EMPIRISME 

Berkeley

1710

Texte fondateur

 

Immatérialisme

SOMMAIRE

Être, c'est être perçu

Les qualités premières et secondes sont indistinctes

La matière n'existe pas, rien n'existe hors de l'esprit

Réalité et imagination

Réponses à quelques objections

Dieu provoque les idées en nous

Être, c'est être perçu [1]

1. Il est évident à qui prend une vue d'ensemble des objets de la connaissance humaine, que ce sont ou des idées effectivement imprimées sur les sens, ou bien telles qu'on les perçoit quand on prête attention aux passions et aux opérations de l'esprit, ou enfin des idées formées à l'aide de la mémoire et de l'imagination en composant, divisant ou simplement en représentant celles qui ont été originairement perçues suivant les manières qu'on vient de dire. Par la vue, j'ai les idées de la lumière et des couleurs avec leurs différents degrés et variations. Par le toucher, je perçois, par exemple, le dur et le mou, la chaleur et le froid, le mouvement et la résistance et tout cela plus ou moins eu égard à la quantité ou au degré. L'odorat me fournit des odeurs, le palais des saveurs, et l'ouïe transmet des sons à l'esprit avec toute leur variété de ton et de composition. Et comme plusieurs d'entre elles sont observées s'accompagnant les unes les autres, elles arrivent à être masquées par un seul nom et ainsi à être considérées comme une seule chose. Ainsi, par exemple, une couleur, une saveur, une odeur, une figure, une consistance données qui se sont offertes ensemble à l'observation, sont tenues pour une seule chose distincte signifiée par le nom de pomme. D'autres collections d'idées constituent une pierre, un arbre, un livre et autres semblables choses sensibles ; ces choses, comme elles sont plaisantes ou désagréables, provoquent les passions de l'amour, de la haine, de la joie, du chagrin et ainsi de suite.

2. Mais, outre toute cette variété sans fin d'idées ou objets de connaissance, il y a aussi quelque chose qui les connaît ou les perçoit, et exerce diverses opérations à leur sujet, telles que vouloir, imaginer, se souvenir. Cet être actif percevant est ce que j'appelle esprit, intelligence, âme ou moi. Par ces mots, je ne dénote aucune de mes idées, mais une chose entièrement distincte d'elles, dans laquelle elles existent ou ce qui est la même chose, par laquelle elles sont perçues ; car l'existence d'une idée consiste à être perçue.

3. Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est ce que tout le monde accordera. Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées et combinées ensemble (c'est-à-dire, quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans un esprit qui les perçoit. Je pense qu'une connaissance intuitive de cela peut être obtenue par quiconque prête attention à ce qu'on entend par le mot exister quand il s'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe : c'est-à-dire je la vois, je la sens ; et si j'étais hors de mon cabinet je dirais qu'elle existe, entendant par là que si j'étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir ou que quelque autre intelligence la perçoit effectivement. Il y avait une odeur, c'est-à-dire, elle était sentie ; il y avait un son, c'est-à-dire, il était entendu ; une couleur ou une figure, elle était perçue par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux comprendre par ces expressions et autres semblables. Car, quant à ce qu'on dit de l'existence absolue de choses non pensantes, sans aucune relation avec le fait qu'elles sont perçues, cela semble parfaitement inintelligible. Leur esse est percipi, et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence en dehors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent.

4. Certes, c'est une opinion étrangement prédominante chez les hommes que les maisons, les montagnes, les rivières, en un mot tous les objets sensibles, ont une existence naturelle ou réelle, distincte du fait qu'ils sont perçus par l'entendement. Mais aussi grande soit l'assurance qu'on a de ce principe, aussi large soit l'assentiment qu'il puisse rencontrer dans le monde, quiconque aura le courage de le mettre en question pourra percevoir, si je ne me trompe, qu'il implique une contradiction manifeste. Que sont, en effet, les objets mentionnés ci-dessus sinon les choses que nous percevons par le sens ? et que percevons-nous hormis nos propres idées ou sensations ? ne répugne-t-il pas clairement que l'une d'entre elles ou quelqu'une de leurs combinaisons, puissent exister non perçues ?

