PHILOSOPHIE ARABE  

Avicenne (Ibn Sina)

~ 1030

Texte fondateur

 

Nécessité et unité de l'Être Premier

SOMMAIRE

Chaîne de causes et l'Être nécessaire

Le Principe premier

L'existant nécessaire est un numériquement

L'existant nécessaire est premier

La quiddité [définition] du Premier Existant est identique à son existence

Le Premier n'a pas de contraire

La sphère céleste se meut au moyen de l'âme

Chaîne de causes et l'Être nécessaire [1]

Directive
[Toute existence d'un possible vient d'autrui.]
Celui qui a en partage la possibilité ne devient donc pas existant par soi-même. Car, de soi, son existence ne convient pas mieux que son inexistence, en tant qu'il est possible. Si l'une vient à convenir davantage, c'est à cause de la présence ou de l'absence d'une autre chose. Ainsi l'existence de tout possible vient d'autrui.

Remarque
[Un enchaînement de possibles à l'infini n'introduit pas de nécessité.]
Si cela s'enchaîne à l'infini, chacune des unités de la chaîne est en elle-même possible et le total dépend d'elles [toutes], il n'est donc pas nécessaire non plus, mais il le devient par autre chose [voir Aristote]. Nous allons expliquer cela davantage.

Commentaire
Tout total dont chaque unité est causée exige une cause extrinsèque à chacune d'elles. Cela parce que, ou bien il n'exige une cause en aucune manière et il est alors nécessaire, non pas causé, — et comment cela arriverait-il alors qu'il est seulement nécessité par ses unités ? — Ou bien il exige une cause qui est toutes ses unités sans exception ; il sera alors causé par lui-même et, par conséquent, cette cause, la somme et le tout, ne font qu'un. Quant au « tout », pris avec le sens de « chaque individu », le total n'est pas nécessité par lui. Ou bien il exige une cause qui soit certaines des unités ; mais il n'y en a pas qui en soient plus dignes les unes que les autres parce que, chacune étant causée, c'est sa cause qui est plus digne. Ou bien il exige une cause en dehors de toutes les unités, et c'est l'Éternel.

Directive
[La cause d'une somme d'unités est cause de chacune de celles-ci.]
Toute cause d'une somme est autre chose que ses unités, car elle est cause d'abord des unités, ensuite de la somme, sans quoi les unités n'auraient pas besoin d'elle, donc la somme lorsqu'elle est complète grâce à ses unités, n'aurait pas non plus besoin d'elle. Mais parfois quelque chose est cause de certaines unités à l'exclusion de certaines autres, elle n'est donc pas cause de l'ensemble d'une manière absolue.

Directive
[Le point de départ d'une série de causes et d'effets est une cause non elle-même causée.]
Toute somme formée régulièrement de causes et d'effets qui se font suite, et en laquelle se trouve une cause qui n'est pas un effet, a celle-ci pour extrémité, car, si elle était au milieu, elle serait causée.

Directive
[Cette cause est l'Être nécessaire par soi.]
Toute chaîne disposée à partir de causes et d'effets est finie ou infinie. Il s'est montré évident que, si elle inclut seulement ce qui est causé, elle a besoin d'une cause extrinsèque, mais avec laquelle elle soit en jonction, sans aucun doute, par une de ses extrémités. Il est clair que, s'il y a en elle quelque chose qui n'est pas causé, ce sera une extrémité, une limite. Toute chaîne, donc, se termine à l'Être nécessaire par soi.

Le Principe premier [2]

Et après cela nous passerons aux principes des existants, nous établirons [l'existence] du Principe premier, qu'il est un et vrai, dans la suprême majesté. Nous montrerons de combien de points de vue il est un, de combien de points de vue il est vrai et comment Il sait toutes choses, comment Il peut [faire] toutes choses. Et que signifient qu'Il sait, qu'Il peut, qu'Il est généreux, qu'Il est Paix (salam) c'est-à-dire bien pur, aimé pour lui-même. Qu'il est le Vrai Délectable (al-ladhidh al-haqq) ; qu'en Lui est la beauté véritable. Et nous réfuterons les opinions contraires à la vérité qui ont été dites et crues à son sujet.

