XXe SIÈCLE 

Alain (Émile Chartier)

 

Texte fondateur

1906-1951

Raisonner

SOMMAIRE

Il faut croire d'abord

Penser, c'est dire non

L'esprit ne doit jamais obéissance

L'inconscient : une idolâtrie du corps

Trop long !

Arracher les herbes folles ?

École triste

L'âme des peuples

La morale, c'est bon pour les riches !

Mollusques de l'Institut

Fédéralisme

Sagesse des électeurs

Marchands de littérature

Bibliothèque de la Sorbonne

Cervelet

Suffrage des femmes

Salaires féminins

Riches et pauvres

Le curé commis-voyageur

L'oeuvre de l'Église

Résistance et obéissance

Culture générale

Il y a savoir et savoir

Le Figuier

Penser n'est pas croire

Les cours magistraux sont temps perdu

Dieu incertain

Ce n'est pas la tyrannie qui est difficile, c'est la République

Il faut croire d'abord[1]

Il faut croire d'abord. Il faut croire avant toute preuve, car il n'y a point de preuve pour qui ne croit rien. Auguste Comte méditait souvent sur ce passage de L'Imitation[2] : « L'intelligence doit suivre la foi, et non pas la précéder ; encore moins la rompre. » Si je ne crois point qu'il dépend de moi de penser bien ou mal, je me laisse penser à la dérive ; mes opinions flânent en moi comme sur un pont les passants. Ce n'est pas ainsi que se forment les idées ; il faut vouloir, il faut choisir, il faut maintenir. Quel intérêt puis-je trouver dans une preuve, si je ne crois pas ferme qu'elle sera bonne encore demain ? Quel intérêt, si je ne crois pas ferme que la preuve qui est bonne pour moi est bonne pour tous ? Or, cela je ne puis pas le prouver, parce que toute preuve le présuppose. De quel ton Socrate expliquerait-il la géométrie au petit esclave[3], s'il n'était assuré de trouver en cette forme humaine la même raison qu'il a sauvée en lui-même ?

Il ne manque pas d'esprits sans foi. Ce sont des esprits faibles, qui cherchent appui au-dehors. S'accorder à la commune expérience ce n'est pas difficile ; l'expérience nous redressera. En réalité c'est dormir ; ce n'est que paresse bien instruite, et c'est penser avec le moins d'effort ; c'est charger l'objet de penser pour nous ; c'est ce que le géomètre sait très bien faire ; il dessine son objet de façon que le vrai se propose tout seul. Cette situation de tricheur ne donne pas de sécurité, car il n'y a point d'appui au-dehors. La nature est trop riche pour nous ; elle dépassera toujours nos idées. Penser sans hypothèses préalables, raisonnablement formées, et fermement tenues, c'est combattre sans armes. Cette misanthropie profonde, qui vise l'homme en son centre, dessèche celui qui la reçoit, et les autres autour de lui. On ne peut croire en soi si l'on ne croit en l'homme ; penser pour soi-même, c'est déjà instruire. Si vous manquez à l'esprit, l'esprit vous fuira.

Penser, c'est dire non[4]

Penser, c'est dire non. Remarquez que le signe du oui est d'un homme qui s'endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n'est que l'apparence. En tous ces cas-là, c'est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l'heureux acquiescement. Elle se prépare d'elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n'y a pas au monde d'autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c'est que je consens, c'est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c'est que je respecte au lieu d'examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C'est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit.

Qui croit seulement ne sait même plus ce qu'il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. Je le dis aussi bien pour les choses qui nous entourent. Qu'est-ce que je vois en ouvrant les yeux ? Qu'est-ce que je verrais si je devais tout croire ? En vérité une sorte de bariolage, et comme une tapisserie incompréhensible. Mais c'est en m'interrogeant sur chaque chose que je la vois. Ce guetteur qui tient sa main en abat-jour, c'est un homme qui dit non. Ceux qui étaient aux observatoires de guerre pendant de longs jours ont appris à voir, toujours par dire non. Et les astronomes ont, de siècle en siècle, toujours reculé de nous la lune, le soleil et les étoiles, par dire non. Remarquez que dans la première présentation de toute l'existence, tout était vrai ; cette présence du monde ne trompe jamais. Le soleil ne paraît pas plus grand que la lune ; aussi ne doit-il pas paraître autre, d'après sa distance et d'après sa grandeur. Et le soleil se lève à l'est pour l'astronome aussi ; c'est qu'il doit paraître ainsi par le mouvement de la Terre dont nous sommes les passagers. Mais aussi c'est notre affaire de remettre chaque chose à sa place et à sa distance. C'est donc bien à moi-même que je dis non.

Toute religion est vraie, de la même manière que le premier aspect du monde est vrai. Mais cela ne m'avance guère. Il faut que je dise non aux signes ; il n'y a pas d'autre moyen de les comprendre. Mais toujours se frotter les yeux et scruter le signe, c'est cela même qui est veiller et penser. Sévère règle de nos pensées, plutôt soupçonnée que connue jusqu'à Descartes, car les Anciens laissaient aller le monde et la guerre par peur d'autoriser trop de négations. Il fallait réfléchir sur la conscience même : « Je pense », comme fit Descartes. Alors parut le doute, attaché comme une ombre à toutes nos pensées. La simple foi n'en était pas diminuée ; bien au contraire ; car c'est par le doute qu'il y a un arrière-plan de l'apparence. Autrement c'est dormir. Si décidé que l'on soit à tout croire, il est pourtant vrai que Jésus est autre chose que cet enfant dans la crèche. Il faut percer l'apparence. Le Pape lui-même la perce, en chacune de ses prières. Autrement serait-ce prière ? Non point, mais sommeil de vieil homme. Derrière le signe il y a la théologie. Mais la théologie, si elle n'est que signe, qu'est-elle ? Et qu'y a-t-il derrière la théologie ? Il faut comprendre, ce qui est toujours dire non. Non, tu n'es pas ce que tu sembles être. Comme l'astronome dit au soleil ; comme dit n'importe quel homme aux images renversées dans l'eau. Et qu'est-ce que scrupule, si ce n'est dire non à ce qu'on croit ? L'examen de conscience est à dire non à soi couché. Ce que je crois ne suffit jamais, et l'incrédulité est de foi stricte. « Prends ton lit et marche. »

L'esprit ne doit jamais obéissance[5]

L'esprit ne doit jamais obéissance. Une preuve de géométrie suffit à le montrer ; car si vous la croyez sur parole, vous êtes un sot ; vous trahissez l'esprit. Ce jugement intérieur, dernier refuge, et suffisant refuge, il faut le garder ; il ne faut jamais le donner. Suffisant refuge ? Ce qui me le fait croire, c'est que ce qui subsiste d'esclavage vient bien clairement de ce que le citoyen jette aux pieds du chef son jugement aussi. Il admire ; c'est son bonheur ; et pourtant il sait ce que cela lui coûte. Pour moi, je n'arrive pas à comprendre que le citoyen chasseur à pied, j'appelle ainsi le bon citoyen, l'ami de l'ordre, l'exécutant fidèle jusqu'à la mort, se permette encore de donner quelque chose de plus, j'entends d'acclamer, d'approuver, d'aimer le chef impitoyable. Mais plutôt je voudrais que le citoyen restât inflexible de son côté, inflexible d'esprit, armé de défiance et toujours se tenant dans le doute quant aux projets et aux raisons du chef. Cela revient à se priver du bonheur de l'union sacrée, en vue d'éviter de plus grands maux. Par exemple, ne point croire, par un abus d'obéissance, qu'une guerre est ou était inévitable ; ne point croire que les impôts sont calculés au plus juste, et les dépenses, de même ; et ainsi du reste. Exercer donc un contrôle clairvoyant, résolu, sans coeur, sur les actions et encore plus sur les discours du chef. Communiquer à ses représentants le même esprit de résistance et de critique, de façon que le pouvoir se sache jugé. Car, si le respect, l'amitié, les égards se glissent par là, la justice et la liberté sont perdues, et la sécurité elle-même est perdue.

L'inconscient : une idolâtrie du corps[6]

L'homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je ; cette remarque est d'ordre moral. Il ne faut point se dire qu'en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire ; tel est le principe des remords : « Tu l'as bien voulu ! » On dissoudrait ces fantômes en se disant simplement que tout ce qui n'est point pensée est mécanisme, ou encore mieux, que ce qui n'est point pensée est corps, c'est-à-dire chose soumise à ma volonté ; chose dont je réponds. Tel est le principe du scrupule. [...]

L'inconscient est donc une manière de donner dignité à son propre corps ; de le traiter comme un semblable ; comme un esclave reçu en héritage et dont il faut s'arranger. L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient ; là se trouve logée la faute capitale. Un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal.

Trop long ![7]

Tous ces discours parlementaires, tous ces rapports que l'on distribue, tous ces articles qu'on lit, tous ces ouvrages que l'on achète si cher, tout cela est trop long. D'où vient cette mauvaise rhétorique ? Où nos écoliers les plus brillants ont-ils appris à dire en trois pages ce qui peut tenir en une ? Je ne sais. Nos auteurs classiques ne sont pas bavards. Pascal, Molière, La Rochefoucauld, La Bruyère, Voltaire, Rousseau, disent beaucoup en peu de mots. Et même nos poètes tragiques, ils cherchent naturellement à enfermer leur pensée dans un vers ; tous les beaux vers, tous ceux que l'on retient et que l'on cite, sont remarquables par leur densité, si l'on peut dire ; ils offrent beaucoup de sens sous un petit volume. Même Hugo, qui est si long parfois, jusqu'à ennuyer, est court plus que personne dans ses plus beaux traits. Bref, le modèle qui saisit et frappe l'écolier, c'est toujours quelque maxime serrée et riche de sens. Comment ceux qui ont le plus travaillé sur ces modèles viennent-ils tous, ou presque tous, dans la suite, à développer, à étendre, à délayer, à répéter, à ressasser ? Car tout discours est trop long, tout article est trop long, tout livre est trop long.

Habitude scolaire, sans doute. On n'exerce point communément les élèves à composer une maxime en deux lignes, en deux vers ; en un vers, comme on devrait. Au contraire, on les exerce à développer ; car il faut que leur travail ait une certaine longueur. On rirait d'un professeur qui donnerait le prix à une composition de quatre lignes. Aussi les modèles sont oubliés ; on surcharge au lieu d'alléger ; d'une phrase, on en fait trois ; on dispose les mots comme une armée, de façon à occuper le plus de terrain possible. C'est justement le contraire qu'il faudrait chercher.

Il faut compter aussi avec la paresse du lecteur, qui lit au galop, et qui compte bien, s'il comprend une phrase sur dix à la volée, comprendre tout. En revanche les deux maux se tiennent ; l'auteur bavard fait le lecteur paresseux. De même celui qui parle bref réveille l'attention. Au temps où l'opposition était radicale, il s'était formé une rhétorique d'attaque qui tuait un ministère en trois phrases. Mais dès qu'ils sont au pouvoir ils sont plus longs et plus lourds. La raison en est peut-être qu'il faut être long si l'on veut tromper et engourdir, et que la défense se propose toujours de durer longtemps, au lieu que l'attaque va au plus court. L'un court à la conclusion ; l'autre justement la craint. Or tous nos radicaux maintenant se préparent au métier de ministre ; il faut donc être pesant et sérieux jusqu'à l'ennui. N'oublions pas enfin le préjugé des historiens, qui veulent que l'on remonte au déluge ; cette histoire inutile alourdit tous les discours et tous les rapports. On ne proposera pas deux centimes sur le coton ou sur la viande salée sans faire l'histoire des douanes, et encore dans tous les pays. Pédantisme de diplomate et d'historien, qu'il faut tuer par le ridicule.