5. Si nous examinons complètement cette thèse nous trouverons peut-être qu'elle dépend au fond de la doctrine des idées abstraites. Car peut-il y avoir un effort d'abstraction plus subtil que de distinguer l'existence des objets sensibles d'avec le fait qu'ils sont perçus, de manière à les concevoir existants non perçus ? La lumière et les couleurs, la chaleur et le froid, l'étendue et les figures, en un mot les choses que nous voyons et sentons, que sont-elles sinon autant de sensations, notions, idées ou impressions sur le sens ? et est-il possible de séparer, même en pensée, l'une d'elle d'avec la perception ? Pour ma part, je pourrais tout aussi facilement séparer une chose d'avec elle-même. Je peux, certes, séparer dans mes pensées, ou concevoir à part l'une de l'autre des choses que, peut-être, je n'ai jamais perçues par le sens ainsi séparées. Ainsi, j'imagine le tronc d'un corps humain sans les membres ou je conçois l'odeur d'une rose sans penser à la rose elle-même. Jusque-là, je ne nierai pas que je ne puisse abstraire, si l'on peut, à proprement parler, appeler abstraction une opération qui se borne seulement à concevoir séparément des objets tels qu'il soit possible qu'ils existent réellement séparés ou soient effectivement perçus disjoints. Mais mon pouvoir de concevoir ou d'imaginer ne s'étend pas au-delà de la possibilité de l'existence réelle ou de la perception. En conséquence, comme il m'est impossible de voir ou de sentir quelque chose sans la sensation effective de cette chose, il m'est de même impossible de concevoir dans mes pensées une chose sensible ou un objet distinct de la sensation ou perception que j'en ai.

7. Il s'ensuit de ce qui a été dit, qu'il n'y a pas d'autre substance que l'intelligence, ou ce qui perçoit. Mais pour donner une preuve plus complète de ce point, considérons que les qualités sensibles sont la couleur, la figure, le mouvement, l'odeur, la saveur, et autres semblables, c'est-à-dire les idées perçues par le sens. Or, pour une idée, exister dans une chose non percevante c'est une contradiction manifeste, car avoir une idée et percevoir, c'est tout un ; donc, ce en quoi existent la couleur, la figure, et les qualités semblables, doit les percevoir. Il suit de là clairement qu'il ne peut y avoir de substance, de substratum non pensants de ces idées.

Les qualités premières et secondes sont indistinctes  [2]

9. Il y en a certains [dont Locke] qui font une distinction entre qualités premières et qualités secondes : par celles-là ils entendent l'étendue, la figure, le mouvement, le repos, la solidité ou impénétrabilité et le nombre ; par celles-ci, ils dénotent toutes les autres qualités sensibles, comme les couleurs, les sons, les saveurs, etc. Ils reconnaissent que les idées que nous avons de ces dernières ne sont pas des ressemblances de quelque chose existant hors de l'esprit ou de non perçu ; mais ils soutiennent que nos idées des qualités premières sont les types ou images de choses qui existent hors de l'esprit, dans une substance non pensante qu'ils appellent matière. Par matière, nous devons donc entendre une substance inerte, dépourvue de sens dans laquelle l'étendue, la figure et le mouvement subsistent effectivement. Mais il est évident, d'après ce que nous avons déjà montré, que l'étendue, la figure et le mouvement sont seulement des idées existant dans l'esprit, qu'une idée ne peut ressembler à rien qu'à une autre idée et que, par conséquent, ni ces idées ni leurs archétypes ne peuvent exister dans une substance non percevante. D'où il ressort clairement que la notion même de ce qu'on appelle matière ou substance corporelle implique contradiction.

La matière n'existe pas, rien n'existe hors de l'esprit [3]

15. Bref, qu'on considère les arguments qui, pense-t-on, prouvent manifestement que les couleurs et les saveurs existent seulement dans l'esprit et on trouvera qu'on peut les faire valoir avec la même force pour prouver la même chose de l'étendue, de la figure et du mouvement. Cependant, il faut l'avouer, cette manière d'argumenter ne prouve pas tant qu'il n'y a pas d'étendue ni de couleur dans un objet extérieur, qu'elle ne montre que nous ne connaissons pas, par le sens, quelle est la vraie étendue ni la vraie couleur de l'objet. Mais les arguments précédents ont clairement montré qu'il est impossible qu'une couleur, une étendue, ou toute autre qualité sensible, existent dans un sujet non pensant hors de l'esprit ou, à vrai dire, qu'il est impossible qu'il existe quelque chose comme un objet extérieur.

