PHILOSOPHIE ARABE  

Averroès

 

Texte fondateur

~ 1179

Accord religion-philosophie

SOMMAIRE

Raison et loi divine

Discours décisif

1. [Propos du discours]

2. [Preuve de l'existence de l'Artisan (Dieu) par l'usage de la raison]

3. [Les versets qui imposent l'usage de la raison]

4. [L'examen raisonnable passe par l'usage du syllogisme]

5. [Nécessité de maîtriser la connaissance du syllogisme]

7. [Les syllogismes rationnel et juridique ont la même valeur]

9. [Reconnaître les études des Anciens qui précèdent l'Islam]

13. [Le comble de l'ignorance]

18. [Il n'y a pas de contradiction entre la raison et le Texte révélé]

19. [En cas de contradiction, interpréter le sens obvie]

21. [Règle d'interprétation]

22. [Consensus d'interprétation]

24. [Souplesse d'interprétation]

36. [Erreur pardonnable et impardonnable]

37. [Trois dogmes fondamentaux]

Raison et loi divine [1]

Discours décisif [2]

1. [Propos du discours]

[...] le propos de ce discours est de rechercher, dans la perspective de l'examen juridique, si l'étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu'obligation. Nous disons donc :

2. [Preuve de l'existence de l'Artisan (Dieu) par l'usage de la raison]

Si l'acte de philosopher ne consiste en rien d'autre que dans l'examen rationnel des étants, et dans le fait de réfléchir sur eux en tant qu'ils constituent la preuve de l'existence de l'Artisan [Dieu], c'est-à-dire en tant qu'ils sont [analogues à] des artefacts — car de fait, c'est dans la seule mesure où l'on en connaît la fabrique que les étants constituent une preuve de l'existence de l'Artisan ; et la connaissance de l'Artisan est d'autant plus parfaite qu'est parfaite la connaissance des étants dans leur fabrique ; et si la Révélation recommande bien aux hommes de réfléchir sur les étants et les y encourage, alors il est évident que l'activité désignée sous ce nom [de philosophie] est, en vertu de la Loi révélée, soit obligatoire, soit recommandée.

3. [Les versets qui imposent l'usage de la raison]

Que la Révélation nous appelle à réfléchir sur les étants en faisant usage de la raison, et exige de nous que nous les connaissions par ce moyen, voilà qui appert à l'évidence de maints versets du Livre de Dieu — béni et exalté soit-Il. En témoigne, par exemple, l'énoncé divin : « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance », qui est une énonciation univoque du caractère obligatoire de l'usage du syllogisme rationnel, ou du syllogisme rationnel et juridique tout à la fois ; ou par exemple l'énoncé divin : « Que n'examinent-ils le royaume des cieux et de la terre et toutes les choses que Dieu a créées », encouragement énoncé de manière univoque à l'examen rationnel de tous les étants. Dieu — exalté soit-Il — a enseigné que parmi ceux qu'Il a distingués et honorés en leur conférant cette science fut Abraham — sur lui soit la paix. Il dit en effet : « Ainsi fîmes-Nous voir à Abraham le royaume des cieux et de la terre », etc., jusqu'à la fin du verset ; ou encore : « N'ont-ils point examiné les chameaux, comment ils ont été créés ? Et le ciel, comment il a été élevé ? » ; ou encore : « [...] et qui méditent sur la création des cieux et de la terre » ; ou d'autres innombrables versets encore.

4. [L'examen raisonnable passe par l'usage du syllogisme]

Puisque est donc bien établi que la Révélation déclare obligatoire l'examen des étants au moyen de la raison et la réflexion sur ceux-ci, et que par ailleurs, réfléchir n'est rien d'autre qu'inférer, extraire l'inconnu du connu — ce en quoi consiste en fait le syllogisme, ou qui s'opère au moyen de lui —, alors nous avons l'obligation de recourir au syllogisme rationnel pour l'examen des étants. Il est évident, en outre, que ce procédé d'examen auquel appelle la Révélation, et qu'elle encourage, est nécessairement celui qui est le plus parfait et qui recourt à l'espèce de syllogisme la plus parfaite, que l'on appelle « démonstration ».