Arracher les herbes folles ?[8]

Quand un jardinier veut faire un jardin, il commence par arracher les herbes folles, les prunelliers sauvages, les ronces recourbées ; il met les oiseaux en fuite ; il défonce la terre ; il poursuit les racines, il les extirpe, il les jette au feu. Après quoi il trace les allées, dessine des carrés, y plante des choux, des artichauts et des rosiers. Alors seulement il s'appuie noblement sur son râteau et dit : « Voilà un beau jardin. »

Le pédagogue est un jardinier de cette espèce-là ; il ratisse dans les jeunes esprits ; son idéal est d'en arracher les plantes folles qui y poussent naturellement, et d'y faire venir des plantes qu'il a prises ailleurs. Alors il fait visiter ses jardins par les chefs jardiniers, et il récolte des éloges. Il cultive le jardin, non pour le jardin, mais pour le jardinier. Tous ces jeunes esprits qu'on lui confie, il y sème ses idées à lui ; il est content lorsqu'elles poussent en eux comme en lui. Voilà des esprits bien cultivés, qui seront sages et heureux.

Seulement il arrive une chose, c'est que le jardin est bientôt laissé à lui-même. Il se venge alors du jardinier et du jardinage. Les vieilles racines, dont il reste toujours quelque chose, poussent de vigoureux jets. Les oiseaux, qui n'étaient pas loin, apportent des graines sauvages. Tout cela refait bientôt la broussaille des premières années. Non sans fleurs, non sans nids joyeux, non sans vols d'oiseaux, non sans reptiles aussi. Et que pourraient faire, contre cette invasion de plantes barbares, de pauvres légumes à peine enfoncés dans le sol ?

Le jardinage des esprits veut plus de prudence ; il faudrait garder les produits du sol ; élaguer et greffer, non arracher ; transformer la nature, au lieu d'en vouloir créer une autre. Une petite fille expliquait à son jeune frère ce que c'est que le vent : « Il y a du vent, disait-elle, parce que les arbres remuent. » Un pédagogue aurait tout de suite arraché et jeté au feu cette plante sauvage. Mais heureusement il n'y avait point de pédagogue là autour ; il n'y avait qu'un père très raisonnable qui écoutait ces propos d'enfants, et qui admirait l'éveil des premières idées. Car il faut bien que la vérité naisse de l'erreur ; et nos idées ne sont bien à nous que si nous y reconnaissons nos premiers rêves.

École triste[9]

Qui a vu une école les a vues toutes ; et il n'y a rien de plus laid à voir qu'une école. Vieille, elle peut plaire par les coups de pied qui ont laissé leur trace aux murs, et par l'empreinte des petits doigts sur les portes ; neuve, elle est sinistre.

Les murs de la classe ont ce vernis de propreté hygiénique, qui fait penser tout de suite à certains réduits de nos grandes gares. Pour reposer les yeux, et pour évoquer la nature absente, on a pendu aux murs des cartes et des tableaux qu'on n'imaginera jamais aussi laids qu'ils sont, si on ne les a pas vus.

Le lieu dit de « récréation » est en vérité plus triste à considérer que la classe. Une cour rectangulaire, entourée d'une bordure d'asphalte et garnie de petits cailloux ronds qui font un bruit aigu sous les pieds. Là-dedans sont alignés quelques tilleuls bien réguliers, dont les feuilles sont enduites d'une poussière noire. Au fond, tout le long du mur, s'étalent les « cabinets », peints en brun, et administrativement divisés en casiers. Ils sont désinfectés, comme vous pensez, et on le sent bien. Il y a quelque chose de pis que les odeurs animales, c'est l'odeur des désinfectants. En haut, heureusement, le ciel comme il est, gris ou bleu : l'administration n'y peut rien ; et sachez bien qu'elle le regrette.

Comment voulez-vous que dans un tel cadre, l'enseignement soit vivant ?...

J'en étais là dans mon développement lorsque le misanthrope, qui lisait par-dessus mon épaule, m'a interrompu en disant : « Pourquoi voulez-vous que l'enseignement soit vivant ? Pourquoi voulez-vous que l'école ne ressemble pas à une prison ? La principale fonction de l'homme civilisé, c'est de faire avec résignation des choses ennuyeuses. Et ce n'est pas difficile, si l'on commence très jeune. Mais si les enfants ne s'ennuyaient pas à l'école, la vie leur semblerait trop dure quand ils en sortiraient. »

L'âme des peuples[10]

Il y a des gens qui vous définissent un peuple en deux lignes : l'Américain est industriel ; l'Allemand est militaire ; l'Anglais colonise. Je ne sais pas comment un homme raisonnable oserait faire ainsi le portrait moral d'un peuple. Je ne l'essaierais pas pour un individu. Il n'en est pas un, parmi ceux que je connais le mieux, dont je puisse étaler le contenu sur une table, comme on fait pour un sac de bonbons. Tel homme, courageux un jour, est, le lendemain, poltron comme un lièvre. On peut bien dire qu'un homme ne volera pas, ou ne manquera pas à son serment, ou ne fera jamais de bassesse pour une place ou pour un avancement ; on peut le dire, et même le croire ; mais on n'en donnera jamais de raisons solides ; et personne n'oserait présenter comme une science ce qui est tout au plus l'expression d'un sentiment assez confus. Et puis, qui peut dire qu'il se connaît bien lui-même et jusqu'au fond ? Or on ne connaît jamais son prochain aussi bien que soi ; il s'en faut même de beaucoup.

S'il est difficile d'exprimer la nature des individus, comment espère-t-on que je vais prendre au sérieux leur « psychologie des peuples » ? D'autant que je sais très bien où il veut en venir, le Français qui fait ainsi des fiches sur les peuples ; il veut arriver à dire que le Français est désintéressé, généreux, juste, humain. Ce sont là des politesses bonnes pour les banquets, et qu'il serait bienséant de laisser dire aux étrangers. Dans tous les cas, ce sont des paroles en l'air.

Les peuples, autant que les individus, agissent d'après leur nature propre, sans doute, mais aussi d'après les circonstances. La France s'est battue pour le droit ; cela était vrai peut-être au temps de la Révolution ; et encore pourrait-on discuter là-dessus. Était-ce vrai quelques années plus tard, alors que les armées impériales campaient en Italie, en Espagne, en Allemagne ? Il semble bien que non, à voir les choses en gros. Et si l'Allemagne est devenue une puissance militaire, c'est bien un peu malgré elle, et à cause de nous. Mais ces vues sommaires ne sont ni vraies ni fausses. Les socialistes allemands ont pensé et écrit pour le droit et pour l'humanité, tout aussi bien que les nôtres ; il y a dans tous les pays des pacifiques, des violents, des ambitieux, des avares, des usuriers, des coupeurs de bourse, des escrocs, des mélancoliques et des fous. J'imagine qu'un Écossais peut différer autant d'un habitant de Londres qu'un Toulousain diffère d'un Rouennais. Et, dans une même famille, ne trouve-t-on pas souvent un avare et un prodigue, un timide et un cerveau brûlé ? Qui donc oserait définir l'esprit d'une famille ? Et ceux qui nous décrivent l'âme d'un peuple, à travers quel brouillard voient-ils donc les choses et les gens ?

La morale, c'est bon pour les riches ![11]

La morale, c'est bon pour les riches ! Je le dis sans rire. Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n'y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération. Certaines vertus sont imposées ; d'autres sont impossibles. Aussi je hais ces bons conseils que le bienfaiteur donne aux misérables.

Les plus modérés veulent que les pauvres soient bien lavés, parce que, disent-ils, l'eau ne coûte rien. Erreur ; l'eau coûte de la peine, et le savon coûte de l'argent. Il faut du temps aussi pour laver les mioches, et du temps pour laver les blouses et les culottes.

Il faut de l'ordre et de la prévoyance ; parbleu, oui : qui en doute ? Mais il en est de ces vertus comme des profits ; elles ne peuvent se greffer que sur un premier capital. Comment voulez-vous que la sagesse se soutienne quand elle se bat tous les jours avec des soucis qui renaissent tous les jours comme la tête de l'hydre ? La prévoyance sans sécurité, comprenez-vous cela ? Concevez-vous ce regard toujours porté sur un avenir noir ? Non ; c'est un cercle d'où l'on ne peut sortir ; insouciance nourrit misère ; misère nourrit insouciance.

Je connais une maîtresse d'école maternelle qui a sincèrement essayé d'enseigner un peu de morale à ses petits ; mais les leçons lui rentraient dans la bouche, « Quel plaisir, mes petits amis, d'avoir une maison propre et claire ! » Mais elle rencontrait le regard d'un ou deux mioches qui n'avaient pour fenêtre qu'une tabatière, et qu'une mansarde étroite pour trois lits.

« On doit changer son linge de corps une fois par semaine. » Hélas ! Elle savait bien que si on lavait la chemise de ce tout petit, elle s'en irait en charpie. Les dangers de l'alcoolisme, autre chanson ; mais comme elle allait faire le portrait de l'ivrogne, elle s'apercevait qu'elle pensait au père de ces deux jumeaux, qui commençaient à rougir de honte. Il y a des discours qui vous restent dans les dents.

Comment faire ? Ne point prêcher. Laver ceux qui sont sales, si on peut. Habiller ceux qui sont en guenilles, si on peut. Pratiquer soi-même la justice et la bonté. Ne pas faire rougir les enfants. Ne pas appuyer maladroitement sur leurs maux. Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d'être proprement vêtus et d'avoir des parents sobres. Non, réellement, il vaut mieux parler d'autres choses, de ce qui est à tout le monde, du soleil, de la lune, des étoiles, des saisons, des nombres, du fleuve, de la montagne, de façon que celui qui n'a point de chaussettes se sente tout de même citoyen ; de façon que la maison d'école soit le temple de la Justice, et le seul lieu où les pauvres ne soient pas méprisés.

Gardons nos sermons pour les riches, et d'abord pour nous-mêmes. Dès que l'on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, c'est alors qu'on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires, et préférer la lecture au jeu de cartes, et la citronnade à l'absinthe. Mais dans ces vies harcelées, l'avenir est déjà présent ; on ne penserait qu'à l'irréparable ; on aime mieux boire quand on peut, sans penser à rien. Osez donc dire qu'à leur place vous n'en feriez pas autant.