20. Bref, s'il y avait des corps extérieurs, il est impossible que nous parvenions jamais à le savoir ; et s'il n'y en avait pas, nous pourrions avoir exactement les mêmes raisons que nous avons maintenant de penser qu'il y en a. Supposez, ce dont personne ne peut nier la possibilité, qu'une intelligence, sans l'aide de corps extérieurs, soit affectée de la même suite de sensations ou d'idées que vous, imprimées dans son esprit dans le même ordre et avec la même vivacité. Je demande si cette intelligence n'aurait pas toutes les mêmes raisons de croire à l'existence des substances corporelles représentées par ses idées et qui les provoquent dans son esprit, que celles que vous-même pouvez avoir de croire à la même chose. Cela est indiscutable, et cette seule considération suffit pour que toute personne raisonnable suspecte la solidité des arguments, quels qu'ils soient, qu'elle peut penser avoir en faveur de l'existence des corps hors de l'esprit.

23. Mais, direz-vous, assurément il n'y a rien de plus facile que d'imaginer des arbres dans un parc, par exemple, ou des livres dans un cabinet et personne à côté pour les percevoir. Je réponds : vous le pouvez, il n'y a là aucune difficulté. Mais qu'est cela, je vous le demande, si ce n'est forger dans votre esprit certaines idées que vous appelez livres ou arbres et, en même temps, omettre de forger l'idée de quelqu'un qui puisse les percevoir ? Mais, vous-même, ne les percevez-vous pas, ou ne les pensez-vous pas pendant tout ce temps ? Cela ne sert donc à rien : cela montre seulement que vous avez le pouvoir d'imaginer ou de former des idées dans votre esprit, mais cela ne montre pas que vous pouvez concevoir la possibilité pour les objets de votre pensée d'exister hors de l'esprit. Pour y arriver, il faudrait que vous les conceviez comme existants non conçus, ou non pensés, ce qui est une incompatibilité manifeste. Quand nous nous évertuons à concevoir l'existence des corps extérieurs, nous ne faisons, pendant tout ce temps, que contempler nos propres idées. Mais, l'esprit ne prenant pas garde à lui-même, se trompe en pensant qu'il peut concevoir, et qu'il conçoit en effet, des corps existants non pensés ou hors de l'esprit, alors que dans le même temps, ils sont saisis par lui et existent en lui. [...]

25. Toutes nos idées, sensations, ou les choses que nous percevons, quels que soient les noms à l'aide desquels on peut les distinguer, sont visiblement inactives ; elles n'enferment nul pouvoir ou action. Aussi, une idée, un objet de pensée, ne peut produire ni effectuer un changement dans une autre idée. Pour être assuré de la vérité de cette affirmation, il ne faut rien de plus que la simple observation de nos idées. Car puisque toutes, et toutes leurs parties existent seulement dans l'esprit, il s'ensuit qu'il n'y a rien en elles que ce qui est perçu. Mais quiconque prêtera attention à ses idées, qu'elles soient du sens ou de la réflexion, ne percevra en elles aucun pouvoir ou activité : elles ne contiennent donc rien de tel. Un peu d'attention nous fera découvrir que l'être même d'une idée implique en elle passivité et inertie, au point qu'il est impossible qu'une idée fasse quelque chose ou, à strictement parler, soit la cause de quelque chose [...].

28. Je trouve que je peux provoquer, à mon gré, des idées dans mon esprit, varier et transformer la scène aussi souvent que je le juge bon. Il n'y a qu'à vouloir, aussitôt telle ou telle idée se présente dans ma fantaisie ; et le même pouvoir fait qu'elle est effacée et laisse la place à une autre. C'est parce qu'il fait et défait les idées que l'esprit mérite très justement la dénomination d'actif. Tout cela est certain et fondé sur l'expérience, mais quand nous parlons d'agents non pensants, de provoquer des idées sans l'intervention de la volition, nous ne faisons que nous amuser avec les mots.

29. Mais quelque pouvoir que j'ai sur mes propres pensées, je trouve que les idées effectivement perçues par le sens ne sont pas ainsi dépendantes de ma volonté. Quand j'ouvre les yeux en plein jour, il n'est pas en mon pouvoir de choisir de voir ou de ne pas voir, ni de déterminer quels objets particuliers se présenteront à ma vue ; et il en est de même de l'ouïe et des autres sens ; les idées qui y sont imprimées ne sont pas des créations de ma volonté. Il y a donc quelque autre volonté, ou intelligence, qui les produit.

