par Francis Bacon
Extrait de « Novum organum (1620) », de « Instauratio magna (1623) » et de « Aphorismes »
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Il y a quatre sortes d'idoles qui remplissent l'esprit humain ; pour nous faire entendre, nous leur donnons les noms suivants : la première espèce d'idoles, ce sont celles de la tribu ; la seconde, les idoles de la caverne ; la troisième, les idoles du forum ; la quatrième, les idoles du théâtre.
La formation de notions et de principes, au moyen d'une induction légitime, est certainement le vrai remède pour détruire et dissiper les idoles ; mais il sera toutefois fort utile de faire connaître ces idoles elles-mêmes. Il y a le même rapport entre un traité des idoles et l'interprétation de la nature, qu'il y a entre le traité des sophismes et la dialectique vulgaire.
Les idoles de la tribu ont leur fondement dans la nature même de l'homme, et dans la tribu ou le genre humain. On affirme à tort que le sens humain est la mesure des choses ; bien au contraire, toutes les perceptions, tant des sens que de l'esprit, ont bien plus de rapport à nous qu'à la nature. L'entendement humain est à l'égard des choses comme un miroir infidèle qui, recevant leurs rayons, mêle sa nature propre à leur nature, et ainsi les dévie et les corrompt.
Les idoles de la caverne ont leur fondement dans la nature individuelle de chacun ; car chaque homme, indépendamment des erreurs communes à tout le genre humain, a en lui une certaine caverne où la lumière de la nature est brisée et corrompue, soit à cause de dispositions naturelles particulières à chacun, soit en vertu de l'éducation et du commerce avec d'autres hommes, soit en conséquence des lectures et de l'autorité de ceux que chacun révère et admire ; soit en raison de la différence des impressions, selon qu'elles frappent un esprit prévenu et agité, ou un esprit égal et calme, et dans bien d'autres circonstances ; en sorte que l'esprit humain, suivant qu'il est disposé dans chacun des hommes, est chose tout à fait variable, pleine de troubles, et presque gouvernée par le hasard. De là ce mot si juste d'Héraclite : que les nommes cherchent la science dans leurs petites sphères, et non dans la grande sphère universelle.
Il y a aussi des idoles qui viennent de la réunion et de la société des hommes, et que nous nommons idoles du forum, pour signifier le commerce et la communauté des hommes où elles prennent naissance ; mais le sens des mots est réglé par la conception du vulgaire. C'est pourquoi l'esprit, à qui une langue mal faite est déplorablement imposée, s'en trouve importuné d'une façon étrange. Les définitions et les explications dont les savants ont coutume de se prémunir et de s'armer en beaucoup de sujets ne les affranchissent pas pour cela de cette tyrannie. Mais les mots font violence à l'esprit et troublent tout, et les hommes sont entraînés par eux dans des controverses et des imaginations innombrables et vaines.
Il y a enfin les idoles introduites dans l'esprit par les divers systèmes des philosophes et les mauvaises méthodes de démonstration ; nous les nommons idoles du théâtre, parce qu'autant de philosophies inventées et accréditées jusqu'ici, autant, selon nous, de pièces créées et jouées, dont chacune contient un monde imaginaire et théâtral. Ce n'est pas seulement des systèmes actuellement répandus, et des anciennes sectes de philosophie que nous parlons ; car on peut imaginer et composer bien d'autres pièces de ce genre, et des erreurs entièrement différentes ont des causes presque semblables. Nous ne voulons pas non plus parler ici seulement des systèmes de philosophie universelle, mais encore des principes et des axiomes des diverses sciences, dont la tradition, une foi aveugle et l'irréflexion ont fait toute l'autorité.
L'homme, serviteur et interprète de la nature, n'agit et ne comprend que dans la proportion de ses découvertes expérimentales et rationnelles sur les lois de cette nature ; hors de là, il ne sait et ne peut plus rien.