Mollusques de l'Institut[12]

Vous demandez pourquoi l'Institut a voté contre l'égalité des sexes ? Il s'agissait pourtant d'une égalité conquise ; et communément, lorsque l'on veut refuser quelque droit aux femmes, on allègue qu'elles n'en sont pas encore dignes, ou qu'elles n'en seront jamais dignes. Ici, rien de pareil. Mme Curie a la valeur qu'il faut ; il ne s'élève aucun doute là-dessus ; on pouvait sans crainte lui ouvrir la porte ; cela n'engageait à rien ; on n'entre pas à l'Institut par la vertu d'une charte, mais sur des titres examinés et pesés à chaque fois par les maîtres. Ils ont pourtant, en grand nombre, prononcé contre la science en jupons. Pourquoi ?

Ne cherchez pas de raison. Ceux qui ont dit non à cela disent non à tout. À cela je reconnais le genre Mollusque, et son immobilité essentielle. Le mollusque n'accorde jamais rien ; quoi que l'on demande, il le refuse parce qu'on le demande, et c'est une très bonne raison. Je ne sais plus quel est cet avare de comédie, qui ne dit jamais oui, parce que consentir ressemble à donner. Eux sont des avares d'une autre espèce ; avares de puissance. Les rois et les ministres sont prodigues de puissance, et bientôt ruinés par tous les oui qu'ils répondent. Le Mollusque, seul en notre temps, a retenu l'art de gouverner, qui n'est que l'art de dire non.

Ceux qui ont le soin des enfants soupçonnent quelque chose de cet art profond. Ils ont remarqué qu'un premier consentement amène d'autres demandes ; or, il ne faut pas que l'enfant pense seulement à demander. Et c'est justement lorsque ce qu'il demande est raisonnable qu'il faut refuser sans donner de raisons ; sinon l'enfant inventera d'autres demandes raisonnables ; ainsi vous lui donnez des forces et une méthode ; en vérité, quelque consentement capricieux, inespéré, contre toute raison, serait moins dangereux ; vous ferez du moins figure de Dieu, et vous resterez enveloppé de nuages.

Il y a quelque mille ans, un Mollusque supérieur présenta une thèse remarquable devant quelque jury de Mollusques, sur le danger des Précédents. Il ne s'en tint pas à l'apparence, selon laquelle tout pouvoir doit se garder de faire des concessions déraisonnables. Il alla jusqu'à l'Idée ; il comprit, il expliqua que c'est la concession raisonnable qui est la plus dangereuse, parce qu'elle éclaire et discipline l'ambition des gouvernés. Quand des gouvernés ont raison, cela s'appelle révolte ; oui, la révolte consiste exactement à croire qu'avoir raison c'est une bonne raison. Ainsi se développait la thèse du Mollusque supérieur. Quoique la doctrine fût exprimée en langage de Mollusque, de façon que le peuple n'y pût rien comprendre, la thèse fut néanmoins brûlée solennellement. Mais elle était écrite dans les mémoires ; et Darwin nous fait comprendre comment cette utile doctrine se transmit de Mollusque en Mollusque et devint un instinct spécifique des Mollusques. C'est pourquoi tous les Mollusques maintenant, qu'ils soient aux finances ou au balayage, aux fortifications ou aux égouts, aux Chemins de fer ou à l'Institut, disent non à toute réclamation, proposition ou réforme, absolument comme l'araignée tisse et comme l'abeille fait des cellules hexagonales.

Fédéralisme[13]

Au sujet de cette résistance aux lois, que l'on constate ici et là, quelqu'un me disait : c'est absurde aussi de vouloir soumettre au même régime et aux mêmes lois des populations tout à fait différentes les unes des autres. Les grands États sont des défis à la nature des choses. Il est aussi absurde d'imposer à un Breton une loi qui me plaît à moi, qu'il le serait de me forcer, moi, à vivre sous un régime sous prétexte qu'il est l'idéal d'un Breton.

Et il me vantait ces petits États dans lesquels, à cause des conditions physiques et économiques qui sont les mêmes pour tous, les opinions de tous sont à peu près les mêmes aussi. Et c'est ainsi, disait-il, qu'il se représentait l'humanité future : une quantité de communes autonomes.

Évidemment les petites Républiques ont le bonheur d'ignorer, avec la gloire militaire, les charges qu'elle entraîne. Seulement, il faut bien remarquer que ces petites républiques n'existent qu'à l'abri des grands États, et protégées par l'un contre l'autre.

Si l'on voulait faire de l'exception la règle, alors tout simplement l'histoire recommencerait. Il y aurait certainement des bandes d'hommes audacieux et ennemis de tout travail régulier qui mettraient chacune des petites Républiques en demeure de se laisser protéger ou de se laisser piller, les deux solutions ne différant d'ailleurs pas beaucoup. Jusqu'au jour où un grand nombre de petits États s'uniraient de nouveau pour la défense commune, auraient une armée à frais communs, un budget de la guerre et une chambre de représentants. Et il faudrait bien égaliser les devoirs et les droits, d'où des lois communes ; car tout se tient. Ainsi toute l'autorité des lois vient de ce qu'il y a des hommes injustes et violents sur la terre.

Sagesse des électeurs[14]

Comme je déclarais que j'étais radical, l'homme grave me dit : « Qu'est-ce que cela, radical ? Un mot, une étiquette, rien de plus. Je comprends que l'on soit monarchiste, ou que l'on soit socialiste ; mais le radicalisme n'est pas. »

Je lui répondis : « Le radicalisme est à mes yeux quelque chose de très précis, et qu'il est aisé de définir ; le radicalisme est essentiellement une doctrine politique ; il n'est qu'accessoirement une doctrine économique, et par là vous pourriez l'attaquer ; au sujet de la propriété, du travail, des impôts, et, en un mot, de l'action réelle du législateur, il est opportuniste. Mais sa doctrine politique est tout à fait ferme, on peut l'appeler : la démocratie pure.

Les hommes, inégaux en fait, sont égaux en droit ; voilà le principe. La loi et les pouvoirs publics doivent lutter perpétuellement contre l'inégalité, qui, par l'effet des lois naturelles, renaît sans cesse, et sous mille formes.

Il est un moyen infaillible d'y remédier toujours et quoi qu'il arrive, c'est d'organiser de mieux en mieux le suffrage universel, c'est-à-dire le gouvernement du peuple par lui-même.

Un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux ; non, gouverné par lui-même : tel est l'idéal. Et cela vaut qu'on y travaille, car nous en sommes encore loin. Toutes les puissances, noblesse, religion, richesse, compétence, presque toujours unies, travaillent à tromper l'électeur, à tromper l'élu, à résister par la ruse aux volontés du plus grand nombre.

Le radical se donne une double tâche ; d'abord savoir le mieux possible, et sur chaque question, ce que veut le plus grand nombre ; ensuite, surveiller les pouvoirs publics, et les rappeler à l'obéissance.

Si maintenant vous demandez au radical où ce système nous mène, vous lui en demandez trop. La République sera ce que le plus grand nombre voudra. Toute autre forme de la Justice est tyrannie. »

Marchands de littérature[15]

Quand je lis dans les journaux tous ces récits de la société des auteurs, j'ai pitié de ces meurt-de-faim, qui battent monnaie avec leurs oeuvres. C'est une belle idée qu'ont les socialistes, quand ils ne veulent point que les beaux-arts ou la littérature nourrissent leur homme. Penser et écrire, cela ne devrait pas être un métier. Le grand Jean-Jacques copiait de la musique pour vivre. Ainsi il ne se pressait pas d'écrire une page ; il la laissait se former en lui ; elle tombait de sa plume comme un fruit mûr. Le livre une fois fait, il n'en était pas à savoir si on l'achetait ; il pensait déjà à en écrire un autre. En bref, au lieu de penser à l'argent et de penser à plaire, il pensait, tout simplement. Je crois comme lui qu'il faut avoir, si l'on veut écrire, un autre métier que le métier d'écrire.

Nos faméliques auteurs, ils n'ont pas le temps de chercher ce qui est vrai ; ils sont à l'affût de ce qui pourrait plaire ; ils surveillent l'argent et les oeuvres qui attirent l'argent, et ils s'appliquent à copier ceux qui ont réussi. Parmi les vaudevillistes qui gagnent le plus d'argent, on peut en citer deux, échappés du café-concert, et qui n'ont ni idées ni style. Comment font-ils une pièce ? Ce n'est qu'un travail de patience ; ils cherchent, dans les pièces à succès, quelles sont les scènes qui portent le mieux ; et ils composent une pièce en démarquant toutes ces scènes-là. D'autres refont tranquillement, en changeant tout juste les noms, l'éternelle comédie bourgeoise inventée par Dumas fils. J'entends encore un jeune auteur qui me proposait d'écrire, avec lui, une pièce dans le genre de Porto-Riche, « puisque le public aime cela ». Voilà où en sont nos penseurs et nos écrivains.

Le public n'est pas consulté ; le public prend ce qu'on lui donne. Il a bien son avis, au fond, mais il ne sait pas comment le dire ; et, n'ayant pas ce qu'il aime, il s'applique à aimer ce qu'on lui donne. Il va au cinématographe parce qu'il n'a pas le choix ; et il aime le cinématographe parce qu'il est décidé à s'amuser.

Vous avez vu ces jouets mécaniques qu'on nous présente tous les ans à l'époque des étrennes ; rien n'est plus laid. Le pompier qui monte à l'échelle ne plie pas les genoux ; ses jambes lui rentrent dans le ventre ; tout le monde sait bien que ce n'est pas ainsi qu'on monte à l'échelle ; cela n'empêche pas les badauds d'admirer, et les parents d'acheter. Il n'y a que les enfants que ces jouets n'amusent pas ; ils n'ont pas encore le goût formé.

Bibliothèque de la Sorbonne[16]

Comme un homme de lettres, avec qui j'étais, m'avait entraîné jusqu'à la bibliothèque de la Sorbonne, je pus voir, à travers les vitres de la porte, et sans danger pour moi, une belle collection de maniaques. Tous assis à de larges tables, tous lisant d'un oeil, et suivant de l'autre leur plume, qui court sur le papier. On en voit de jeunes, qui gardent une pose, et relèvent de temps en temps leurs cheveux anémiques. On en voit de vieux, qui s'écroulent sur leur tâche, et qui frottent de temps en temps leurs yeux rougis. D'autres s'en vont avec une serviette bourrée de livres, et vous regardent en passant d'un oeil hagard, d'un oeil qui ne sait plus voir, d'un oeil qui ne sait plus que lire.

