par George Berkeley
Extrait de « Traité sur les principes de la connaissance » et de « Commonplace-Book ; Dialogues d'Hylas et de Philonoüs »
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Que les choses que je vois de mes yeux et celles que je touche de mes mains existent bien, qu'elles existent réellement, je ne soulève aucune question à ce sujet. La seule chose dont nous nions l'existence, est celle que les philosophes appellent matière ou substance corporelle. Et, quand on agit de la sorte, on ne cause aucun dommage au reste des hommes, qui, j'ose le dire, n'en seront jamais privés. Certes l'athée réclamera la couleur d'un nom vide pour soutenir son impiété ; et les philosophes trouveront peut-être, qu'ils on perdu une belle occasion de jouer avec des bagatelles et d'argumenter. [...]
Je trouve que je peux éveiller des idées dans mon esprit à mon gré, que je peux varier et changer la scène aussi souvent que je le juge bon. Il n'y a qu'à vouloir et, sur le champ, telle ou telle idée s'éveille dans ma fantaisie : le même pouvoir l'efface, et donne la place à une autre. Cette génération et cet effacement des idées font que l'esprit est très proprement appelé actif. Tout cela est certain et fondé sur l'expérience ; mais quand nous parlons d'argents privés de pensée, ou d'éveil d'idées sans intervention de la volonté, nous ne faisons que nous jouer avec des mots.
Mais quelque pouvoir que je puisse avoir sur mes propres pensées, je trouve que les idées effectivement perçues par les sens ne dépendent pas de même manière de ma volonté. Quand, en pleine clarté du jour, j'ouvre les yeux, il n'est pas en mon pouvoir de choisir si je verrai ou non, ou de déterminer quels objets particuliers se présenteront à mon regard ; il en est de même pour l'ouïe et pour les autres sens, car les idées qui s'y impriment ne sont pas des créatures de ma volonté. Il y a donc quelque autre volonté, quelque autre esprit qui les produit.
Les idées des gens sont plus fortes, plus vives et plus distinctes que celles de l'imagination ; elles ont également de la fermeté, un ordre et une cohérence, et elles ne s'éveillent pas au hasard, comme il arrive souvent à celles qui sont les effets des volontés humaines, elles forment un train régulier, une série, dont l'admirable connexion témoigne suffisamment de la sagesse et de la bienveillance de son auteur. Or les règles établies et les méthodes déterminées, dont use l'esprit de qui nous dépendons pour éveiller en nous les idées sensibles, sont appelées les Lois de la Nature. Nous les apprenons par expérience ; celle-ci nous enseigne que telles et telles idées s'accompagnent de telle et telles autres idées, dans le cours ordinaire des choses.
[...] Ce que je vois, j'entends et je touche existe réellement, c'est-à-dire ce que je perçois, je n'en doute pas plus que de ma propre existence. Mais je ne vois pas comment le témoignage des sens pourrait être allégué comme preuve de l'existence d'une chose qui n'est pas perçue par le sens. Nous ne désirons pas qu'un homme devienne sceptique et ne se fie plus à ses sens ; au contraire nous donnons à ceux-ci toute la valeur et toute l'assurance imaginables ; et il n'y a pas de principes plus contraires au scepticisme que ceux que nous venons de poser, comme on le verra clairement par la suite.
Deuxièmement, on objectera qu'il y a beaucoup de différence entre un feu réel, par exemple, et l'idée du feu, entre rêver ou imaginer qu'on se brûle, et se brûler réellement ; ce fait et d'autres semblables pourraient être invoqués pour s'opposer à nos affirmations. Mais tout ce que nous avons dit apporte à ces objections une réponse évidente ; j'ajouterai seulement ici que, si le feu réel est très différent de l'idée du feu, la peine réelle que le feu occasionne diffère tout autant de l'idée de cette douleur : et personne ne prétendra que la douleur réelle est, ou peut se rencontrer dans une chose dénuée de perception ou hors de l'esprit, non plus que son idée.
Troisièmement, on objectera que nous voyons les choses effectivement hors de nous et à distance, et que, par suite, elles n'existent pas dans l'esprit, car il est absurde que des choses vues à une distance de plusieurs milles puissent être aussi près de nous que nos propres pensées. En réponse, je désire que l'on considère que, dans un rêve, nous percevons souvent des choses comme si elles se trouvaient à une grande distance de nous, et en dépit de cette apparence, nous reconnaissons que ces choses existent seulement dans l'esprit.
Mais pour éclairer ce point plus complètement, il convient de considérer comment nous percevons la distance et les choses distantes de nous par la vue. Car le fait que nous voyons en réalité l'espace extérieur et les corps qui s'y trouvent en fait, les uns plus près, les autres plus éloignés, semble apporter quelque opposition à nos affirmations, qu'ils n'existent nulle part ailleurs que dans l'esprit.
Il est fou de la part des hommes, de mépriser les sens ; sans eux, l'esprit ne peut atteindre aucun savoir, aucune pensée. Toute méditation ou contemplation... qui seraient antérieures aux idées reçues de l'extérieur par les sens, sont d'évidentes absurdités [3].