Puis nous montrerons comment est sa relation aux créatures qui viennent de Lui et quelle est la première chose qui vient de Lui. Ensuite comment à partir de Lui s'échelonnent les choses créées commençant par les substances angéliques intelligibles puis les substances intelligibles animées puis les substances des corps célestes puis ces éléments [d'ici-bas], puis les [choses] qui sont engendrées à partir d'eux, puis l'homme.

L'existant nécessaire est un numériquement [3]

Si nous disons : un Principe premier et efficient, ou plutôt un Premier principe absolu, il faut nécessairement qu'il soit un. Mais si nous disons : une cause première matérielle ou une cause première formelle, etc., il n'est pas nécessaire qu'elle soit une comme cela est nécessaire pour le nécessairement existant. En effet, aucune d'elles n'est cause première absolument, parce que le nécessairement existant est unique et il est au rang du Principe efficient. Aussi l'Un nécessairement existant est également principe et cause de ces premiers [principes].

Il appert de cela et de ce que nous avons précédemment expliqué que le nécessairement existant est unique numériquement et que tout ce qui n'est pas Lui, si on le considère en lui-même, est possible dans son existence. Il est donc causé et l'on voit qu'il se termine, du point de vue de la causalité, nécessairement à Lui. Par conséquent toute chose, sauf l'un qui est par lui-même un et l'existant qui est par lui-même existant, tient son existence d'autrui. Il existe par Lui, mais en lui-même il n'est pas.

L'existant nécessaire est premier [4]

Il t'a été établi maintenant qu'il y a un nécessairement existant. Il avait été établi que le nécessairement existant est unique : le nécessairement existant est unique, rien ne s'y associe à Lui, à son rang ; aucun être sauf Lui n'est nécessairement existant. Si rien d'autre que Lui n'est nécessairement existant, il est le principe de la nécessité de l'existence de toute chose qu'il rend nécessaire d'une nécessité première ou par intermédiaire.

Si l'existence de tout ce qui n'est pas Lui [provient] de son existence, il est premier. Nous n'entendons pas par le Premier une intention qui s'ajouterait à la nécessité de son existence de sorte que la nécessité de son existence se multiplierait, mais nous entendons par là la considération de sa relation à autre que Lui.

La quiddité [définition] du Premier Existant
est identique à son existence [5]

Le nécessairement existant est désigné par l'intelligence en lui-même ; le nécessairement existant se réalise même si cette quiddité advenant n'est pas présente ; donc cette quiddité n'est pas la quiddité que l'intelligence désigne nécessairement existante, mais la quiddité d'autre chose qui le suit. Or on avait supposé qu'elle était la quiddité de cette chose, non d'une autre chose. Cela est absurde. Il n'y a donc pas d'autre quiddité pour le nécessairement existant que le fait qu'il est nécessairement existant. Et c'est cela l'être (al-anniyya [l'existence]).

Tout ce qui a une quiddité est causé

Mais nous disons que si l'être et l'existence deviennent accidentels à la quiddité, il faudrait qu'ils la suivent nécessairement pour elle-même ou pour quelque chose d'extérieur. Or il est impossible que cela soit pour la quiddité elle-même, car ce qui suit ne suit qu'un existant. Alors, il faudrait qu'il y ait pour la quiddité, une existence avant la sienne. Or cela est impossible.

Le Premier n'a pas de contraire [6]

Il est donc clair que la nécessité de l'existence n'est pas partagée. Le Premier n'a pas donc d'associé. Et étant donné qu'Il est exempt de toute matière et de ses attaches et de corruption, et les deux sont la condition de ce qui tombe sous la contrariété, alors le Premier n'a pas de contraire.