Ni la main seule, ni l'esprit abandonné à lui-même, n'ont grande puissance ; pour accomplir l'œuvre, il faut des instruments et des secours dont l'esprit a tout autant besoin que la main. Et de même que les instruments physiques accélèrent et règlent le mouvement de la main, les instruments intellectuels facilitent ou disciplinent le cours de l'esprit.
La science de l'homme est la mesure de sa puissance, parce qu'ignorer la cause, c'est ne pouvoir produire l'effet. On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant ; et ce qui, dans la spéculation, porte le nom de cause, devient une règle dans la pratique.
Il n'y a et ne peut y avoir que deux voies pour la recherche et la découverte de la vérité ; l'une qui, partant de l'expérience et des faits, s'envole aussitôt aux principes les plus généraux, et en vertu de ces principes qui prennent une autorité incontestable, juge et établit les lois secondaires (et c'est elle que l'on suit maintenant) ; l'autre qui de l'expérience et des faits tire les lois, en s'élevant progressivement et sans secousse jusqu'aux principes les plus généraux qu'elle atteint en dernier lieu ; celle-ci est la vraie, mais on ne l'a jamais pratiquée.
L'intelligence abandonnée à elle-même suit la première de ces voies, qui est aussi le chemin tracé par la dialectique ; l'esprit en effet brûle d'arriver aux premiers principes pour s'y reposer ; à peine a-t-il goûté de l'expérience, qu'il la dédaigne ; mais la dialectique a singulièrement développé ces mauvaises tendances, pour donner plus d'éclat aux argumentations.
L'intelligence, abandonnée à elle-même, dans un esprit sage, patient et sérieux, surtout quand elle n'est point empêchée par les doctrines reçues, essaie aussi de cette route, qui est la vraie, mais avec peu de succès ; car l'esprit sans règle ni appui est très inégal, et tout à fait incapable de percer les ombres de la nature.
L'une et l'autre méthode partent de l'expérience et des faits et se reposent dans les premiers principes ; mais il y a entre elles une différence immense ; puisque l'une effleure seulement en courant l'expérience et les faits, tandis que l'autre en fait une étude enchaînée et approfondie ; l'une, dès le début, établit certains principes généraux, abstraits et inutiles, tandis que l'autre s'élève graduellement aux lois qui sont en réalité les plus familières à la nature.
Il est absolument impossible que les principes établis par l'argumentation puissent étendre le champ de notre industrie, parce que la subtilité de la nature dépasse de mille manières la sublimité de nos raisonnements. Mais les principes tirés des faits légitimement et avec mesure dévoilent et indiquent facilement à leur tour des faits nouveaux, et rendent ainsi les sciences fécondes.
Les principes répandus maintenant ont pris leur source dans une expérience superficielle et vulgaire, et dans le petit nombre des faits qui eux-mêmes s'offrent aux regards, ils n'ont guère d'autre profondeur, d'autre étendue que celle de cette expérience ; ce n'est donc pas merveille s'ils n'ont pas de vertu créatrice. Si par hasard un fait se présente, qu'on n'a encore ni remarqué ni connu, on sauve le principe par quelque distinction frivole, tandis qu'il serait plus conforme à la vérité de le modifier.
Pour bien faire entendre notre pensée, nous donnons à ces notions rationnelles, que l'on transporte dans l'étude de la nature, le nom de Prénotions de la nature (parce que ce sont des façons d'entendre téméraires et prématurées), et à cette science qui vient de l'expérience par une voie légitime, le nom d'Interprétation de la nature.
C'est en vain qu'on espère un grand profit dans les sciences, en greffant toujours sur le vieux tronc que l'on surcharge ; mais il faut tout renouveler jusqu'aux plus profondes racines, à moins que l'on ne veuille perpétuellement tourner dans le même cercle, avec un progrès sans importance et presque digne de mépris.
Le seul moyen que nous ayons pour faire goûter nos pensées, c'est de tourner les esprits vers l'étude des faits, de leurs séries, de leurs ordres ; et d'obtenir d'eux qu'ils s'interdisent pour un temps l'usage des notions, et commencent à pratiquer la réalité.