Curieux de savoir ce qui se passe dans ces têtes-là, je me suis fait montrer par leurs gardiens quelques-uns des livres qu'ils font. Ce sont des rognures de livres, cousues en un livre. Non pas sans une espèce d'idée, car tous les maniaques suivent une piste préférée. Il y a les maniaques de la géographie, qui lisent et résument tout ce qui est géographie ; même ils choisissent encore, chacun selon son goût ; l'un lit tout ce qui a été écrit sur les montagnes et il explore des montagnes de livres, plus fier qu'un guide alpestre, lorsqu'il arrive à piquer sa plume sur quelque sommet de papier noirci. Un autre ne lit que sur les fleuves. Celui-ci note tout ce qui a été écrit sur les fourmis ; celui-là méprise tout récit qui n'est pas de Caraïbes ou de Papous. Tous se prennent pour de grands savants. Si vous alliez leur dire qu'il y a de vraies montagnes, de vrais fleuves, de vraies fourmis, et de vrais sauvages, un Univers enfin à déchiffrer, ils se mettraient en colère, disant que la pensée humaine a pour objet de penser les livres, et de faire des livres sur les livres ; que le vrai diplomate est celui qui lit les diplomates, le vrai géographe celui qui lit les géographes, et le vrai politique celui qui lit les politiques. Tel naturaliste, si cette manie le prend, laisse son microscope, et dévore à doubles lunettes les observations des autres. Tel astronome braque son lorgnon de myope sur des catalogues d'étoiles ; c'est là son ciel et son télescope. Et l'on m'a cité des chimistes qui font réagir des livres sur des livres, et qui analysent des doctrines au lieu d'analyser des corps. Babylas travaille à un gros ouvrage sur la physionomie ; il en est tellement occupé et fatigué qu'il prend le concierge pour le doyen. Tous ces maniaques vous citeront comme des merveilles dix volumes sur la technique des peintres, par un aveugle-né, et une histoire de la musique écrite par un sourd-muet. Cérébrof a même publié un livre sur les méthodes où il fait voir que ceux-là sont des précurseurs ; car pour écrire une histoire « objective », comme ils disent, il faut se garder d'y mêler ses propres opinions ; le plus sûr est donc de n'en pas avoir ; seulement ce n'est pas facile. On attend quelque crétin qui soit capable d'écrire enfin une histoire des idées ; mais on ne l'a pas encore trouvé[17]. Toutes les belles choses sont difficiles.

Cervelet[18]

L'illustre Cervelet, roi des bibliothécaires, voulut bien me faire visiter le temple de l'Histoire Universelle : « Car je vous vois, dit-il, justement arrivé à l'âge où l'on devient historien si on ne l'est, par grâce, depuis sa naissance ; et vous résistez, parce que vous ignorez. Toute science, mon cher, est un fait d'histoire humaine ; donc l'histoire domine tout ; il y a jusqu'à une histoire de l'aviation, qui est la vraie science de l'aviation.

— Parbleu, lui dis-je, et une histoire de l'histoire, et une histoire de l'histoire de l'histoire. Mais je n'entends rien à ces belles choses ; instruisez-moi.

— Commençons, dit Cervelet, par le commencement. Pour s'instruire, il faut lire ; pour lire, il faut d'abord savoir ce qu'il faut lire. Et voici notre Institut de bibliographie universelle, qui est relié télégraphiquement à tous les Instituts bibliographiques de l'Univers. Aussi, tenez, il n'y a pas six heures que l'on a publié, à Copenhague, une brochure sur le droit de pêche au XVe siècle, dans le Grand Belt. Déjà, comme vous voyez à ce tableau mural, nous avons par dépêche une analyse de cet ouvrage. Regardez : deux pages pour l'historien du droit international ; une page pour l'historien du droit administratif ; six pages pour l'historien des métiers ; une demi-page sur l'origine des fêtes publiques ; trois lignes sur les migrations des poissons ; cinq mots sur le fétichisme ; et la traduction d'une chanson populaire en six strophes, laquelle intéresse l'histoire de la littérature et spécialement l'histoire du rythme, aussi l'histoire des métaphores. Toutes ces références sont inscrites sur des fiches par ces bibliographes que vous voyez là ; les fiches sont classées parmi les quelques millions de fiches que nous avons déjà. C'est vous dire que n'importe quel spécialiste peut connaître, en une semaine ou deux de travail, les titres de tous les ouvrages qui l'intéressent. Ainsi, chacun travaille dans une petite province de la Science, humble ouvrier, pour sa part, d'un colossal édifice.

— Je vois bien, lui dis-je, que cela fait de nouveaux livres, qui sont analysés et classés aussi, et qu'il faudra lire aussi. Et je vois bien qu'il faudra une tête solide, pour digérer toute cette science-là.

— Y pensez-vous ? me dit Cervelet. C'était possible dans les temps de barbarie. Mais qui pourrait maintenant saisir la science sociale dans son ensemble ? Ce qui est acquis maintenant, voyez-vous, c'est qu'il est impossible de savoir tout, même d'un savoir médiocre. Nous n'avons plus que des spécialistes, qui forment des spécialistes. Notre siècle aura compris cela, et ce n'est pas peu de chose. On ne verra plus de ces bavards, qui ont des vues sur tout ; mais d'honnêtes, de scrupuleux, de patients chercheurs, qui n'avanceront pas un mot sans avoir lu tout ce qui est de leur domaine. L'Histoire se fait, l'Histoire qui contient tout, coordonne tout, explique tout.

— Mais, lui dis-je, pour qui ? »

Cervelet me regarda à travers ses lunettes, comme si j'étais descendu de la lune. « Ma question, lui dis-je, est toute naturelle. La moindre chose humaine tient à toutes vos sciences. Qui la pensera comme il faut ? Qui aura du jugement ? »[19]

Mais lui, avec un geste furieux de ses mains tachées d'encre : « Allez-vous en, sophiste ! » Je cours encore.

Suffrage des femmes[20]

Dès que l'on discute sur le suffrage des femmes, entre vrais Républicains, il ne se produit pas d'objections de principe, mais beaucoup expriment des craintes, disent que l'éducation politique de la femme n'est point faite, qu'elle ignore trop le mécanisme des affaires publiques et enfin qu'elle serait trop facile à tromper.

Je crois que l'on connaît toujours assez la marche des affaires pour entraîner la République vers la Justice, dès qu'on le veut bien. Au temps de la grande révolution, le peuple était bien moins instruit et bien moins renseigné qu'il n'est maintenant ; et c'est pourtant au premier moment que l'élan fut le plus beau. Pourquoi ? Parce que les politiques n'avaient pas encore l'art de tromper le peuple souverain. Ces premiers pas de la République expriment la jeunesse, la puissance et la grandeur. Elle fut d'abord Radicale ; ensuite l'opportunisme vint et revint sous mille formes. L'élite cherche à reconquérir sa place, par jeux de finesse. Dans ce temps-ci, une élection est à chaque fois comme une révolution en petit ; les forces de gauche sont souveraines ; tout le monde le reconnaît. Mais bientôt les plus fermes représentants de gauche sont sournoisement démolis ; leurs troupes parlementaires sont divisées par un travail extrêmement habile ; de faux radicaux et de faux socialistes se trouvent investis d'une influence et d'une autorité que l'on comprend mal. Avec cela les incidents de politique extérieure font diversion ; le pouvoir fait entendre de nobles paroles qui font impression. Les travaux parlementaires sont tantôt retardés, tantôt précipités, tantôt traversés ; par exemple, on feint de croire que le peuple veut la Proportionnelle ; on va jusqu'à dire que tous ces flottements du régime sont la conséquence du scrutin d'arrondissement.

En bref, je ne vois pas que la masse électorale hésite jamais sur les fins : égalité, justice ; probité dans les comptes ; réduction des charges qui pèsent sur le travailleur ; politique pacifique et laïque, résolument. Je suis persuadé que la masse des femmes, si les femmes votaient, pousserait non moins énergiquement dans le même sens ; car il n'y a aucune raison pour que les pauvres gens soutiennent volontairement les privilégiés.

Ce qui est inquiétant, c'est cet art profond qui s'emploie maintenant à gouverner contre le peuple ; c'est cette ligue des riches, des hauts bureaucrates et des grands chefs, servis par une nuée d'écrivains, et qui tient malheureusement, avec les cours de la Bourse, les ressorts de la politique extérieure. Contre quoi il faudrait quelque grandiose manifestation pour la Paix ; et il me semble évident que les femmes nous y aideraient, et que l'élite en serait ébranlée et déconcertée, au moins pour un temps.

Salaires féminins[21]

« Si j'avais un voeu à émettre, ce serait qu'il n'y eut pas de différence entre le traitement des hommes et celui des femmes, en ce qui concerne instituteurs et institutrices. » Je ne crois pas que jamais encore, chez nous, un chef d'État ait aussi clairement indiqué leur devoir aux gouvernants et administrateurs. Plus d'un bureaucrate fera la grimace ; j'en connais dont la bile sera remuée. Non qu'ils craignent que la justice soit réalisée si tôt, car le budget résistera ; mais parce que l'affirmation du droit des femmes a pour résultat de mettre tous les tyrans hors d'eux-mêmes.

Partout où une femme enseigne, vous pouvez être assuré qu'elle a plus de service qu'un homme, et qu'elle est moins payée. La cause d'une inégalité aussi choquante est facile à découvrir ; il en a été des institutrices comme des confectionneuses en chambre ; on en a trouvé autant qu'on en a voulu et au prix le plus bas. Que ce barbare effet de la concurrence semble juste et naturel à beaucoup d'hommes, voilà ce qui n'est point supportable.

Dans ces sentiments troubles, il y a de tout un peu. D'abord un certain mépris pour l'intelligence des femmes, mépris souvent à peine déguisé, quelquefois cyniquement étalé. J'ai connu beaucoup de conférenciers pour dames, et beaucoup de professeurs-hommes pour jeunes filles. Presque tous montrent dans leur manière un souci d'être clairs, simples, superficiels, amusants, qui est tout simplement une injure pour leur auditoire ; et cela semble naturel à tout le monde. Le conférencier laisse entendre clairement ceci : « Mesdames et Mesdemoiselles, vous êtes de brillantes perruches sans jugement ; vous n'êtes sensibles qu'aux fades compliments et aux piquantes anecdotes ; vous êtes incapables d'attention ; vous n'aimez pas les idées ; vous ne savez pas suivre un raisonnement. Eh bien je vous prends comme vous êtes, et nous allons batifoler. » Si les femmes pensaient à ce joli préambule, elles siffleraient ces gens-là.

Il y a d'autres sentiments encore qu'il faudrait bien pourtant traîner jusqu'à la lumière. Beaucoup d'hommes ont cette idée que la femme n'est pas capable de se faire par son travail une vie assez ornée ; et ils jugent que cela est dans l'ordre, parce que cela pousse les femmes à trafiquer de leur beauté, si elles en ont ; c'est dans l'ordre, pensent-ils ; car si une jolie femme pouvait choisir son compagnon, quel espoir resterait-il à ceux qui ne peuvent pas plaire et à ceux qui ne veulent pas plaire ? On chercherait certainement moins le pouvoir et l'argent, si l'amour, disons la comédie de l'amour, ne pouvait être forcé par promesse ou menace. Ce sentiment n'est jamais avoué ; mais j'ai cru souvent le démêler dans de nobles discours où il était dit que la mission de la femme est de plaire et d'être aimée. J'ai peut-être mal interprété des lieux communs et des phrases toutes faites. Tant mieux. Nous allons tous tomber d'accord pour payer les femmes, et non selon le plaisir qu'elles donnent, mais selon le travail qu'elles font.

Riches et pauvres[22]

Cette grève des mineurs est réellement un assaut des pauvres contre les riches. C'est une occasion de bien comprendre en quoi consiste le conflit. Premièrement il est assez clair qu'il y a beaucoup de riches qui ne travaillent point. Communément on essaie de prouver le contraire en retraçant la journée d'un patron d'usine, qui lit des lettres, qui y répond, qui étudie des contrats, prend des engagements, délibère avec d'autres, voyage ici et là, et lit tout ce qui concerne son industrie. Il est clair que cet homme-là travaille, et qu'on peut sans injustice lui donner un salaire assez élevé ; car les soucis de l'économie privée paralysent souvent l'intelligence, et c'est l'intelligence qui est proprement l'outil du patron. Là-dessus point de discussion véritable ; la preuve en est que les puissantes coopératives anglaises font à leurs directeurs des appointements magnifiques.