5. [Nécessité de maîtriser la connaissance du syllogisme]

Or, puisque la Révélation encourage bien à connaître par la démonstration Dieu et toutes les choses auxquelles Il a donné l'être ; et que par ailleurs il est préférable, voire nécessaire, pour celui qui aspire à connaître par la démonstration Dieuexalté soit-Ilet l'ensemble des étants, qu'il connaisse préalablement les différentes espèces de raisonnements et leurs conditions, et la différence entre les syllogismes démonstratif, dialectique, rhétorique et éristique, et que cela même n'est possible qu'à condition de savoir au préalable ce qu'est le syllogisme en général, combien en existent d'espèces, lesquelles ne sont point des [espèces de] syllogismes valides et lesquelles le sont, et que cela à son tour n'est possible qu'en connaissant préalablement les parties du syllogisme desquelles celui-ci se compose, c'est-à-dire les prémisses, et leurs espèces : alors certes le croyant a obligation, en vertu de la Loi révélée dont on doit suivre l'ordre d'examiner rationnellement les étants, de connaître, avant d'examiner [les étants], ces choses qui sont à l'examen rationnel ce que les outils sont à l'activité pratique.

7. [Les syllogismes rationnel et juridique ont la même valeur]

Nul ne peut venir objecter que ce type d'étude du syllogisme rationnel serait une innovation blâmable parce qu'il n'existait pas au premier âge de l'Islam ; d'ailleurs, l'étude du syllogisme juridique et de ses espèces elle aussi a été conçue postérieurement au premier âge de l'Islam, et personne cependant n'est d'avis que c'est une innovation blâmable ; c'est donc cette même opinion qu'il nous faut avoir sur le syllogisme rationnel. Cela [en fait, s'expliquerait par] une cause que ce n'est pas le lieu de mentionner ici. De plus, la majorité [des savants] de notre religion reconnaissent la validité du syllogisme rationnel, excepté un petit nombre de littéralistes bornés, que l'on peut réfuter par des énoncés révélés de sens univoque.

9. [Reconnaître les études des Anciens qui précèdent l'Islam]

Mais si d'autres que nous ont déjà procédé à quelque recherche en cette matière, il est évident que nous avons l'obligation, pour ce vers quoi nous nous acheminons, de recourir à ce qu'en ont dit ceux qui nous ont précédés. Il importe peu que ceux-ci soient ou non de notre religion [...] j'entends les Anciens qui ont étudié ces questions avant l'apparition de l'Islam. Puisqu'il en est ainsi, et que toute l'étude nécessaire des syllogismes rationnels a déjà été effectuée le plus parfaitement qui soit par les Anciens, alors certes il nous faut puiser à pleines mains dans leurs livres, afin de voir ce qu'ils en ont dit. Si tout s'y avère juste, nous le recevrons de leur part ; et s'il s'y trouve quelque chose qui ne le soit, nous le signalerons.

13. [Le comble de l'ignorance]

Il est apparu de tout cela que l'étude des écrits des Anciens est obligatoire de par la Loi, puisque l'intention, le dessein [qu'ils poursuivent] dans leurs écrits est ce dessein même que la Révélation appelle [à se fixer]. Dès lors, quiconque interdit cette étude à quelqu'un qui y est apte — c'est-à-dire quelqu'un qui réunit deux qualités : intelligence innée [d'une part] ; honorabilité légale et vertu morale [d'autre part] — barre aux hommes l'accès à la porte à partir de laquelle la Révélation adresse aux hommes son appel à connaître Dieu, celle de l'examen rationnel qui conduit à connaître vraiment Dieu. C'est là le comble de l'ignorance et de l'éloignement de Dieuexalté soit-Il.

18. [Il n'y a pas de contradiction entre la raison et le Texte révélé]

Puisque donc cette Révélation est la vérité, et qu'elle appelle à pratiquer l'examen rationnel qui assure la connaissance de la vérité, alors nous, Musulmans, savons de science certaine que l'examen [des étants] par la démonstration n'entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé : car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s'accorde avec elle et témoigne en sa faveur.

19. [En cas de contradiction, interpréter le sens obvie]

S'il en est ainsi, et que l'examen démonstratif aboutit à une connaissance quelconque à propos d'un étant quel qu'il soit, alors de deux choses l'une : soit sur cet étant le Texte révélé se tait, soit il énonce une connaissance à son sujet. Dans le premier cas, il n'y a même pas lieu à contradiction, et le cas équivaut à celui des statuts légaux non édictés par le Texte, mais que le juriste déduit par syllogisme juridique. Dans le second, de deux choses l'une : soit le sens obvie de l'énoncé est en accord avec le résultat de la démonstration, soit il le contredit. S'il y a accord, il n'y a rien à en dire ; s'il y a contradiction, alors il faut interpréter le sens obvie.

