par Aristote
Extrait de « Physique »
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Les expressions sans aucune liaison signifient la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l'action, la passion.
Est substance, pour le dire en un mot, par exemple, « homme » ou « cheval » ; quantité, par exemple, « long de deux coudées » ou « long de trois coudées » ; qualité : blanc, grammairien ; relation : double, moitié, plus grand ; lieu : dans le Lycée, au Forum ; temps : hier, l'an dernier ; position : il est couché, il est assis ; possession : il est chaussé, il est armé ; action : il coupe, il brûle ; passion : il est coupé, il est brûlé.
Aucun de ces termes en lui-même et par lui-même n'affirme, ni ne nie rien ; c'est seulement par la liaison de ces termes entre eux que se produit l'affirmation ou la négation. De fait, toute affirmation et toute négation est, semble-t-il bien, vraie ou fausse, tandis que pour des expressions sans aucune liaison il n'y a ni vrai ni faux : par exemple, homme, blanc, court, est vainqueur.
[...] c'est dans la composition et la division que consistent le vrai et le faux. En eux-mêmes les noms et les verbes sont semblables à la notion qui n'a ni composition, ni division : tels sont l'homme, le blanc, quand on n'y ajoute rien, car ils ne sont encore ni vrais ni faux. En voici une preuve : bouc-cerf signifie bien quelque chose, mais il n'est encore ni vrai, ni faux, à moins d'ajouter qu'il est ou qu'il n'est pas, absolument parlant ou avec référence au temps.
C'est la substance qui est absolument première, à la fois logiquement, dans l'ordre de la connaissance et selon le temps. En effet, d'une part, aucune des autres catégories n'existe à l'état séparé, mais seulement la substance. D'autre part, elle est aussi première logiquement, car dans la définition de chaque être est nécessairement contenue celle de sa substance. Enfin, nous croyons connaître le plus parfaitement chaque chose quand nous connaissons ce qu'elle est, par exemple ce qu'est l'homme ou le feu, bien plutôt que lorsque nous connaissons sa qualité ou son lieu, puisque chacun de ces prédicats eux-mêmes, nous les connaissons seulement quand nous connaissons ce qu'ils sont, ce qu'est la quantité ou la qualité. Et en vérité, l'objet éternel de toutes les recherches présentes et passées, le problème toujours en suspens : qu'est-ce que l'être? revient à se demander : qu'est-ce que la substance?
Il faut d'abord établir quel est le sujet de notre enquête et de quelle discipline elle relève : son sujet, c'est la démonstration et c'est la science démonstrative dont elle dépend. Ensuite nous devons définir ce qu'on entend par prémisse par terme, par syllogisme [...] Après cela, il faudra définir en quoi consiste pour un terme, d'être ou non contenu dans la totalité d'un autre terme, et ce que nous entendons par être affirmé universellement et être nié universellement.
La prémisse est le discours qui affirme ou qui nie quelque chose de quelque chose et ce discours est soit universel, soit particulier, soit indéfini. J'appelle universelle, l'attribution ou la non-attribution à un sujet pris universellement, particulière, l'attribution ou la non-attribution à un sujet pris particulièrement ou non universellement ; indéfinie, l'attribution ou la non-attribution faite sans indication d'universalité ou de particularité [...].
J'appelle terme ce en quoi se résout la prémisse, savoir le prédicat et le sujet dont il est affirmé [...]. [Exemple: Dans Quelques chevaux sont noirs., le sujet chevaux et le prédicat noirs sont les 2 termes unis par la copule sont.]
Le syllogisme est un discours dans lequel, certaines choses étant posées, quelque chose d'autre que ces données en résulte nécessairement par le seul fait de ces données : je veux dire que c'est par elles que la conséquence est obtenue [...]. Aucun terme étranger n'est en sus requis pour produire la conséquence nécessaire.
[5] Disons maintenant par quel moyen tout syllogisme s'engendre [...]. Quand trois termes sont entre eux dans des rapports tels que le mineur soit contenu dans la totalité du moyen et le moyen contenu, ou non contenu dans la totalité du majeur, alors il y a nécessairement entre les extrêmes syllogisme parfait. J'appelle moyen le terme qui est lui-même contenu dans un autre terme et contient un autre terme en lui, et qui occupe aussi une position intermédiaire ; j'appelle extrêmes à la fois le terme qui est lui-même contenu dans un autre et le terme dans lequel un autre est contenu. Si tout A est affirmé de tout B, et B de tout C, nécessairement A est affirmé de tout C [*] [...]. De même, si A n'est affirmé de nul B et si B est affirmé de tout C, il en résulte que A n'appartient à nul C [**].