Mais la femme du patron ? Mais ses filles ? Voilà une première difficulté. Car je doute qu'elles frottent leurs meubles et qu'elles fassent la cuisine. Pensez-y bien. Pendant qu'une femme riche néglige les soins de la maison, d'autres femmes la remplacent, qui ne peuvent être réellement ni mères ni ménagères, et qui, toute leur vie, frottent les meubles des autres, sans avoir un foyer à elles, ou bien alors triste et abandonné. L'oisiveté apparaît ici, avec ses conséquences inévitables. Dès que quelqu'un tourne ses pouces, il faut nécessairement que quelque autre créature humaine travaille pour lui. Et ce travail n'est jamais payé ; car, payer un travail, c'est travailler. Et où voulez-vous qu'on prenne les salaires d'une année, sinon dans les produits du travail de l'année ?

Mais ce qu'il faut considérer surtout, ce sont les riches qui ne font rien du tout. Il y en a un bon nombre qui voyagent, d'autres qui chassent, d'autres qui usent le temps en visites, bavardages et plaisirs de toute espèce, d'amour, de table, de musique, de théâtre. Et certainement ceux-là consomment sans produire. Mais bien plus, ils usent bien plus de produits que ceux qui travaillent. Il faut des trains et des autos pour les porter d'un lieu à l'autre ; travail perdu, je veux dire travail qui n'ajoute rien aux salaires. Bien mieux il leur faut, pour leurs plaisirs, une armée de serviteurs, valets de chambre, cuisiniers, cochers, chauffeurs, musiciens, acteurs, peintres, architectes, qui ne produisent pas non plus de biens transformables en salaires, et qui pourtant mangent, boivent, s'habillent, se logent, voyagent, et s'amusent aussi. Ainsi les oisifs nourrissent des inutiles, et consomment encore beaucoup par leurs amusements et leurs parures. Il serait déjà injuste que les produits fussent également partagés entre ceux qui produisent et ceux qui ne produisent pas. Mais, dans le fait, ceux qui ne produisent pas consomment beaucoup plus que les autres. Et voilà une injustice bien claire, à laquelle on ne veut pas penser. Mais les mineurs d'Angleterre nous forcent à y penser. Premier succès.

Le curé commis-voyageur[23]

Un alerte et jovial curé frappe à la porte, entre en s'excusant. « Vous n'avez besoin de rien aujourd'hui ? » Et déjà il ouvre une serviette bien remplie, et en étale le contenu sur la table.

« Voici l'article courant : le salut éternel par les rites. Système très simplifié ; aucun effort à faire ; pas la plus petite chose à comprendre ; si vous êtes fatigué, si vous avez de mauvais rêves, ou bien quelque plomb sur la conscience, essayez donc de cet article-là.

Non ? Vous désirez quelque chose de plus nouveau ? Vous tenez absolument à penser ? Autrefois c'était très difficile ; vous auriez vainement cherché sur la place un catholicisme scientifique. Aujourd'hui, Monsieur, nous faisons cela très bien, et à des prix modérés. Voyez cette série ; Darwin d'accord avec la Bible ; la création expliquée par le radium, avec une préface de Brunetière[24] ; Dieu démontré par le calcul infinitésimal ; le saint suaire, thèse de physique ; l'immortalité de l'âme étudiée expérimentalement ; la médication par la foi. En voilà pour tous les goûts ; ces messieurs de l'Institut sont si ingénieux ! Et voici qui est tout à fait nouveau : article américain, approuvé par les sacrées congrégations : la ceinture électro-mystique du docteur S.-W. Patson[25], évêque.

Vous n'essayez pas ? Vous ne pensez jamais ? Vous êtes homme d'action ? Je vous approuve. Pourquoi penser lorsque l'on peut agir ? Vous êtes député, ou vous voulez l'être ? J'ai là toutes les nuances du rouge. Voyez ce rosé : l'ordre social et l'Église. Vous voulez un peu plus rouge ? Voulez-vous dans cette nuance quelque chose de solide : la démocratie dans les ordres monastiques ; l'égalité des hommes devant Dieu ; l'autorité du pape comme fondement de la République. Et enfin voici du rouge vif : la grève générale de l'an mil ; Révélation et révolution ; l'Anarchisme Évangélique, le tout garanti sans danger. Non ? Vraiment, il ne faut rien pour aujourd'hui ? À une autre fois. Au revoir, Monsieur. »

L'oeuvre de l'Église[26]

Je lisais récemment un article qui peut se résumer ainsi : « Qu'a fait l'Église pour la paix ? Rien du tout. » On pourrait dire aussi bien « Qu'a fait l'Église pour la justice ? Rien du tout. » Nous l'avons vue, au contraire, en toutes circonstances, adorer et justifier la force, couronner les soldats heureux, accorder la justice divine avec l'inégalité des fortunes, et débarrasser les mauvais riches de leurs remords, en échange d'un peu d'argent.

Et je me demande comment l'Église, nourrie pourtant de nobles principes empruntés aux sages, a pu tomber si bas que le peuple ne la considère même plus comme une chose existante.

J'imagine un pape, digne disciple du Christ, sortant pauvre et seul de sa somptueuse prison du Vatican, et la léguant aux pauvres pour faire un hôpital. Je le vois allant par les routes, frappant aux portes, prêchant dans les carrefours. Je me figure un évêque aussi pauvre que le pape, veillant à la porte de l'Église, vraie maison du peuple, et arrêtant le mauvais riche sous les yeux de tous, et osant lui dire, seul parmi tous : « Rends d'abord ce que tu as pris ; ensuite tu viendras prier. » Je vois une armée de prêtres, entre deux armées rangées en bataille, s'exposant aux coups, criant que la guerre est impie et que tous les hommes sont frères. J'imagine un noble et impartial tribunal d'évêques réformant avec sérénité les jugements politiques, relevant l'innocent, dénonçant et flétrissant les mauvais juges.

Voilà ce que devrait être une « Société de Jésus ». Hélas, vous savez ce que c'est que la « Société de Jésus » : la plus puissante ouvrière d'intrigue, de calomnie, d'injustice qui soit au monde.

D'où vient cette déchéance ? Je l'explique par le principe d'autorité, qui s'est glissé parmi les autres, et a tout corrompu. Et je vois là la preuve que les vertus, sans la pensée libre, dépérissent et meurent bientôt, comme des fleurs sans soleil.

Résistance et obéissance[27]

Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre ; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée à toute minute, n'enferme aucune liberté ; c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés ; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre ; l'ordre ne vaut rien sans la liberté.

Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie ; et, inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique. Voilà d'après quoi un citoyen raisonnable peut d'abord orienter ses réflexions.

Au point où nous en sommes, et étant posé que le droit de critiquer est dans nos institutions et dans nos moeurs, je vois que la désobéissance est le moyen assuré de fortifier le virus tyrannique, dont le pouvoir n'est jamais tout à fait exempt. Un ministre pourra dire à la tribune : « Je ne poursuis point des opinions, mais des actions. Tous ces discours contre la guerre aboutissent à organiser la révolte et la désertion ; c'est trop clair ; les faits le prouvent assez. Le devoir militaire, même en temps de paix, se heurte à des intérêts et à des passions ; si l'esprit leur offre quelque complaisance, les instincts de peur, de paresse, d'égoïsme enfin, se donneront comme raisonnables et nuiront à l'ordre. La nature humaine est ainsi faite que, si le respect est affaibli, aussitôt les passions règnent. »

Et voilà justement l'erreur doctrinale, qui est à croire que la liberté des opinions va contre l'obéissance. Je puis témoigner que c'est le contraire qui est vrai. Autant que j'ai pu voir, ceux qui respectent et qui approuvent obéissent mal. Et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas le gouvernement d'eux-mêmes, et que, par suite, ils sont très faibles contre leurs passions. Par exemple il est commun que le soldat ou le sous-officier qui acceptent les pouvoirs comme un fait et qui ne conçoivent même pas le droit en face de l'arbitraire, sont aussi ceux qui négligent le plus aisément les petits devoirs, dès que l'officier est absent. Il y a une infinité d'histoires de caserne à ce sujet. L'arbitraire et la licence vont naturellement ensemble. Le droit est contraire à tous les deux. Le droit est une pensée ; le droit délimite, donc accepte et refuse, par cette même force d'esprit qu'on nomme volonté.

Dans tous les services publics, il en est de même. Les esprits courtisans font des courbettes, et trichent sur le travail autant qu'ils peuvent. Les mauvaises têtes travaillent très bien. Je lis souvent une revue d'instituteurs syndicalistes ; il est clair qu'ils se donnent à leur métier ; il suffit de lire ce qu'ils écrivent sur les leçons de grammaire ou d'arithmétique pour en être assuré. Voilà les fruits de la liberté. Si, dans leurs congrès, ils définissaient bien clairement le devoir de résistance et le devoir d'obéissance, la tyrannie serait sans forces.

Culture générale[28]

Quand on m'annonce une Bibliothèque de Culture Générale, je cours aux volumes, croyant bien y trouver de beaux textes, de précieuses traductions, tout le trésor des Poètes, des Politiques, des Moralistes, des Penseurs. Mais point du tout ; ce sont des hommes fort instruits, et vraisemblablement cultivés, qui me font part de leur culture. Or, la culture ne se transmet point et ne se résume point. Être cultivé c'est, en chaque ordre, remonter à la source et boire dans le creux de sa main, non point dans une coupe empruntée. Toujours prendre l'idée telle que l'inventeur l'a formée ; plutôt l'obscur que le médiocre ; et toujours préférence donnée à ce qui est beau sur ce qui est vrai ; car c'est toujours le goût qui éclaire le jugement. Encore mieux, choisir le beau le plus ancien, le mieux éprouvé ; car il ne faut point supplicier le jugement, mais plutôt l'exercer. Le beau étant le signe du vrai, et la première existence du vrai en chacun, c'est donc dans Molière, Shakespeare, Balzac que je connaîtrai l'homme, et non point dans quelque résumé de psychologie. Et je ne veux même point qu'on me mette en dix pages ce que Balzac a pensé des passions ; les vues du génie sont de tout ce monde à demi-obscur qu'il décrit ; dont je ne veux rien séparer ; car ce passage du clair à l'obscur, c'est justement par là que j'entre dans la chose. Je n'ai qu'à suivre le mouvement du poète ou du romancier ; mouvement humain, mouvement juste. Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'oeuvre. Et je dis aussi à l'oeuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'accroche au beau. L'humanité secoue cette vermine.