30. Les idées des sens sont plus fortes, plus vives et plus distinctes que celles de l'imagination ; elles ont aussi de la stabilité, de l'ordre et de la cohérence et ne sont pas provoquées au hasard, comme le sont souvent celles qui sont l'effet de volontés humaines, mais se produisent dans une série ou suite régulière, dont l'admirable connexion atteste suffisamment la sagesse et la bienveillance de leur Auteur. Or, les règles fixes ou les méthodes établies, selon lesquelles l'esprit dont nous dépendons provoque en nous les idées du sens, s'appellent les lois de la nature ; nous les apprenons par l'expérience, qui nous enseigne que telles ou telles idées sont accompagnées de telles ou telles autres idées dans le cours ordinaire des choses.

35. Je ne conteste l'existence d'aucune chose que nous puissions saisir soit par le sens soit par la réflexion. Que les choses que je vois de mes yeux et que je touche de mes mains existent, existent réellement, je ne le mets pas du tout en question. La seule chose dont nous nions l'existence, est celle que les philosophes appellent matière ou substance corporelle. Et, en faisant cela, on ne cause aucun tort au reste du genre humain, à qui, j'ose le dire, elle ne manquera jamais. L'athée certes, n'aura plus le prétexte d'un nom vide pour soutenir son impiété ; et les philosophes trouveront peut-être qu'ils ont perdu un beau sujet d'arguties et de controverses.

Réalité et imagination [4]

33. Les idées imprimées sur les sens par l'Auteur de la Nature s'appellent des choses réelles et celles qui sont provoquées dans l'imagination, qui sont moins régulières, moins vives et moins constantes sont plus proprement dites idées ou images des choses qu'elles copient et représentent. Mais ceci étant, nos sensations, aussi vives et distinctes qu'elles soient, sont pourtant des idées, c'est-à-dire qu'elles existent dans l'esprit et sont perçues par lui aussi véritablement que les idées qu'il forge lui-même. On accorde aux idées du sens plus de réalité en elles, c'est-à-dire qu'elles sont plus fortes, plus ordonnées et cohérentes que les créations de l'esprit ; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles existent hors de l'esprit. Elles sont aussi moins dépendantes de l'intelligence, ou substance pensante, qui les perçoit, en ce qu'elles sont provoquées par la volonté d'une autre intelligence plus puissante. Cependant, ce sont toujours des idées, et assurément aucune idée, qu'elle soit faible ou forte, ne peut exister autrement que dans un esprit qui la perçoit.

Réponses à quelques objections [5]

40. Mais, quoique nous puissions dire, il y aura peut-être quelqu'un pour répliquer, qu'il continuera à croire ses sens, et ne souffrira jamais que des arguments, aussi plausibles soient-ils, l'emportent sur leur certitude. Soit ; affirmez l'évidence du sens aussi haut qu'il vous plaira, nous en ferons volontiers de même. Ce que je vois, ce que j'entends, ce que je sens, existe, c'est-à-dire que je le perçois, je n'en doute pas plus que de mon propre être. Mais je ne vois pas comment le témoignage du sens peut être allégué comme preuve de l'existence de quelque chose qui n'est pas perçu par le sens. Nous ne voulons pas que qui que ce soit devienne sceptique, et refuse de croire ses sens ; au contraire, nous leur donnons toute la force et la certitude imaginables et il n'y a pas non plus de principes plus opposés au scepticisme que ceux que nous avons posés, comme on le montrera clairement dans la suite.

41. Deuxièmement, on objectera qu'il y a une grande différence entre le feu réel par exemple et l'idée du feu, entre rêver ou imaginer que l'on se brûle et se brûler effectivement. On peut faire valoir cette objection et d'autres semblables à l'encontre de nos thèses. Elles ont toutes une réponse évidente dans ce qui a déjà été dit, et j'ajouterai seulement ici que, si le feu réel est très différent de l'idée du feu, de même, la douleur réelle qu'il occasionne est aussi très différente de l'idée de cette même douleur : et pourtant personne ne prétendra que la douleur réelle existe, ou qu'il serait possible qu'elle existe dans une chose non percevante, ou hors de l'esprit, pas plus que son idée.

42. Troisièmement, on objectera que nous voyons effectivement les choses hors de nous, ou à distance et que, par conséquent, elles n'existent pas dans l'esprit, car il est absurde que les choses qui sont vues à plusieurs milles de distance soient aussi proches de nous que nos propres pensées. En réponse à cela, je désire que l'on considère qu'en rêve nous percevons souvent des choses comme si elles existaient à une très grande distance de nous et que, pourtant, nous reconnaissons que ces choses n'ont d'existence que dans l'esprit.