De même que les sciences, telles qu'elles sont maintenant, ne peuvent servir au progrès de l'industrie, la logique que nous avons aujourd'hui ne peut servir au progrès de la science.
La logique en usage est plus propre à consolider et perpétuer les erreurs dont les notions vulgaires sont le fondement, qu'à découvrir la vérité : aussi est-elle plus dangereuse qu'utile.
On ne demande point au syllogisme les principes de la science ; on lui demande vainement les lois intermédiaires, parce qu'il est incapable de saisir la nature dans sa subtilité ; il lie l'esprit, mais non les choses.
Le syllogisme se compose de propositions, les propositions de termes ; les termes n'ont d'autres valeurs que celles des notions. C'est pourquoi, si les notions (ce qui est le point fondamental) sont confuses et dues à une abstraction précipitée, il n'est rien de solide dans ce qu'on édifie sur elles. Nous n'avons donc plus d'espoir que dans une légitime induction.
Les découvertes de la science ont jusqu'ici presque toutes le caractère de dépendre de notions vulgaires ; pour pénétrer dans le secret et les entrailles de la nature, il faut que notions et principes soient tirés de la réalité par une méthode plus certaine et plus sûre, et que l'esprit emploie en tout de meilleurs procédés.
Dans la logique vulgaire, tout le travail a pour objet le syllogisme. Quant à l'induction, à peine les dialecticiens paraissent-ils y avoir pensé sérieusement ; ils ne font que toucher ce sujet en passant, se hâtant d'arriver aux formules qui servent dans la dispute. Pour nous, nous rejetons toute démonstration qui procède par voie de syllogisme, parce qu'elle ne produit que confusion et fait que la nature nous échappe des mains. Nous faisons partout usage de l'induction, tant pour les mineures que pour les majeures, et nous pensons que c'est l'induction qui est vraiment cette forme qui garantit les sens de toute erreur, qui suit de près la nature, qui est voisine de la pratique et qui va presque s'y mêler.
Ainsi l'ordre de la démonstration est aussi tout à fait opposé à la marche ordinaire ; car jusqu'ici on s'y est pris de telle manière que des sensations et des faits particuliers on saute tout d'un coup aux principes les plus généraux, comme à des pôles fixes autour desquels puissent rouler des disputes, et que de ces principes-là on déduit tous les autres à l'aide des propositions moyennes, méthode sans contredit très expéditive, mais précipitée, incapable de nous conduire dans les voies de la nature, et tout à fait favorable et appropriée aux disputes, au lieu que, selon nous, il faut faire germer les axiomes insensiblement par une marche tellement graduée qu'on n'arrive qu'en dernier lieu aux principes généraux. Or ces principes très généraux ne seront point des généralités purement idéales, mais des principes bien déterminés, tels en un mot que la nature les avouera pour les siens et qu'ils sympathiseront avec les choses mêmes.
Quant à la forme même de l'induction et au jugement qu'elle doit diriger, c'est là surtout que nous devons faire les plus grands changements ; car cette induction dont parlent les dialecticiens, et qui procède par voie de simple énumération, est quelque chose de puéril ; elle ne conclut que précairement ; elle est exposée à être renversée par le premier exemple contradictoire qui peut se présenter ; elle n'envisage que les choses les plus familières ; enfin elle est sans issue.
Mais dans les vraies sciences, nous avons besoin d'une induction qui soit capable d'analyser l'expérience, de la décomposer, et qui conclue nécessairement à l'aide des conclusions et des éliminations convenables. Que si ce jugement banal des dialecticiens a exigé tant de travaux et exercé de si grands génies, que sera-ce donc de cet autre jugement qui ne se tire pas simplement du fond de l'esprit humain, mais des entrailles même de la nature?