En sciences de même, je ne veux point les dernières découvertes ; cela ne cultive point ; cela n'est pas mûr pour la méditation humaine. La culture générale refuse les primeurs et les nouveautés. Je vois que nos amateurs se jettent sur la dernière idée comme sur la plus jeune symphonie. Votre boussole, mes amis, sera bientôt folle. L'homme de métier a trop d'avantages sur moi. Il m'étonne, me trouble et me déplace, par ces bruits singuliers qu'il incorpore à l'orchestre moderne, déjà surchargé ; indiscret déjà. Les jeunes musiciens ressemblent assez aux physiciens de la dernière minute, qui nous lancent des paradoxes sur les temps et les vitesses. Car, disent-ils, le temps n'est pas quelque chose d'unique, ni d'absolu ; c'était vrai pour certaines vitesses ; mais il n'en est plus ainsi quand les vitesses considérées sont de l'ordre de la vitesse de la lumière. C'est ainsi qu'il n'est plus évident que, quand deux points se rencontrent, la rencontre se fasse en même temps pour les deux points. Tel est le cri du canard dans une symphonie scythe ; cela étonne comme un bruit étranger.

Ainsi les symphonistes de physique voudraient m'étonner ; mais je me bouche les oreilles. C'est le moment de relire les conférences de Tyndall sur la chaleur, ou les mémoires de Faraday concernant les phénomènes électromagnétiques. Cela est éprouvé ; cela tient bon. La bibliothèque dont je parlais devrait nous mettre en main de telles oeuvres. Et je vous conseille, si vous voulez être sérieusement physicien pour vous-même, d'ouvrir quelque mémoire de ce genre sur une grande table, et de réaliser, de vos propres mains, les expériences qui y sont décrites. Une après l'autre. Oui ces vieilles expériences dont on dit : « Cela est bien connu », justement sans les avoir faites. Travail ingrat, qui ne permet point de briller à quelque dîner de Sorbonnagres. Mais patience. Laissez-moi conduire pendant dix ans mes rustiques travaux et mes lectures hors de mode, et les Sorbonnagres seront loin derrière.

Il y a savoir et savoir[29]

Il y a savoir et savoir. Lorsqu'un instituteur commence à expliquer les choses du ciel, décrivant d'abord les apparences, et définissant l'est et l'ouest par le lever et le coucher des astres, il se trouve souvent un mioche pour dire : « Ce n'est pas vrai, que le soleil se lève et se couche ; c'est la terre qui tourne ; c'est mon papa qui me l'a dit. » Ce genre de savoir est sans remède ; car celui qui sait ainsi prématurément que la terre tourne ne donnera jamais assez d'attention aux apparences ; et si on lui parle de la sphère céleste, forme auxiliaire dont il est impossible de se passer pour décrire les apparences, il pensera que ce n'est pas ainsi, et cherchera, bien vainement, l'ordre Copernicien, tel qu'on le verrait d'une étoile. L'ordre Copernicien est la vérité des apparences ; mais j'estime qu'il faut deux ou trois ans d'observations suivies, et selon les apparences, avant de former réellement l'idée du système solaire. C'est un mal irréparable, et trop commun, de douter avant d'être sûr.

Le public s'instruit mal, parce qu'il s'imagine que la dernière vérité est ce qui lui convient. Mais la vérité ne peut être versée ainsi d'un esprit dans l'autre ; pour celui qui ne l'a pas conquise en partant des apparences, elle n'est rien. Combien de gens ont ouvert les journaux en se disant : « Voyons un peu si le principe de la conservation de l'énergie est toujours vrai. » Vaine ambition ; on ne peut renoncer à ce que l'on n'a pas. Il faut posséder d'abord le principe, et l'essayer sur des milliers d'exemples, pour arriver seulement à concevoir le second principe, dit de dégradation, qui ne détruit pas le premier, et qui n'a aucun sens sans le premier. Et il faut avoir appliqué bien des fois l'un et l'autre pour être en état de douter de l'un ou de l'autre. Le doute est un passage ; pour l'essayer, il faut sentir d'abord sous le pied une inébranlable résistance. Le doute est le signe de la certitude.

Considérez avec attention Descartes, le plus hardi douteur que l'on ait vu. On pourrait bien dire qu'il doute encore moins que l'ivrogne, le délirant ou le fou ; car devant ces pauvres esprits le monde se défait de moment en moment ; les apparences prennent mille formes ; c'est comme un chaos, dont les rêves nous donnent quelque idée. Mais aussi personne ne voudra dire que ces esprits faibles sont en état de douter. Et de quoi douteraient-ils ? Au contraire voyez que Descartes doute au coin de son feu, mieux éveillé, mieux délivré de toute passion, mieux assuré de ce monde solide qu'aucun homme ne fut. Et, toute proportion gardée, je dirais que le célèbre Poincaré pouvait bien se permettre de douter sur le mouvement de la Terre, parce qu'il l'avait d'abord longtemps et fortement pensé. Mais cela ne permet pas au premier mioche de se lever de son banc pour dire : « Il n'est pas sûr que la terre tourne, et ce n'est peut-être qu'une manière de dire. » Il y a une marche d'idée en idée, et finalement au-delà de toute idée, que chaque esprit doit suivre pour son compte, toujours soucieux de faire la vérité, mais peu curieux de la recevoir. Si cette sagesse était mieux comprise, presque tous les hommes, devant les paradoxes d'Einstein, diraient comme je dis : « Je n'en suis pas là. »

Le Figuier[30]

Il arriva que Jésus eut soif ; il s'approcha d'un figuier et n'y trouva point de figues. Aussitôt il maudit l'arbre inutile, et l'arbre sécha sur pied. Or, dit le livre, ce n'était point la saison des figues. Cette étonnante remarque ne peut venir ni d'un copiste, ni d'un commentateur ; ces gens-là ne font que des changements raisonnables. Aussi je ne suppose point ici d'erreur. Tout au contraire, en ce terrain pierreux, de telles failles et vitrifications, d'abord inexplicables, me font dire que l'esprit a frappé là. Scandale, dit le lecteur pieux ; je ne puis comprendre. Patience. Plus grand scandale quand vous comprendrez.

Il me plaît d'imaginer la défense du figuier. « Pourquoi maudit ? Je ne me règle point sur votre soif ; je me règle sur les saisons, et j'obéis à la nécessité extérieure. Image donc je suis, et utile image, et cette loi qui irrite les impatients. Aussi je me moque des impatients. Le même Dieu qui a limité les marées est celui qui a voulu que j'eusse des figues en un certain temps, comme des fleurs en un certain temps. Je suis l'ancienne loi, la loi de toujours. » On reconnaît le discours du Pharisien. Or, les figuiers n'ont point cessé d'obéir aux saisons, et les Pharisiens parlent plus haut que jamais.

Mettez-vous cent milles en cortège et demandez aux docteurs de la loi d'établir enfin la vraie paix entre les nations. Vous entendrez un discours assez fort. « Suis-je maître des nécessités ? Est-ce moi qui ai fait ce monde comme il va ? Ne parlons pas, Messieurs, de nos désirs. J'aime la paix autant que vous l'aimez ; je la souhaite ; je la veux. Mais où avez-vous lu que nos désirs, que nos souhaits, que nos volontés sont la loi des choses ? Je ne fais pas de miracles. Quand les conditions d'une vraie paix seront réalisées, la vraie paix sera. Je vous l'annoncerai. Mon affaire est de savoir ce qui est, et d'en conclure le possible et l'impossible. Et qui sait mieux que moi ? J'ai des résumés de tout, et je les tiens à jour. J'ai trente commissions qui enquêtent pour moi et qui résument pour moi. J'ai des artilleurs, j'ai des juristes, j'ai des économistes, j'ai des démographes, j'ai des géographes, j'ai des statisticiens. Je suis documenté, et vous ne l'êtes point. Vous me faites savoir ce que vous voulez ; et moi je vous fais savoir ce qui est et ce qui sera par nécessité. » Les cent mille manifestants s'en iront plus pauvres qu'ils ne sont venus. Une fois encore dépouillés d'espérance. Et contents.

Non pas contents tout à fait. Le nouveau Dieu est ressuscité ; il n'a pas aboli l'ancienne loi, mais l'ancienne loi non plus n'a pas effacé l'image du scandaleux supplicié, c'est ainsi que Claudel le nomme. Que les figuiers suivent les saisons, cela juge les figuiers. Mais, aux yeux de l'homme, la nécessité n'est nullement respectable. La loi des bêtes sera surmontée ; la loi de l'homme sera. Il n'est pas d'assassin qui n'invoque la nécessité ; qu'il soit donc traité selon la loi des bêtes. Mais quel est l'homme raisonnable, ou seulement résolu à n'être point fou, qui reconnaît valable cette loi de nécessité, source indubitablement de ses plus folles pensées, de ses plus inhumains désirs, de ses plus brutales colères ? Eh oui, ce sera ainsi et toujours ainsi si nous laissons aller la nécessité extérieure. Spectateur des choses humaines, donc ; toujours souhaitant, et n'osant rien. Attendant ses fruits du vent, du soleil et de l'eau. Mais il n'y a que le fou qui s'abandonne ainsi. L'homme véritable n'attend point la saison de la paix. Ce n'est pas entre des hommes paisibles et justes qu'il s'agit d'établir la paix, mais bien entre des hommes aisément furibonds et promptement fanatiques. Il est juste qu'ils aient la guerre. Ils auront paix contre saison. Voilà ce qui est signifié par cette parabole.

Penser n'est pas croire[31]

On parle d'instruction, de réflexion, de culture ; on annonce que cela changera tout ; on remarque que cela ne change rien. En réalité, il s'exerce une pression continue et fort habilement dirigée contre l'esprit. Il y a une manière d'enseigner, que ce soit science, ou langues, ou histoire, qui va obstinément contre l'esprit. L'ancien apprentissage, qui n'est qu'esclavage, revient partout, sous les dehors du savoir technique. En bref, je dis que l'esprit n'a rien fait encore ; mais c'est qu'il n'est pas éveillé encore. Nous vénérons un entassement d'énormes pierres et les vrais croyants apportent chaque jour une pierre, de plus. Tel est le tombeau de Descartes.

Il faudrait oser ; on n'ose point. Mais sait-on bien ? La doctrine du libre jugement est profondément enterrée. Je ne vois guère que des croyants. Ils ont bien ce scrupule, de ne croire que ce qui est vrai. Mais ce que l'on croit n'est jamais vrai. La pensée s'éveille un peu, tâtonne un peu et tombe dans l'être ; soudain, elle est chose et traitée comme chose. Imaginez un écolier qui cherche une solution, que ce soit un nombre, ou une construction géométrique, ou la traduction d'un vers latin ou d'un vers anglais. Il la cherche, et c'est un malaise et un petit supplice de chercher. S'il la lit du coin de l'oeil par-dessus l'épaule de son voisin, il s'y jette, il est sauvé ; enfin il pense. S'il la lit sur son propre papier, ou dans son propre discours intérieur, il s'y jette encore ; il appelle cela sa pensée. Il a gagné, tout est dit. Je le compare à un homme qui creuse, et qui ne sait point se garder, ni sauter en arrière ; il laisse son outil sous le bloc, peut-être sa main, peut-être lui-même tout. Les preuves sont comme des pièges, un homme instruit est un homme en cage ; chaque connaissance ajoute un barreau. La règle de trois emprisonne le petit bonhomme, et le système emprisonne le grand homme. À la Bastille aussi, il y avait des prisons bien meublées, et des cachots vulgaires pour le menu peuple.