21. [Règle d'interprétation]

Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a contradiction entre un résultat de la démonstration et le sens obvie d'un énoncé du Texte révélé, cet énoncé est susceptible d'être interprété suivant des règles d'interprétation [conformes aux usages tropologiques] de la langue arabe. C'est là une proposition dont nul Musulman ne doute et qui ne suscite point d'hésitation chez le croyant. Mais combien encore s'accroît la certitude qu'elle est vraie chez celui qui s'est attaché à cette idée et l'a expérimentée, et s'est personnellement fixé pour dessein d'opérer la conciliation de la connaissance rationnelle et de la connaissance transmise !

22. [Consensus d'interprétation]

Nous disons même plus : il n'est point d'énoncé de la Révélation dont le sens obvie soit en contradiction avec les résultats de la démonstration, sans qu'on puisse trouver, en procédant à l'examen inductif de la totalité des énoncés particuliers du Texte révélé, d'autre énoncé dont le sens obvie confirme l'interprétation, ou est proche de la confirmer. C'est pourquoi il y a consensus chez les Musulmans pour considérer que les énoncés littéraux de la Révélation n'ont pas tous à être pris dans leur sens obvie, ni tous à être étendus au-delà du sens obvie par l'interprétation ; et divergence quant à savoir ce qui est à interpréter et ce qui ne l'est pas. Ainsi les Ash'arites interprètent-ils le verset évoquant l'assise [divine] et la tradition évoquant la descente [de Dieu], tandis que les Hanbalites leur attribuent un sens obvie.

24. [Souplesse d'interprétation]

Si l'on objecte : il y a dans le Texte révélé des énoncés auxquels les Musulmans s'accordent par consensus à attribuer un sens obvie ; d'autres qu'ils s'accordent à interpréter ; d'autres enfin au sujet desquels il y a divergence — est-il donc licite qu'on soit amené, du fait de la démonstration, à interpréter un énoncé auquel [les Musulmans] s'accordent par consensus à attribuer son sens obvie, ou à attribuer un sens obvie à un énoncé qu'ils s'accordent à interpréter ? Nous répondons : s'il était établi de façon certaine qu'il y a consensus, ce ne serait pas autorisé. Mais si l'existence du consensus sur [le sens de ces énoncés] n'est que conjecturale, ce l'est sans doute. C'est pourquoi Abu Hamid (al-Ghazali), Abu-l-Ma'ali (al-Juwayni), et d'autres autorités tutélaires en matière d'examen rationnel, affirment que l'on ne peut taxer catégoriquement d'infidélité quelqu'un qui rompt le consensus à propos de l'interprétation de cette sorte d'énoncés.

36. [Erreur pardonnable et impardonnable]

En somme, il existe deux sortes d'erreur du point de vue de la Loi : l'erreur pardonnable lorsqu'elle est le fait d'hommes aptes à pratiquer l'examen rationnel dans le domaine où l'erreur a été produite (comme on pardonne au médecin expérimenté de s'être trompé dans l'art de la médecine, ou au juge expérimenté de s'être trompé dans un jugement), et impardonnable si elle provient de quelqu'un qui n'est pas de la partie ; et l'erreur impardonnable de qui qu'elle vienne, et qui, si elle touche les principes [dogmatiques] fondamentaux de la Loi révélée, est infidélité ou, si elle touche quelque chose en deçà de ces principes fondamentaux, est une innovation blâmable. Cette sorte d'erreur est celle commise à propos de choses à la connaissance desquelles l'ensemble des méthodes d'argumentation aboutissent [également], et qu'il est de la sorte possible à tout le monde de connaître.

37. [Trois dogmes fondamentaux]

Il s'agit par exemple de la reconnaissance de l'existence de Dieu, des prophéties, de la béatitude et des tourments dans l'au-delà ; car ces trois dogmes fondamentaux, les trois types d'arguments par l'effet desquels se produit immanquablement l'assentiment de tous les hommes à ce que la Loi les engage à connaître, les arguments rhétoriques, dialectiques et démonstratifs, aboutissent [également à en établir la véracité]. Celui qui nie des choses telles que celles-ci, lorsqu'il s'agit d'un principe [dogmatique] fondamental de la Loi révélée, est un infidèle [...]

[1] Extrait du film de Youssef Chahine, Le Destin, © 1997.

[2] Averroès (Ibn Rushd), Discours décisif, GF-Flammarion © 1996, pp. 103, 105, 107, 109, 115, 119, 121, 123, 139.

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