En un sens, la cause, c'est ce dont une chose est faite et qui y demeure immanent. Par exemple, l'airain est cause de la statue et l'argent de la coupe, ainsi que les genres de l'airain et de l'argent. En un autre sens, c'est la forme et le modèle, c'est-à-dire la définition de la quiddité et ses genres : ainsi le rapport de deux à un pour l'octave, et, généralement, le nombre et les parties de la définition. En un autre sens, c'est ce dont vient le premier commencement du changement et du repos. Par exemple, l'auteur d'une décision est cause, le père est cause de l'enfant, et, en général, l'agent est cause de ce qui est fait, ce qui produit le changement de ce qui est changé. En dernier lieu, c'est la fin ; c'est-à-dire la cause finale : par exemple la santé est cause de la promenade ; en effet, pourquoi se promène-t-il? C'est, dirons-nous, pour sa santé, et, par cette réponse, nous pensons avoir donné la cause. Bien entendu appartient aussi à la même causalité tout ce qui, mû par autre chose que soi, est intermédiaire entre ce moteur et la fin, par exemple pour la santé, l'amaigrissement, la purgation, les remèdes, les instruments ; car toutes ces choses sont en vue de la fin, et ne diffèrent entre elles que comme actions et instruments.
Voilà, sans doute, toutes les acceptions où il faut entendre les causes. Mais il arrive, par suite de cette pluralité de sens, qu'une même chose ait une pluralité de causes, et cela non par accident ; par exemple, pour la statue, la statuaire et l'airain, et cela non pas sous un autre rapport, mais en tant que statue, mais non au même sens ; l'une comme matière, l'autre comme ce dont vient le mouvement. Il y a même des choses qui sont causes l'une de l'autre, par exemple la fatigue, du bon état du corps, et celui-ci de la fatigue ; mais non au même sens ; l'un comme fin, l'autre comme principe du mouvement. Enfin, la même chose peut être cause des contraires ; en effet, ce qui, par sa présence, est cause de tel effet, nous en regardons quelquefois l'absence comme cause de l'effet contraire ; ainsi l'absence du pilote est cause du naufrage, et sa présence eût été celle du salut.
Quoi qu'il en soit, toutes les causes que nous venons de dire tombent très manifestement sous quatre classes : les lettres par rapport aux syllabes, la matière par rapport aux objets fabriqués, le feu et les autres éléments par rapport aux corps, les parties par rapport au tout, les prémisses par rapport à la conclusion, sont causes comme ce dont les choses sont faites. De ce couple, l'un des termes est cause comme sujet, par exemple les parties, l'autre comme quiddité : le tout, le composé, la forme. D'autre part, la semence, le médecin, l'auteur d'une décision, et en général l'agent, tout cela est cause comme ce dont vient le commencement du changement, mouvement ou arrêt. D'autre part, à titre de fin et de bien : car la cause finale veut être cause excellente parmi toutes les autres fins : peu importe de dire que c'est le bien en soi ou le bien apparent.
Matière et forme (Hylémorphisme [7]) [8]
On peut saisir dans tous les cas de génération, pour peu qu'on y regarde, la nécessité, déjà indiquée, d'un certain sujet, « ce qui » est engendré ; et s'il est un quant au nombre, quant à la forme il n'est assurément pas un (forme c'est-à-dire notion) : car l'essence de l'homme n'est pas la même que celle de l'illettré.
Et l'un subsiste, l'autre ne subsiste pas : ce qui n'est pas l'opposé subsiste (l'homme subsiste), mais le lettré et l'illettré ne subsistent pas, ni le composé des deux comme l'homme illettré.
D'ailleurs, l'expression « être engendré de quelque chose » plutôt que « être engendré quelque chose » s'applique aux choses qui ne subsistent pas : comme « le lettré est engendré de l'illettré » et non « de l'homme est engendré le lettré ». Toutefois cette expression se dit quelquefois des choses qui subsistent : en effet « de l'airain, dit-on, est engendrée la statue », et non : « l'airain est engendré statue ». En tout cas, les deux expressions se disent de ce qui est opposé et ne subsiste pas ; à partir de ceci, cela, et ceci cela ; en effet, on dit que de l'illettré est engendré le lettré et que l'illettré est engendré lettré. Aussi en est-il de même pour le composé : en effet, on dit que de l'homme illettré est engendré le lettré, et que l'homme illettré est engendré lettré.
