Début du XIVe siècle

Sermons [1]

par Maître Eckhart

 Extrait de « Sermons »

Je deviens Dieu par l'amour (sermon 5a)

Mon dépouillement pour la gloire de Dieu (sermon 6)

L'abandon de soi : seul amour véritable (sermon 28)

* * *

Je deviens Dieu par l'amour

 (sermon 5a)

Saint Jean nous dit : « L'amour de Dieu pour nous s'est manifesté en ceci, qu'il a envoyé son Fils [unique] dans le monde, pour que nous vivions par lui » [saint Jean, Épitres I-IV, 9] et avec lui ; ainsi notre condition humaine a-t-elle été élevée au-delà de toute mesure, puisque le Très-Haut est venu parmi nous et a adopté forme humaine.

Un maître [Saint Thomas d'Aquin, Summa theologica, III, 57] nous dit : « Quand je pense que notre nature a surpassé les autres créatures, qu'elle siège dans les cieux au-dessus des anges, qu'elle y est adorée d'eux, je ne peux que me réjouir, au plus profond de mon cœur, que Jésus-Christ, mon doux seigneur, m'ait donné en propre tout ce qui lui appartient. » Il dit aussi : « Tout ce que le Père a accordé à son Fils Jésus-Christ en tant qu'être humain, c'est en pensant à moi qu'il le lui a accordé ; il m'a aimé plus que lui, c'est à moi qu'il l'a accordé plus qu'à lui. » Qu'est-ce à dire? C'est à mon intention qu'il le lui a accordé, c'est moi qui en avais besoin. Voilà pourquoi, en le lui donnant, c'est moi qu'il avait en vue, et il me le donnait autant qu'à lui ; je n'excepte de ce don ni l'unité ni la sainteté divines, ni quoi que ce soit[2]. Rien de ce qu'il lui a accordé en tant qu'être humain ne m'est plus étranger ni moins accessible qu'à lui ; car Dieu ne saurait donner peu : ou bien il donne tout, ou bien il ne donne rien. Ses dons sont d'une absolue simplicité, d'une perfection qui ne souffre aucune division ; ils sont hors du temps, éternels. J'en suis aussi certain que je suis certain de vivre. Pour accueillir ce qu'il nous accorde, il nous faut être dans l'éternité, il nous faut surpasser le temps. Dans l'éternité, toute chose nous est présente : ce qui est au-dessus de moi m'est aussi proche et présent que ce qui est à côté de moi ; c'est là que nous recevons de Dieu ce que nous devons recevoir de lui. Dieu ne reconnaît rien en dehors de lui, son regard n'est dirigé que sur lui-même. Tout ce qu'il voit, il le voit en lui. Dieu ne nous voit donc pas, quand nous sommes plongés dans le péché.

[...]

[...] comme le dit saint Augustin : « L'amour nous fait devenir ce que nous aimons. »[3]Devons-nous dire à présent : quand l'homme aime Dieu, il devient Dieu? Voila qui sonne hérétique. Dans l'amour que prodigue un homme, il n'y a pas Deux, mais Un et Union : aussi, par l'amour, suis-je plus Dieu que je ne le suis en moi-même. Écoutons le Prophète : « Je vous le dis, vous êtes des Dieux, des enfants du Très-Haut. » (Psaumes, 82, 6). Voilà qui sonne étrangement : que l'homme puisse devenir Dieu par l'amour ; c'est pourtant la vérité, une vérité éternelle. Notre seigneur Jésus-Christ le montre.

[...]

Il est des gens qui aiment Dieu d'une certaine façon, à l'exclusion des autres ; ils veulent le gagner par une des, façons de s'abandonner à lui, pas par les autres. Grand bien leur fasse, mais c'est une erreur complète. Qui veut prendre Dieu comme il faut doit le prendre indifféremment en toute chose, dans l'affliction comme dans la prospérité, dans les pleurs comme dans la joie ; il doit être partout pour toi. [...]

[...]

[...] C'est jouer à cache-cache avec Dieu que de chercher tant de voies vers lui. Que ce soient les larmes, les soupirs ou le reste : rien de tout cela n'est Dieu. Qu'une voie se présente, empruntez-la et réjouissez-vous ; qu'elle ne se présente pas, réjouissez-vous encore, et prenez ce que Dieu vous envoie pour l'heure ; restez constamment dans l'anéantissement accepté, dans l'humiliation ; n'oubliez jamais que vous êtes indignes de quelque bienfait qu'il plairait à Dieu de vous accorder, s'il le voulait. Saint Jean utilise le mot juste, quand il écrit : « L'amour de Dieu nous est octroyé. »

Mon dépouillement pour la gloire de Dieu

(sermon 6)

La part de Dieu, c'est la gloire. Quels sont ceux qui glorifient Dieu? Ceux qui sont totalement sortis d'eux-mêmes, ne recherchent leur intérêt absolument en aucune chose, quelle qu'elle soit, grande ou petite, qui ne considèrent ni ce qui est au-dessous d'eux, ni au-dessus d'eux, ni à côté d'eux, ni près d'eux, qui ne visent ni le bien, ni l'honneur, ni l'agrément, ni le plaisir, ni l'utilité, ni la ferveur, ni la sainteté, ni le salaire, ni le royaume des cieux ; ceux qui se sont dépouillés de tout cela, de tous leurs intérêts, ceux-là glorifient Dieu[4] au bon sens du terme, et lui donnent ce qui lui revient.