Il appert donc que le Premier n'a pas de genre, ni de quiddité [définition], ni de qualité ni de quantité ni d'ubi [lieu] ni de quando [temps] ni de pareil, ni d'associé ni de contraire, — qu'Il soit exalté et glorifié, qu'Il n'a pas de définition qu'Il n'est pas l'objet de démonstration, mais Il est la preuve de toute chose ; et il n'y a à son sujet que des signes (dala'il) évidents.

Quand tu établis [son existence], il n'est décrit après l'anniyya [existence] qu'en niant de Lui les similitudes et en affirmant que toutes les relations [se réfèrent] à Lui, car toute chose vient de Lui, et lui-même ne participe à ce qui vient de Lui. Il est le Principe de toute chose et Lui n'est aucune des choses qui viennent après Lui.

La sphère céleste se meut au moyen de l'âme [7]

S'il en est ainsi, la sphère céleste se meut au moyen de l'âme ; et l'âme est le principe de son mouvement prochain ; et cette âme a une imagination et une volonté qui se renouvellent ; et elle imagine, c'est-à-dire qu'elle a une perception des choses changeantes comme les particuliers, et une volonté pour les choses particulières in concreto. Elle est la perfection du corps de la sphère céleste et sa forme. S'il n'en était pas ainsi, mais que [cette âme] existait par elle-même de tous côtés, elle serait intellect pur, qui n'est ni changeable, ni discursif et auquel ne se mêlerait pas ce qui est en puissance. Si le moteur prochain de la sphère céleste n'était pas un intellect, il faudrait qu'il y ait un intellect avant lui qui fut la cause antérieure du mouvement de la sphère céleste. En effet, tu sais que ce mouvement a besoin d'une puissance infinie, dépouillée de la matière, ne se mouvant ni par essence ni par accident.

Mais l'âme motrice est, comme nous te l'avons montré, corporelle, transmutable, changeable et elle n'est pas dépouillée de matière, mais son rapport à la sphère céleste est celui de notre âme animale à nous-[mêmes]. Il y a cependant cette différence qu'elle doit avoir d'une certaine manière une intellection mêlée de matière. En bref, ses estimations ou ce qui ressemble aux estimations sont véridiques et ses imaginations ou ce qui leur ressemble sont vraies, comme l'intellect pratique en nous. En bref, ses perceptions se font par le corps.

[1] Avicenne (Ibn Sina), Livre des directives et remarques, Vrin © 1951-1999, pp. 358-360.

Alors je revins à l'étude de la science divine. Je lus le livre intitulé : Métaphysique (d'Aristote). Mais je n'en comprenais rien ; les intentions de son auteur restaient obscures pour moi ; j'eus beau relire quarante fois ce livre, d'un bout à l'autre, au point de le savoir par coeur, je n'en saisis ni le sens ni le but ; je désespérais de l'entendre par mes propres moyens et je me dis : « Ce livre est incompréhensible ». Un jour, enfin, je passais par le bazar des libraires. Un marchand tenait un livre dont il cria le prix ; il me le présenta dans mon découragement, je le repoussai, convaincu qu'il n'y avait nul profit en cette science. Le vendeur insista, disant : « Achète ce livre ; il est à bon marché ; je le vends au prix de trois dirhems parce que son propriétaire est dans le besoin ». Je l'achetai donc : c'était le livre d'Abou-Nasr-al-Farabi, Commentaires sur la métaphysique. Je revins à ma demeure et je m'empressai de le lire : sur le champ, les buts poursuivis par l'auteur de ce livre se découvrirent à moi parce que je le savais déjà par coeur. Tout réjoui de cet événement, je fis abondante aumône aux pauvres, en action de grâces, dès le lendemain.

(Autobiographie d'Avicenne, Le Courrier de l'UNESCO, Avicenne, octobre 1980, pp. 11-12)

[2] Avicenne (Ibn Sina), La métaphysique du Shifa, Livres I à V Vrin © 1978, p. 105.

[3] Avicenne (Ibn Sina), La métaphysique du Shifa, Livres VI à X Vrin © 1985, p. 83.

[4] Ibid., p. 85.

[5] Ibid., p. 87.

[6] Ibid., p. 93.

[7] Ibid., p. 123.

Philo5
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