45. Quatrièmement, on objectera qu'il s'ensuit des principes précédents que les choses sont à tout moment annihilées puis créées de nouveau. Les objets du sens existent seulement quand ils sont perçus : les arbres ne sont donc dans le jardin ou les chaises dans le salon, que tant qu'il y a quelqu'un pour les percevoir. Dès que je ferme les yeux, tout le mobilier de la pièce est réduit à rien, et il suffit que je les ouvre pour qu'il soit créé de nouveau. En réponse à tout cela, je renvoie le lecteur à ce qui a été dit dans les sections 3, 4, etc., et je désire qu'il considère s'il entend par l'existence effective d'une idée, quelque chose de distinct du fait qu'elle est perçue. Pour moi, après la recherche la plus précise que je puisse faire, je suis incapable de découvrir qu'on entend autre chose par ces mots. Et j'invite, une fois encore, le lecteur à sonder ses propres pensées et à ne pas tolérer d'être trompé par les mots. S'il peut concevoir qu'il est possible pour ses idées, ou pour leurs archétypes, d'exister sans être perçus, alors j'abandonne la partie ; mais s'il ne le peut pas, il reconnaîtra qu'il est déraisonnable de sa part de se dresser pour défendre il ne sait quoi et de prétendre m'accuser, comme d'une absurdité, de ne pas consentir à des propositions qui, au fond, n'ont en elles aucun sens.

46. Il ne sera pas déplacé d'observer à quel point les principes reçus en philosophie peuvent eux-mêmes être accusés de ces prétendues absurdités. On pense qu'il est étrangement absurde que, dès que je clos les paupières, tous les objets visibles autour de moi soient réduits à rien ; et pourtant, n'est-ce pas ce que les philosophes reconnaissent couramment quand, de tous côtés, ils conviennent que la lumière et les couleurs, qui seules sont les objets propres et immédiats de la vue, sont de simples sensations qui existent seulement tant qu'elles sont perçues ? De plus, il peut bien sembler tout à fait incroyable pour certains, que les choses soient à tout moment en état de création ; pourtant cette notion même est couramment enseignée dans les écoles. Les scolastiques, bien qu'ils reconnaissent que la matière existe et que c'est à partir d'elle qu'est forgé tout l'édifice du monde, sont pourtant d'avis qu'elle ne peut pas subsister sans la conservation divine, qu'ils présentent comme une création continuelle.

47. En outre, un peu de réflexion nous fera découvrir que même si nous accordons l'existence de la matière ou des substances corporelles, il s'ensuit pourtant inéluctablement des principes généralement admis maintenant que les corps particuliers, de quelque espèce qu'ils soient, n'existent pas, que pas un d'entre eux n'existe, pendant qu'ils ne sont pas perçus. En effet, il est évident, d'après la section 11 et les sections suivantes, que la matière dont les philosophes sont les défenseurs est quelque chose d'incompréhensible, qui n'a aucune des qualités particulières par lesquelles les corps qui tombent sous nos sens se distinguent les uns des autres. [...]

Dieu provoque les idées en nous [6]

72. Si nous suivons la lumière de la raison, nous tirerons, de la méthode constante et uniforme de nos sensations, la bonté et la sagesse de l'intelligence qui les provoque dans notre esprit. Mais, c'est tout ce que je vois que l'on en peut raisonnablement conclure. Pour moi, dis-je, il est évident que l'existence d'une Intelligence infiniment sage, bonne et puissante suffit amplement pour expliquer toutes les apparences de la Nature. Mais, quant à la matière inerte et dépourvue de sens, rien de ce que je perçois n'a la moindre connexion avec elle, ou ne conduit à y penser. Et je voudrais bien voir quelqu'un expliquer par elle le moindre phénomène de la Nature ou présenter quelque manière de raison, même de l'ordre le plus bas de probabilité, qu'il peut avoir en faveur de son existence ; ou même donner un sens ou une signification admissible à cette supposition. Car, quant au fait qu'elle soit une occasion, nous avons montré, évidemment, je pense, qu'à notre égard, ce n'est pas une occasion. Reste donc qu'elle doit être, si elle en est une, l'occasion pour Dieu de provoquer des idées en nous ; nous venons juste de voir à quoi cela se réduit.