De quoi s'agit-il donc ? Il faut le dire. Il s'agit de l'esprit de Socrate, de l'esprit de Montaigne, de l'esprit de Descartes. Il s'agit d'une certaine manière de croire, et même le vrai, qui laisse l'esprit tout libre et tout neuf. Descartes, à des moments admirables, pèse sa propre physique, y reconnaît des suppositions, dit-il, assurément fausses, et d'autres assurément douteuses. C'est cette manière d'être assuré qui sauve l'esprit. Une belle proposition de mathématiques est vraie selon l'esprit, par l'ordre et l'enchaînement des notions ; mais, au regard de l'objet, elle n'est qu'une raisonnable préparation à penser. Le chimiste invente des atomes, et puis les décompose en atomes plus petits qui gravitent comme des planètes autour de quelque soleil ; belle machine pour penser plus avant ; belle construction ; idée. Mais s'il croit que c'est une chose, que c'est vrai, que l'objet est ainsi, il n'y a plus de penseur.

Où vais-je ? Il n'y a qu'un objet qui est l'homme en société et dans le monde. Et chacun, depuis des siècles, a pris le parti de croire avant de savoir. Or, ce croire fanatique est la source de tous les maux humains ; car on ne mesure point le croire, on s'y jette, on s'y enferme, et jusqu'à ce point extrême de folie où l'on enseigne qu'il est bon de croire aveuglément. C'est toujours religion ; et religion, par le poids même, descend à superstition. Suivez les démarches d'un partisan ; même des cris, même une bousculade heureuse lui font effet de preuves. La puissance revient, comme règle de l'esprit ; et, selon la loi de puissance, elle revient toute. Tel est l'esprit de guerre et de domination qui n'est pas seulement dans le despote, mais dans l'esclave aussi. Il y a des choses prouvées ; c'est entendu ; on n'y pense plus ; et voilà la pensée. Or, regardez bien, je dis que le contenu n'importe guère, et que la manière de croire gâte tout. D'autant que le despote raisonnable n'est pas longtemps raisonnable. Il faut donc que les hommes prennent le parti de juger, de penser, de douter. Obéir, il le faut bien ; mais rien n'est plus simple et rien n'est plus sain, si seulement on refuse de croire, si seulement l'esprit se garde. Et vous verriez, sous ces regards attentifs et libres, forts du vrai savoir, vous verriez comme le despote serait promptement un bon petit roi.

Les cours magistraux sont temps perdu[32]

Les cours magistraux sont temps perdu. Les notes prises ne servent jamais. J'ai remarqué qu'à la caserne on n'explique pas seulement en style clair ce que c'est qu'un fusil ; mais chacun est invité à démonter et à remonter le fusil en disant les mêmes mots que le maître ; et celui qui n'aura pas fait et refait, dit et redit, et plus de vingt fois, ne saura pas ce que c'est qu'un fusil ; il aura seulement le souvenir d'avoir entendu un discours de quelqu'un qui savait. On n'apprend pas à dessiner en regardant un professeur qui dessine très bien. On n'apprend pas le piano en écoutant un virtuose. De même, me suis-je dit souvent, on n'apprend pas à écrire et à penser en écoutant un homme qui parle bien et qui pense bien. Il faut essayer, faire, refaire, jusqu'à ce que le métier entre, comme on dit.

Cette patience d'atelier, on ne la trouve point dans nos classes, peut-être parce que le maître s'admire lui-même parlant ; peut-être parce que toute sa carrière dépend de ce talent qu'il montre à parler longtemps tout seul ; vraisemblablement aussi de ce que l'enseignement a pour fin de distinguer quelques sujets d'élite, qui arrivent d'eux-mêmes à singer et à inventer ; car il est vrai que l'on n'a pas de grandes places pour tous. Il faudrait imiter la rude patience de l'instructeur militaire, qui veut que tous sachent démonter et remonter un fusil ; car il ne s'agit pas seulement d'apprendre le métier à deux ou trois instructeurs ; tous doivent le savoir. Si donc on posait en principe que penser, parler et écrire sont les armes de l'homme, au lieu de démonter et remonter devant eux en quelques mois tous les systèmes connus de fusils, je veux dire toutes les manières de parler et de raisonner, on leur mettrait les pièces en mains jusqu'à ce qu'ils sachent remonter d'abord une arme, puis une autre. Et les plus habiles n'y perdraient rien, car, à recommencer plus d'une fois ce qu'ils savent faire, ils se le rendraient familier ; et ce genre de savoir, qui est au bout des doigts, est toujours ce qui manque. Par exemple, si quelqu'un veut écrire des pièces de théâtre, je lui dirai : « Soyez acteur, soyez souffleur, soyez copiste ; occupez, si vous pouvez, toutes les places du métier ; et en même temps écrivez vingt ou trente pièces ; on verra bien ensuite si vous êtes capable d'en écrire une. »

Que serait-ce donc qu'un cours, à ce compte ? Voici ; vous faites trois phrases devant l'auditoire, qui écoute, au lieu d'écrire à toute vitesse. Et chacun doit essayer de reproduire ensuite les trois phrases en belle écriture. Les plus habiles changeront un peu, ce qui est inventer ; les moins doués feront des fautes bien visibles, et bien aisées à corriger. Tous ces devoirs seront vus par le maître, et remis aussitôt en forme. Après cela ils apprendront à intercaler une phrase entre deux autres, ou à compléter les trois phrases par une quatrième ; non sans variations et inventions, dont les meilleures auront l'honneur du tableau noir ; et c'est là que se fera le dernier nettoyage. Et puis encore, tout effacé, il faudra refaire, réciter, varier en récitant, chercher des exemples, changer les exemples. On dira que c'est long ; mais à quoi sert un travail qui ne laisse rien ?

Le grand inconvénient d'une telle méthode c'est qu'étant assez difficile à pratiquer, elle n'en a pas l'air. Le maître n'apportera pas un paquet de copies corrigées et vingt pages de préparations ; il n'arrivera pas fatigué, comme un vrai travailleur. Il improvisera, et, s'il ignore quelque chose, il fera ouvrir le dictionnaire. L'heure passera bien vite, et l'inspecteur trouvera que cet argent est bientôt gagné. Il estime plus le penseur aux nuées, qui tend des fils sur des abîmes, pendant que les jeunes spectateurs admirent l'acrobate.

Dieu incertain[33]

La morale extérieure ne cesse pas de s'écrouler. J'en vois une raison qui parle à tous, c'est que la crainte n'est ni belle ni bonne. Même Dieu, s'il menace, ne peut faire qu'un poltron. Il faudrait tirer au clair cette théologie de police, qui ne peut faire qu'une vertu de prisonniers. Mettons l'honnête homme et le bandit en présence de Dieu, comme on suppose que le vrai croyant est en présence de Dieu. L'un et l'autre céderont à une puissance évidemment invincible. Il n'y a point en cela plus de vertu que si un voleur renonce à voler parce qu'il est vu, ou parce que la maison est bien fermée. Comment pourrais-je voler ou tromper si Dieu me voit et me sait ? Cette transparence, et un ordre bien clair, font une mécanique sans faute. Un caissier en qui son patron lirait tous projets et toutes pensées ne peut être ni déshonnête ni honnête ; mais je le comparerais plutôt à ces machines à compter qu'on voit chez l'épicier.

On peut essayer de former l'idée d'une police par radiations, qui serait avertie de tout crime et de toute pensée de crime avant le moindre signe extérieur et le moindre commencement d'exécution. Et, sans parler alors d'une répression, tellement facile et même infaillible, supposons plutôt que Police-Secours envoie aussitôt par radiations, et vers la cervelle en rébellion, un flux de repentir et d'honnêtes résolutions. Voilà un admirable État, qui se passerait de louer comme de blâmer. Il n'y aurait plus d'hommes. L'homme est variable, secret, incertain pour l'homme. La conscience qu'il a de lui-même, de ses désirs, de ses projets, m'est inconnue autant qu'il voudra. Je n'attends rien de bon que de son bon vouloir ; et la seule partie de lui-même que je ne puis ni connaître ni forcer est celle qui a valeur à mes yeux. Tel est le principe de la morale. Et jamais je ne saurai bon ni mauvais gré à quelqu'un qui n'a pas pu faire autrement. Cette autre police refuse de forcer ; elle ne veut ni d'amitié forcée, ni d'amour forcé, ni de justice forcée. Les hommes jouent tous ce beau jeu, de persuader et de se fier. Et en revanche le pur tyran est fou et furieux, car il veut exactement savoir ce que nul ne peut savoir, et forcer ce que nul ne peut forcer.

L'esprit tyran essaie de se cacher à lui-même ces choses ; mais l'esprit libre les a depuis longtemps éclairées, allant jusqu'à dire qu'un homme qui n'est point juste pour le principe, c'est-à-dire par une libre et secrète réflexion sur lui-même, n'est point juste du tout. Et c'est ce que tout homme sait très bien ; car la résolution de ne pas voler par la certitude d'être pris si on vole, n'a jamais passé pour une pensée de vertu. Mais, au contraire, devant l'occasion de voler sans aucun risque, ou bien en tuant le fameux mandarin, c'est là que l'honnête homme se reconnaît ; et il est seul à se reconnaître, car il est seul à connaître ses mouvements secrets. Et voilà pourquoi l'histoire de Gygès, dans Platon, ne jette que des lueurs et finalement nous abandonne, sur cette remarque que Platon nous suggère, c'est que l'homme moral est invisible à l'homme, qu'ainsi nous avons tous l'anneau magique. Ce récit fameux nous renferme donc en notre conscience et en quelque sorte sous le regard de Dieu. Toutefois, si ce regard était positif, je n'aurais pas à délibérer, ou plutôt ma délibération serait toujours à côté, puisque le juge saurait tout. Il faut donc, pour que la vertu éclate dans sa pureté, que la connaissance de Dieu soit incertaine à côté de la connaissance des actions. La célèbre tempête sous un crâne nous montre Jean Valjean délibérant et plus d'une fois, toujours dans sa conscience et, par une invention dramatique admirable, condamné à être méprisé justement quand il mériterait l'admiration. Ainsi la conscience est seule juge, la morale n'est pas pour le voisin, tu ne jugeras personne que toi, tu ne te régleras pas sur ce qu'on fait, tu ne voleras pas un voleur, et ainsi de suite. Les conséquences s'enchaînent depuis que le monde est monde, et il n'y a jamais eu de doute sur ce que c'est intérieurement qu'un saint ou un sage ; non pas l'homme prudent, et qui a l'air d'être, mais l'homme qui est tel devant lui-même.

C'est pourquoi il faut que Dieu soit incertain ; il faut que son silence soit incompréhensible et ses projets impénétrables. Il faut qu'on doute des miracles, et qu'exactement le miracle soit comme la récompense du croyant, toujours ajournée. Car, comme dit l'autre, il faudrait être fou pour risquer sa propre éternité contre un maigre profit [voir le Pari de Pascal sur Dieu] ; mais on n'en sait rien ; il faut même, théologiquement parlant, qu'on ne cesse jamais d'en douter. Il faut que la religion soit comme si elle n'était pas, et Dieu comme s'il n'était pas. Ne disent-ils pas qu'il faut mériter de croire, c'est-à-dire gagner la récompense sans savoir d'abord qu'il y a récompense ? Bref, il faut du courage pour aimer ce Dieu qui ne se montre jamais ; ce que la mythologie exprime naïvement par les deux puissances balancées du bien et du mal. Et ces difficultés mettent au désespoir les préfets de religion, qui prétendent savoir ce qui en est et enseigner ce qui en est. Mais au contraire ces subtilités mythologiques expriment très bien la pensée de l'homme et les replis de la morale. Le saint est l'homme qui se passe de Dieu.