[...]

Voilà l'une des façons d'être juste ; en un autre sens, sont justes ceux qui acceptent toutes choses de Dieu d'un cœur égal, quelles qu'elles soient, grandes ou petites ; qu'elles soient amour ou douleur, ils les admettent également, ni plus ni moins, l'une autant que l'autre. Donner à l'une plus de poids qu'à l'autre serait une erreur. Tu dois te dépouiller de ta volonté même.

Il m'est venu récemment une pensée : si Dieu ne voulait pas ce que je veux, je voudrais ce qu'il veut. Bien des gens veulent, en toute chose, suivre leur volonté propre ; mais ce n'est là que méchanceté, et source de vice. D'autres sont un peu meilleurs : ils veulent ce que Dieu veut, et ne veulent rien contre lui; mais viennent-ils à être malades, ils souhaitent que 1a volonté de Dieu soit leur guérison. De tels hommes préféreraient que la volonté de Dieu fût la leur, plutôt que de vouloir ce qu'il veut. On peut comprendre cette attitude, mais elle n'est pas juste. Les véritables justes n'ont pas de volonté du tout : la volonté de Dieu leur est indifférente, quel qu'en soit le désagrément pour eux.

[...]

Beaucoup de gens s'imaginent, naïvement, qu'ils doivent « voir » Dieu : lui se tiendrait là, et eux ici. Mais il n'en est pas ainsi. Dieu et moi sommes un. Par la connaissance, je l'accueille en moi ; par l'amour, c'est moi qui entre en lui.

[...]

Que Dieu nous aide à rechercher la justice pour elle-même, à aimer Dieu sans « parce que ». Amen.

L'abandon de soi : seul amour véritable

(sermon 28)

Si j'avais un ami et que je l'aime pour les bienfaits qu'il peut me procurer, selon mon bon vouloir, ce n'est pas mon ami que j'aimerais, mais moi-même. Je dois aimer mon ami pour les bienfaits qu'il lui plaît de m'accorder, pour ses vertus propres : pour cela et pour rien d'autre que ce qui lui appartient. Cette façon d'aimer mon ami, que je viens d'évoquer, est la seule juste. Il en va de même pour l'homme qui se tient dans l'amour de Dieu, qui ne cherche rien pour lui-même ni en Dieu, ni en lui-même, ni en quoi que ce soit, mais qui n'aime que Dieu, pour les bienfaits qu'il lui plaît d'accorder, pour la bonté de sa nature, pour cela et pour rien d'autre que ce qui lui appartient ; c'est là le seul amour juste.

[...]

Écoutons notre Seigneur : « Celui qui a abandonné quelque chose pour moi et en mon nom, je veux lui rendre au centuple, avec en plus la vie éternelle. » [Évangile selon Saint Matthieu, XIX, 29] Mais si tu le fais pour être remboursé au centuple et pour la vie éternelle, tu n'as rien abandonné ; non, quand bien même tu espérerais mille fois ta mise, tu n'as rien abandonné ; c'est à toi-même qu'il faut renoncer, sans aucune restriction : c'est alors que tu renonces à bon escient. Un homme, il y a peu, est venu me trouver ; il avait abandonné, me dit-il, de considérables richesses avec le dessein et le motif de sauver son âme. Ah, ai-je pensé, combien peu représente ce que tu as abandonné! Il n'y a là que sottise, de quelque manière qu'on envisage ton sacrifice. Si tu veux renoncer, c'est à toi qu'il faut renoncer. L'homme qui a renoncé à lui-même atteint une telle complétude que le monde ne peut le supporter.

[1] Maître Eckhart, Sermons, (début du XIVe siècle). Extrait de Maître Eckhart, L'Amour nous fait devenir ce que nous aimons, Mille et une nuits - Librairie Arthème Fayard © 2000.

[2] [Maître Eckhart a eu maille à partir avec le Tribunal d'Inquisition.] À partir de « Voilà pourquoi... », il s'agit de la proposition 11 condamnée comme hérétique par la bulle In agro domini, le 27 mars 1329. [Il est mort un peu avant sa condamnation dans des conditions inconnues.]

[3] In epistulam Johannis ad parthos Ce texte qui date de 416 après J.-C., fait partie des Sermons de saint Augustin.

[4] Le passage en italique, déclaré hérétique, correspond à la proposition 8 condamnée par la bulle In agro domini.