145. D'après ce qui a été dit, il est clair que nous ne pouvons pas connaître l'existence des autres intelligences autrement que par leurs opérations ou par les idées qu'elles provoquent en nous. Je perçois divers mouvements, changements et combinaisons d'idées qui m'informent de l'existence de certains agents particuliers, semblables à moi, qui les accompagnent et concourent à leur production. Par suite, la connaissance que j'ai des autres intelligences n'est pas immédiate, comme l'est la connaissance de mes idées, mais elle dépend de l'intervention d'idées que je rapporte, à titre d'effets, ou de signes concomitants, à des agents ou intelligences distincts de moi.

146. Mais, bien qu'il y ait certaines choses qui nous convainquent que des agents humains s'emploient à les produire, il est pourtant évident pour tous, que les choses qu'on appelle les oeuvres de la Nature, c'est-à-dire la majeure partie des idées ou sensations que nous percevons ne sont pas produites par la volonté des hommes et n'en dépendent pas. Il y a donc quelque autre intelligence qui les cause, car c'est une incompatibilité qu'elles puissent subsister par elles-mêmes. Voyez la section 29. Mais si nous considérons attentivement la constante régularité, l'ordre et l'enchaînement des choses naturelles, l'étonnante splendeur, la beauté et la perfection des grandes parties de la création, l'organisation consommée des petites en même temps que l'exactitude de l'harmonie et de la concordance du tout, mais par-dessus tout les lois, jamais trop admirées, de la douleur et du plaisir, les instincts ou inclinations naturelles, les appétits et les passions des animaux ; si, dis-je, nous considérons toutes ces choses, et que, en même temps, nous prêtions attention au sens et à la portée des attributs, un, infiniment sage, bon et parfait, nous percevons clairement qu'ils appartiennent à l'intelligence dont on a parlé plus haut, qui fait tout en tout, et par qui toutes choses existent.

147. Par suite, il est évident que Dieu est connu aussi certainement et immédiatement que tout autre esprit ou intelligence, distinct de nous-mêmes. Nous pouvons même affirmer que l'existence de Dieu est perçue avec beaucoup plus d'évidence que l'existence des hommes ; car les effets de la nature sont infiniment plus nombreux et considérables que ceux qui sont attribués aux agents humains. Il n'y a pas une seule marque qui dénote un homme ou un effet produit par lui qui ne témoigne encore plus fortement de l'existence de l'intelligence qui est l'Auteur de la Nature. Car, il est évident que la volonté de l'homme, quand elle affecte d'autres personnes, n'a pas d'autre objet que le simple mouvement des membres de son corps ; mais qu'un tel mouvement soit accompagné d'une idée ou provoque une idée dans l'esprit d'un autre ou qu'il y éveille une idée, cela dépend entièrement de la volonté du Créateur. C'est Lui seul qui, soutenant toutes choses par le Verbe de son pouvoir, maintient le commerce entre les intelligences, qui les rend capables de percevoir mutuellement leur existence. Et pourtant cette lumière pure et claire qui les illumine chacun est elle-même invisible.

148. [...] Une intelligence humaine, une personne, n'est pas perçue par le sens, puisqu'elle n'est pas une idée ; quand donc nous voyons la couleur, la taille, la figure et les mouvements d'un homme, nous percevons seulement certaines sensations ou idées provoquées dans notre esprit et ces idées, qui s'offrent à notre vue en diverses collections distinctes, servent à nous désigner l'existence d'intelligences finies et créées comme nous. Il est clair, d'après cela, que nous ne voyons pas un homme, si par homme on entend ce qui vit, se meut, perçoit et pense comme nous le faisons, mais que nous voyons seulement une certaine collection d'idées, telle qu'elle nous conduit à penser qu'il y a là un principe distinct de la pensée et du mouvement, semblable à nous, qui l'accompagne et qu'elle représente. Et c'est de la même manière que nous voyons Dieu. Toute la différence c'est qu'un seul assemblage fini et restreint d'idées dénote un esprit humain particulier alors que, où que nous portions notre vue, nous percevons en tous temps et en tous lieux des témoignages manifestes de la Divinité, puisque tout ce que nous voyons, entendons, sentons ou percevons de quelque manière que ce soit, est un signe ou un effet de la Puissance de Dieu  ; comme l'est notre perception des mouvements mêmes qui sont produits par les hommes.

[1] Berkeley, Principes de la connaissance humaine, GF-Flammarion © 1991, pp. 63-67.

[2] Ibid. pp. 68-69.

[3] Ibid. pp. 72, 75-79, 84-85.

[4] Ibid. p. 83.

[5] Ibid. pp. 87-88, 90-91.

[6] Ibid. pp. 109, 160-163.

Philo5
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