Nous mettrons au quatorzième rang, parmi les prérogatives des faits, les exemples de la croix, que nous qualifions ainsi en empruntant le nom de ces croix qu'on élève à l'entrée des chemins fourchus, et qui indiquent les lieux où conduisent les deux routes. Nous les nommons aussi exemples décisifs ou de jugements et, dans certains cas, exemples de l'oracle et du commandement. Voici leur mécanisme et leur destination. Lorsque, dans la recherche de la forme de quelque nature, l'entendement est comme en équilibre et tellement en suspens qu'il ne sait laquelle des deux natures il doit regarder comme la véritable cause de la nature en question – incertitude où le jettent le très grand nombre de natures qui se trouvent souvent réunies et concourantes dans un même sujet – les exemples de la croix [exemples décisifs] montrent le lien étroit et indissoluble qui unit l'une de ces natures avec la nature en question, en faisant voir que l'autre n'y tient qu'accidentellement. Dès lors, la question est terminée et l'on peut admettre comme cause la première de ces natures en rejetant tout à fait l'autre.
[...]
Soit la nature en question, la pesanteur ou la gravité ; il se présente d'abord deux suppositions à faire sur cette nature, car on est forcé de supposer de ces deux choses l'une : ou que les corps graves et pesants tendent naturellement vers le centre de la terre en vertu de leur texture ou constitution, ou qu'ils sont attirés, entraînés par la masse corporelle du globe terrestre, qui est comme l'assemblée, le rendez-vous de leurs analogues et congénères, et qu'ils se portent vers elle en vertu de cette analogie ou affinité. Que si la dernière cause est la véritable, il s'ensuit que la force et la vitesse avec laquelle les graves se portent vers la terre est en raison inverse de leur distance de cette planète, ou, ce qui est la même chose, en raison directe de leur proximité, ce qui est précisément la loi de l'attraction magnétique, proportion toutefois qui n'a lieu qu'à une certaine distance ; en sorte que si des corps se trouvaient placés à une telle distance de notre globe que sa forme attractive cessât d'agir sur eux, ils demeureraient suspendus comme la terre elle-même et cesseraient de tomber vers elle.
Nous aurons donc sur ce sujet, l'exemple de la croix [exemples décisifs]. Prenez deux horloges, dont l'une ait pour moteur un poids de plomb, par exemple, et l'autre un ressort. Ayez soin de les éprouver et de les régler de manière que l'une n'aille pas plus vite que l'autre ; placez ensuite l'horloge à poids sur le faîte de quelque édifice fort élevé et laissez l'autre en bas, puis observez exactement si l'horloge placée en haut ne marche pas plus lentement qu'à son ordinaire, ce qui annoncerait que la force du poids est diminuée. Tentez la même expérience dans les mines les plus profondes, afin de savoir si une horloge de cette espèce n'y marche pas plus vite qu'à l'ordinaire par l'augmentation de la force du poids qui lui sert de moteur. Cela posé, si l'on trouve que cette force diminue sur les lieux élevés et augmente dans les souterrains, il faudra regarder comme la véritable cause de la pesanteur l'attraction exercée par la masse corporelle de la terre.
[1] Francis Bacon, Novum Organum. Extrait de Alfred Fouillée, Extraits des Grands Philosophes, Librairie Delagrave, 1938, pages 181-182, traduction Lorquet. Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée & Cie, © 1963, pages 403 et 404.
[2] Francis Bacon, Aphorismes. Extrait de Ibid. page 178. Extrait de Ibid. page 400.
[3] Francis Bacon, Aphorismes. Extrait de Ibid. pages 179-181. Extrait de Ibid. pages 404 et 405.
[4] Francis Bacon, Aphorismes. Extrait de Ibid. page 179. Extrait de Ibid. page 401.
[5] Francis Bacon, Instauratio magna. (Préface, divis. de l'ouvrage en 6 parties ; cf. Collect., Hatier, page 22.). Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée & Cie, © 1963, pages 402 et 403.
[6] Francis Bacon, Novum Organum, (Traduction de Riaux ; Delagrave). Extrait de Denis Huisman et Marie-Agnès Malfray, Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale, Perrin © 2000, pages 129 à 131.
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