. 75-77, note 60. Aux chapitres 12 et 13 des Conseils spirituels (RdU = Discours du discernement, Rivages poche, Paris, 2003, pp. 79-82 et p. 121, note 26), Maître Eckhart développe des considérations similaires, citées avec emphase dans l'article 15 de la Bulle : « Si un homme avait commis mille péchés mortels et que cet homme fut bien disposé, il ne devrait pas vouloir ne pas les avoir commis. » DW V, p. 339, note 188. De telles affirmations, sorties de leur contexte et licencieusement interprétées, pourraient certes induire le chaos social. Et de comprendre le point de vue du pape : on pourrait croire, en effet, que Maître Eckhart nie l'existence du péché. Mais en fait, il veut tout au plus corriger l'effet dépressif d'une culpabilité mal vécue, ce « repentir temporel » qui ne mène à rien. Dans le contexte des Conseils spirituels, c'est la toute-puissance du repentir divin qu'il cherche à mettre en valeur. Et un peu plus haut, dans ce même texte, Eckhart ne manque pas de préciser que « pour rien de ce qui peut arriver dans le temps ou dans l'éternité, l'homme ne doit vouloir commettre le péché ». Conseils spirituels, op. cit., p. 79. Tout cela implique que pour revenir à Dieu, le pardon est nécessaire. (Quand il n'y a pas de pardon, c'est l'enfer. Dès qu'il y a possibilité de pardon, c'est déjà le purgatoire — et pour bientôt peut-être ? Le paradis.)

[9] Maître Eckhart, La divine consolation (Benedictus 1), Éditions Payot & Rivages © 2004, Traduction Wolfgang Wackernagel, pp. 47-48.

[10] Ibid., p. 49.

[11] Mt. 19, 29.

[12] Augustin, De Trinitate 1.VIII, c. 3, note 4. (PL 42, 949f.) : Tolle hoc et hoc in creaturis, deum videbis (enlève ceci et cela dans les créatures, alors tu verras Dieu).

[13] Maître Eckhart, La divine consolation (Benedictus 1), Éditions Payot & Rivages © 2004, Traduction Wolfgang Wackernagel, pp. 77-78.

[14] Maître Eckhart, L'amour nous fait devenir ce que nous aimons (Sermon 5a), Mille et une nuits © 2000, Traduction Jérôme Vérain, pp. 9-15.

[15] Jean, Première épitre, IV, 9.

[16] Thomas d'Aquin, Summa theologica, III, 57

[17] À partir de « Voilà pourquoi... », il s'agit de la proposition 11 condamnée comme hérétique par la bulle In agro domini, le 27 mars 1329. [Maître Eckhart est mort peu avant sa condamnation dans des conditions inconnues.]

[18] In epistulam Johannis ad parthos. Ce texte qui date de 416 après J.-C., fait partie des Sermons de saint Augustin.

[19] Maître Eckhart, L'amour nous fait devenir ce que nous aimons (Sermon 6), Mille et une nuits © 2000, Traduction Jérôme Vérain, pp. 19-22, 25-29.

[20] Le passage en italique, déclaré hérétique, correspond à la proposition 8 condamnée par la bulle In agro domini.

[21] Les passages en italiques correspondent à la proposition 22 condamnée par la bulle In agro domini ; elle la déclare suspecte d'hérésie.

[22] Saint Paul, 2eEpître aux Corinthiens, III, 18.

[23] Les passages en italiques correspondent à la proposition 10 condamnée par la bulle In agro domini ; elle la déclare hérétique, y compris la citation, qui n'est pas signalée comme telle !

[24] Maître Eckhart, L'amour nous fait devenir ce que nous aimons (Sermon 28), Mille et une nuits © 2000, Traduction Jérôme Vérain, pp. 34-36.

[25] Évangile selon Saint Matthieu, XIX, 29.

[26] Maître Eckhart, Aphorismes et légendes, Éditions Payot & Rivages © 2006, Traduction Wolfgang Wackernagel.

À la manière des célèbres « Fragments des philosophes présocratiques », le titre de cet ouvrage — « Aphorismes et légendes » — désigne un ensemble de fragments eckhartiens éparpillés dans diverses sources manuscrites. [...] L'existence de fragments aussi nombreux — comme c'est le cas pour Maître Eckhart — présuppose une interaction assez considérable entre un penseur et son public. L'auditoire d'Eckhart a cherché à retenir l'essentiel de son enseignement sous une forme suffisamment compacte pour qu'elle soit intériorisable.

Reprise des aphorismes et légendes compilées par Franz Pfeiffer, éd. « Sprüche », in : Deutsche Mystiker des vierzehnten Jahrhunderts, Vol. 2 : Meister Eckhart, Leipzig 1857, Aalen, Scientia, 1962, 1991, p. 597-627.

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