Mais « être engendré » se prend en plusieurs acceptions : il y a, à côté de ce qui est engendré absolument, ce qui devient par génération cette chose-ci, la génération absolue n'appartenant qu'aux seules substances ; pour tout le reste, la nécessité d'un sujet, « ce qui » est engendré, est évidente ; et en effet, la quantité, la qualité, la relation, le temps, le lieu sont engendrés, étant donné un certain sujet, car seule la substance ne se dit d'aucune autre chose comme sujet et tout le reste se dit de la substance.
Mais, que les substances et tout ce qui est absolument viennent d'un certain sujet, cela apparaît évident à l'examen. En effet, toujours il y a quelque chose qui est sujet, à partir de quoi se produit la génération, comme les plantes et les animaux à partir de la semence. Et les générations absolues se produisent soit par transformation, comme la statue à partir de l'airain, soit par apport comme les choses qui s'accroissent, soit par réduction, comme l'Hermès qui est tiré de la pierre, soit par composition, comme la maison, soit par altération, comme les choses qui sont modifiées dans leur matière. Mais il est évident que toutes ces générations se produisent à partir de sujets...
Quant à la nature qui est sujet, elle est connaissable par analogie : en effet, le rapport de l'airain à la statue, ou du bois au lit, ou en général de la matière et de l'informe à ce qui forme, antérieurement à la réception et possession de la forme, tel est le rapport de la matière à la substance, à l'individu en particulier, à l'être. La matière est donc l'un des principes, bien qu'elle n'ait ni l'unicité, ni l'espèce d'existence de l'individu particulier ; ce qui correspond à la forme en est un autre ; en outre, le contraire de celle-ci, la privation...
Pour nous, en effet, nous disons que la matière et la privation sont à distinguer et que, de ces deux choses, l'une est un non-être par accident, à savoir la matière ; l'autre à savoir la privation, est un non-être par soi ; l'une est près d'être, elle est en quelque manière substance, c'est la matière ; la privation elle, n'est substance à aucun degré.
Et elle est corrompue et engendrée en un sens, en un autre, non : considérée avec ce qui est dedans, elle est corrompue par soi, car ce qui est corrompu en elle, c'est la privation ; considérée selon la puissance, elle n'est pas corrompue en soi, mais nécessairement elle est ingénérable et incorruptible. En effet si elle était engendrée, il faudrait d'abord un sujet, élément immanent à partir duquel elle eût été engendrée ; or, telle est la nature de la matière ; de sorte qu'il lui faut être avant d'être engendrée. En effet j'appelle matière le premier sujet pour chaque chose, élément immanent et non accidentel de sa génération. Supposons qu'elle soit corrompue, c'est encore en ce terme qu'elle serait réduite finalement, de sorte qu'il lui faut être corrompue avant de subir la corruption.
[1] Aristote, Organon - Catégories 4, IVe s. av. J.-C. Extrait de Wikisource, (traduction soeur Pascale Nau op) (page consultée le 21 sept. 2009).
[2] Aristote, De l'Interprétation, I (16 a 10), IVe s. av. J.-C, Vrin © 1969. Extrait de Marie-Claude Bartholy et Pascal Acot, Philisophie - épistémologie, précis de vocabulaire, Éditions Magnard © 1975, p. 48.
[3] Aristote, Métaphysique, Z, I, IVe s. av. J.-C, Vrin © 1966. Extrait ibid.
[4] Aristote, Les premiers Analytiques I, I (24 a), IVe s. av. J.-C. Vrin © 1966. Extrait ibid., p. 49.
[5]Ibid., I, 4. Extrait de Ibid., p. 49 et 50.
[*] Exemple :
(extrême) A = être capable de voler (majeur)
(moyen) B = oiseaux (moyen)
(extrême) C = pingouins (mineur)
Si tous les oiseaux volent (prémisse 1)
et si tous les pingouins sont des oiseaux (prémisse 2)
alors tous les pingouins volent. (conclusion)
[**] Exemple :
A = mammifère
B = oiseaux
C = pingouins
Si nul oiseau n'est mammifère
et si tous les pingouins sont des oiseaux
alors nul pingouin n'est mammifère.
[6] Aristote, Physique, IVe s. av. J.-C. Extrait de F. J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée & Cie © 1963, pages 88 à 89.
[7] « Hylémorphisme » est composé de deux mots grecs : hulê, matière, et morphê, forme. C'est le nom donné à cette doctrine d'Aristote qui enseigne que les deux composantes fondamentales de chaque chose sont la matière et de forme.
[8] Ibid. pages 89 à 91.