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Hylas |
— Je suis d'accord avec vous : la substance matérielle que j'admettais n'était que la plus erronée, la plus contestable des hypothèses, je ne perdrai pas mon temps davantage à la soutenir. Mais quelque soit l'hypothèse que vous souteniez, et la théorie que vous mettiez à la place, ma conviction c'est que ce nouveau système des choses paraîtra également faux en tous points : permettez-moi seulement de vous interroger à ce sujet. Je suis convaincu que vous aussi vous serez amené à l'état de scepticisme où je me trouve. |
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Philonoüs |
— Je vous assure, Hylas, que je ne prétends pas le moins du monde faire une hypothèse. Je suis de la trempe ordinaire, assez simple pour en croire mes sens, et laisser les choses comme je les trouve. Pour parler clairement, je crois que les choses réelles sont précisément celles que je vois, que je sens, que je perçois par mes sens. Je les connais en trouvant qu'elles répondent à toutes les nécessités et à tous les besoins de ma vie, je ne vois aucune raison de m'inquiéter de je ne sais quelles autres choses inconnues. Un morceau de pain sensible, par exemple, remettrait mieux mon estomac, que dix mille fois autant de ce pain insensible, inintelligible, réel, dont vous parlez. C'est aussi mon opinion que les couleurs et les autres qualités sensibles sont dans les objets. De ma vie je n'hésiterai à penser que la neige est blanche, que le feu est chaud. Tandis que vous, qui entendez par le feu et la neige certaines substances extérieures, non perçues et incapables de percevoir, vous avez le droit de nier que la blancheur et la chaleur soient des affections inhérentes à ces substances ; moi, j'entends par ces mots les choses que je vois, que je touche, et je suis obligé de penser comme le commun des mortels. Je ne suis pas sceptique sur la nature des choses, je ne le suis pas davantage sur leur existence. Dire qu'une chose est réellement perçue par mes sens, et en même temps qu'elle n'existe pas réellement, c'est pour moi une pure contradiction ; car je ne puis séparer ou abstraire, même dans ma pensée, l'existence d'une chose de la qualité qu'elle a d'être perçue. Le bois, les pierres, le feu, l'eau, la viande, le fer et les autres choses que je nomme et dont je parle, sont des choses que je connais. Je ne les aurais jamais connues si je ne les avais perçues par les sens ; les choses perçues par les sens sont immédiatement perçues ; les choses immédiatement perçues sont des idées, et les idées ne peuvent exister hors de l'esprit ; l'existence des choses dont j'ai parlé consiste donc dans la qualité d'être perçues ; quand donc elles sont actuellement perçues, il ne peut y avoir aucun doute sur leur existence. Loin de nous, par conséquent, tout ce scepticisme et tous ces doutes ridicules des philosophes. Quelle puérilité pour un philosophe de mettre en question l'existence des choses sensibles, jusqu'à ce qu'il l'ait prouvée en s'appuyant sur la véracité divine, ou de prétendre que notre connaissance sur ce point soit inférieure à nos connaissances intuitives ou démonstratives! Je douterais aussi volontiers de ma propre existence que de celle de ces choses que je vois et que je touche actuellement [4]. |
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Hylas |
— Mais n'est-il pas évident que vous changez les choses en idées? Et après cela vous n'êtes pas honteux de m'accuser de scepticisme ? C'est tellement évident qu'il vous est impossible de le nier. |
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Philonoüs |
— Vous vous trompez ; je ne change pas les choses en idées, mais au contraire, ces idées en choses. En effet, ces objets immédiats de la perception, qui, suivant vous, ne sont que des apparences de choses, je les prends pour ces choses elles-mêmes. |
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Hylas |
— Les choses! Vous pouvez dire ce que vous voulez, mais la vérité c'est que vous nous laissez seulement les formes vides de choses, leur extérieur seul qui vient frapper les sens. |
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Philonoüs |
— Ce que vous appelez formes vides et extérieures des choses me paraît être, au contraire les vraies choses, les choses elles-mêmes. Elles ne sont vides et incomplètes qu'en supposant, comme vous le faites, que la matière est une partie essentielle de toutes les choses corporelles. Tous deux, nous nous accordons sur ce point que nous ne percevons que des formes sensibles, mais il y a divergence entre nous en ce que vous ne les regardez que comme des apparences vides, moi au contraire, comme des êtres réels. Vous ne croyez pas vos sens, moi j'y crois [5]. |
[1] George Berkeley, Traité sur les principes de la connaissance, 1710. Extrait de Denis Huisman et Marie-Agnès Malfray, Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale de Socrate à nos jours, Librairie Académique Perrin, © 2000, pages 208 à 210.
[2] George Berkeley, Commonplace-Book ; Dialogues d'Hylas et de Philonoüs, Troisième dialogue, 1651. Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée & Cie, © 1963, page 515 à 517.
[3] Ibid. Note 328. Extrait de Ibid. p. 515.
[4] Ibid. ; éd. Hatier. p. 59. Extrait de Ibid. p. 516.
[5] Ibid., p. 69. Extrait de Ibid. p. 517.
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