Ce n'est pas la tyrannie qui est difficile
c'est la République[34]

Ce n'est pas la Tyrannie qui est difficile. Non. C'est plutôt la République qui est difficile. Car l'injustice trouve promptement des amis et des soutiens en tous ceux qui ont horreur de la lumière et qui prennent l'égalité comme une injure. Cette armée furieuse est toujours là, à guetter l'occasion. Et il y a plus d'une occasion. Toute guerre et toute menace de guerre met la République en demeure de se faire tyrannique. Toute grève aussi, dès qu'elle s'étend et qu'elle trouble l'ordre des échanges. Bien plus évidemment encore, tout essai de guerre civile met la République au défi de garder ses principes. « Impossibles, absurdes principes ! » Tel est le cri de l'adversaire, il ne cesse de prédire, par toutes ces causes, la mort de la République. À première vue, et la guerre étant ainsi menée, on découvre que les agents provocateurs ont un immense pouvoir. Le même homme, qui annonce que la République ne saura pas garder la paix, ne se prive pas d'alarmer les foules, d'insulter les ennemis, les alliés, toute la terre, curieux qu'il est de voir comment les Droits de l'Homme s'en tireront. Le même saura bien, par quelques déclamateurs payés, susciter la grève en morte-saison, et de fil en aiguille, l'impossible révolution contre les mitrailleuses. D'où ce conseil ridicule, qui me paraît pourtant le meilleur : « Ne faites rien. Résignez-vous. Gardez patiemment cette République honteuse d'elle-même, cette République qui frappe toujours sur les petits. Vous n'aurez peut-être jamais mieux. En ce moment si vous exigez mieux, vous aurez pire. »

Ce moment est éternel. Jamais la paix ne s'établira d'elle-même. Toujours les menaces et les défis passeront dans l'air. Toujours les voleurs crieront que la propriété n'est pas protégée. Toujours les riches prouveront, comptes sur table, que les travailleurs ont trop d'argent. Toujours il sera difficile de défendre une République qui n'a pour elle que ses principes, et encore qui ne les applique pas. Quel murmure des mécontents ! Quel contraste avec les cyniques tyrannies, qui montrent avec orgueil la paix publique chez eux. Et en effet le tyran ne permet pas qu'on soit mécontent. Mais il faut dire aussi que les citoyens, devant l'obstacle infranchissable, aiment mieux se croire contents, se laisser enchanter, s'enchanter eux-mêmes. Et, bref, ce qui rend la vie difficile aux Républiques, c'est premièrement l'opposition des Républicains. Au contraire ce qui rend la vie facile aux tyrannies, c'est que les citoyens renoncent bientôt à exercer la critique politique, travail difficile et qu'ils voient sans espoir. Les principes sont trop loin ; on se lasse de les invoquer. On revient à la misanthropie, doctrine si naturelle, et qui donne raison au tyran. « L'homme n'est pas assez bon, dit le professeur de tyrannie, pour qu'on puisse le mettre en République. L'homme n'invoque l'égalité que contre ceux dont il est jaloux ; l'homme suit son intérêt, son plaisir, ses passions. Les hommes se dévoreraient entre eux s'ils ne sentaient au-dessus d'eux un pouvoir féroce et un fouet toujours levé. »

J'ai connu des hommes fort attentifs, et dévoués d'avance à toute vérité, qui s'étonnaient que les principes républicains fussent si aisément réfutés, si difficilement prouvés. Et en effet la thèse misanthropique, qui est celle du tyran, est évidente par soi. Dès qu'on laisse aller les choses, dès qu'on se laisse aller soi-même, tout marche comme le professeur de tyrannie l'annonçait ; l'homme n'est bon que forcé. Au lieu que l'autre thèse, selon laquelle, au contraire, l'homme n'est bon que libre, suppose dans les hommes une résolution d'être libre, ce qui est surmonter les intérêts et les passions. Affaire de courage, et de pur courage, car l'expérience prouvera qu'à cette vie libre on ne gagne ni argent, ni pouvoir, ni même sûreté. Il faut donc tenir fidèlement, et sans preuves, contre tant de preuves ; car l'avare gagne toujours et fraude sans risques ; et le lâche se met à l'abri toujours à condition de vanter son propre courage ; et le tyran ne manque jamais d'amis alors que l'homme libre est en danger de perdre tous ses amis, et d'être blâmé par sa femme, ses enfants et tous ses proches, toujours très sensibles aux preuves sonnantes.

C'est par ces causes que la République est trois fois reniée, trois fois maudite, trois fois trahie chaque jour, et par ses meilleurs amis, avant que le coq ait chanté. Soit. Mais que le chant du coq, alors, nous avertisse ; et courons prêter la main à ces principes en apparence impalpables, en réalité si lourds à porter, et qui ne paient pas les porteurs.

[1] Alain, De la foi - 18 novembre 1921, Propos sur la religion XXVI, P.U.F. © 1938.
Extrait de Denis Huisman et André Vergez, Histoire des philosophes illustrée par les textes, Nathan © 2003, pp. 333-334.

[2] L'Imitation de Jésus-Christ : célèbre ouvrage de piété du XVe siècle, maintes fois traduit, notamment par Corneille et Lamennais. Ibid.

[3] Allusion à ce passage du Ménon (de Platon) où Socrate conduit un jeune esclave ignorant à retrouver par lui-même la solution d'un problème de géométrie. Ibid.

[4] Alain, L'homme devant l'apparence - 19 janvier 1924, # 139, Propos sur la religion LXIV, P.U.F. © 1938. Extrait de Denis Huisman et Marie-Agnès Malfray, Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale de Socrate à nos jours, Perrin © 1989, 2000, pp. 481-482.
 Extrait audio de Alain, Propos, Éditions Frémeaux © 2009 (lecture Jean-Pierre Lorit) CD1-[16].

[5] Alain, Propos sur la politique (Propos 60, août 1930) P.U.F. © 1951.
Extrait de Denis Huisman et André Vergez, Histoire des philosophes illustrée par les textes, Nathan © 2003, p. 333.

[6] Alain, Éléments de philosophie (livre 2, note du chapitre 16), Gallimard © 1941.
Extrait de Ibid., pp. 332-333.

[7] Alain, Propos # 2063, 11 novembre 1911.
Extrait de Alain, Propos impertinents (1906-1914), Mille et une nuits N° 397, Arthème Fayard © 2002, pp. 61-62.

[8] Alain, Propos sur l'éducation # 724, 28 février 1908.
Extrait de Ibid, pp. 29-31.

[9] Alain, Propos # 375, 8 mars 1907.
Extrait de Ibid, pp. 24-25.

[10] Alain, Propos # 653, 19 décembre 1907.
Extrait de Ibid, pp. 28-29.

[11] Alain, Propos # 1337, 13 novembre 1909.
Extrait de Ibid, pp. 43-44.

[12] Alain, Propos # 1756, 7 janvier 1911.
Extrait de Ibid, pp. 55-57.

[13] Alain, Propos # 34, 22 mars 1906.
Extrait de Ibid, pp. 12-13.

[14] Alain, Propos # 54, 11 avril 1906.
Extrait de Ibid, pp. 13-15.

[15] Alain, Propos # 827, 12 juin 1908.
Extrait de Ibid, pp. 33-34.

[16] Alain, Propos # 1473, 30 mars 1910.
Extrait de Ibid, pp. 46-48.

[17] [Laurent-Michel Vacher avait-il lu ce texte avant d'intituler son livre Histoire d'idées, (1994) ? ]

[18] Alain, Propos # 1534, 30 mai 1910.
Extrait de Ibid, pp. 48-50.

[19] [Et qui doit enseigner à l'enseignant ? Et qui enseignera à l'enseignant de l'enseignant ? et à l'enseignant de l'enseignant de l'enseignant ? ...]

[20] Alain, Propos # 2805, 25 novembre 1913.
Extrait de Ibid, pp. 85-86.

[21] Alain, Propos # 1336, 12 novembre 1909.
Extrait de Ibid, pp. 40-42.

[22] Alain, Propos # 2184, 11 mars 1912.
Extrait de Ibid, pp. 85-86.

[23] Alain, Propos # 71, 28 avril 1906.
Extrait de Ibid, pp. 63-64.

[24] Ferdinand Brunetière (1849-1906), écrivain ayant tenté d'appliquer la théorie de l'évolution de
Darwin à la critique littéraire. (N.d.E., Ibid, p. 15.)

[25] S.-W. Patson, vraisemblablement Sir William Watson (1715-1787), médecin et physicien anglais. (N.d.E., Ibid, p. 16.)

[26] Alain, Propos # 258, 9 novembre 1906.
Extrait de Ibid, pp. 19-21.

[27] Alain, Le Devoir d'obéissance - 4 septembre 1912, Propos # 149, Politique, Prologue XII.
Extrait de Élément d'une doctrine radicale, Gallimard 1933, p. 308.
 Inclus sur Alain, Propos, Éditions Frémeaux © 2009, (lecture Jean-Pierre Lorit) CD1-[5].

[28] Alain, Culture générale - 18 mai 1921, Propos sur l'éducation XLV (1932).
Extrait de Propos sur l'éducation, PUF 1967, p. 91.
 Inclus sur Ibid., CD1-[8].

[29] Alain, Il y a savoir et savoir - 25 novembre 1921, Ibid. XVIII (1932).
Extrait de Ibid., p. 48.
 Inclus sur Ibid., CD1-[12].

[30] Alain, Le Figuier - 5 janvier 1924, Propos sur la religion LXI.
Extrait de Propos, Gallimard La Pléiade 1956, pp. 572-573.
 Inclus sur Ibid., CD1-[15].

[31] Alain, [Penser n'est pas croire] On parle d'instruction, de réflexion, de culture - 14 décembre 1929,
Propos sur des philosophes
XIX, PUF 1961.
Extrait de Ibid., p. 36.
 Inclus sur Ibid., CD2-[5].

[32] Alain, Les cours magistraux sont temps perdu - 17 octobre 1931, Propos sur l'éducation XXXVII (1932).
Extrait de Propos sur l'éducation, PUF 1967, p. 79.
 Inclus sur Ibid., CD2-[8].

[33] Alain, Dieu incertain - 3 août 1932, Propos sur la religion LXXIX.
Extrait de Propos, Gallimard La Pléiade 1956, pp. 1095-1097.
 Inclus sur Ibid., CD2-[9].

[34] Alain, Ce n'est pas la tyrannie qui est difficile - 18 mai 1935 (Politique IIIe Partie, XCV).
Extrait de Propos, Gallimard La Pléiade 1956, p. 1257-1259.
 Inclus sur Ibid., CD2-[11].

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