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L'école obligatoire pour les enfants

par François Brooks

C'est drôle de penser qu'à l'âge de 18 ans, un enfant n'a rien connu d'autre, dans notre société, que les bancs d'école et la garderie. J'estime que notre société est aveuglée par la sacro-sainte nécessité d'instruire les enfants et c'est d'autant plus bizarre que l'on reconnaît maintenant qu'au bout des 6 années du Primaire, des 5 années du Secondaire et des 2 années de CEGEP réglementaires, un grand nombre d'enfants (devenus adultes (18 ans)) ne savent ni écrire ni s'exprimer correctement. De plus, ils sont ignorants de l'histoire, de la géographie et de la philosophie qui auraient dû faire partie de leur instruction. En tout, treize années à fabriquer des incompétents sociaux, mais de parfaits petits consommateurs. Le battage publicitaire des pubs qui leur auront alimenté l'esprit aura été la plus efficace des formations en vue de leur inculquer les valeurs de notre société. À 18 ans, ils ont une spiritualité atrophiée et un sens de l'amour-propre hypertrophié. Ils voudront tout acheter mais ils auront très peu à offrir.

 

Je répugne à utiliser un discours passéiste mais permettez-moi de me poser quelques questions. Comment c'était avant l'institution de l'école obligatoire? Était-ce vraiment pire qu'aujourd'hui? Si des familles de 12 ou 15 enfants étaient possibles, c'est que les enfants étaient productifs bien avant l'âge adulte. Mais comment les parents s'organisaient-ils? Les parents des familles nombreuses vous le diront tout de suite : « Ce n'était pas si compliqué, après le troisième, les enfants, ils s'élèvent tout seul. Les plus vieux s'occupent des plus jeunes et ils ont des responsabilités qui facilitaient notre tâche ». On n'avait pas besoin de gardienne et on avait de l'aide pour les tâches ménagères.

 

Mais n'était-ce pas immoral de faire travailler des enfants? Les asseoir pendant 13 ans sur des bancs d'école en les soustrayant aux moindres responsabilités familiales, l'est-ce davantage? Nos attitudes de surprotection et de romantisme envers nos enfants me font penser à la princesse que l'on enferme dans un donjon sous prétexte de la protéger des dangers extérieurs et de lui éviter les tâches ingrates de la vie. Sous prétexte de leur laisser vivre leur enfance et de les instruire, on leur enlève toute responsabilité effective[1] et on les prive de la latitude nécessaire pour faire leur propre apprentissage de la vie. Nos enfants sont sous constante surveillance et privés d'intimité. C'est d'ailleurs une obligation légale des parents sous peine de se faire enlever ses enfants par la DPJ.

 

Dès l'âge de 7 ans, je partais seul avec mon grand frère de 9 ans, Paul, pour de longues randonnées dans les champs au printemps avec des bottes de pluie pour découvrir le monde. C'était magnifique! À une certaine époque, je me suis plains du carcan moral que nous avait imposé une éducation religieuse remplie de tabous sexuels et de péchés. Je dois bien reconnaître que les enfants d'aujourd'hui n'ont pas meilleur parti. Les problèmes ont simplement changé de place.

 

“L'école obligatoire pour tous”, me fait penser à la devise du docteur Knock dans la pièce de Jules Romains : « Les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent ». En faisant accepter une telle devise dans son village, ce médecin se garantissait un revenu permanent appréciable. Je me demande si “l'école obligatoire pour tous” n'a pas aussi comme objectif de garantir le revenu au corps professoral plutôt que d'instruire véritablement. Le Ministère de l'Éducation, détenant le monopole de la reconnaissance de la scolarisation, impose la nécessité de consommer son produit sous peine de se voir exclu du marché du travail. Il n'y a qu'à voir l'échelle de rémunération des enseignants : plus on a d'années de scolarité — c'est-à-dire, plus on a consommé les services de l'enseignement — meilleur est le salaire. C'est comme si le magasin La Baie donnait un meilleur salaire à ses employés dans la mesure où ceux-ci achètent davantage à La Baie. Après avoir obtenu le diplôme de base pour le domaine pour lequel il veut enseigner, l'enseignant peut augmenter ses années de scolarité dans n'importe quel domaine ; même s'il n'est pas en rapport avec la matière qu'il enseigne, il verra quand même son salaire majoré.

 

Je reconnais qu'au début du siècle et au siècle dernier, on faisait travailler des enfants très jeunes dans des manufactures sous des conditions de travail parfois abominables. C'est probablement ce souvenir douloureux qui a rendu tabou l'idée de faire travailler des enfants. Mais le problème d'alors était un problème de conditions de travail et de respect de la petite personne. Pendant les années 80, j'ai vu des enfants travailler à servir des repas dans une petite communauté des Cantons de l'Est et, loin de se sentir exploités, il fallait voir tout le sérieux et la fierté qu'ils mettaient à accomplir leurs tâches. Ils semblaient si heureux de montrer qu'ils étaient capables d'assumer correctement cette responsabilité. Loin de leur apporter de l'aide, des vautours journalistes étaient allés précipiter la chute de cette communauté qui était alors mal administrée, mais dont les enfants vivaient dans des conditions d'épanouissement exemplaires. Faut-il rappeler que c'était des enseignants congruents qui cherchaient la meilleure éducation possible pour leurs enfants qui avaient fondé cette commune.

 

Après avoir passé les premières années de sa vie en garderie, et ensuite 13 ans sur les bancs d'école, faut-il s'étonner que le jeune adulte de 18 ans ait encore tout à apprendre de l'employeur qui l'embauchera? Encore heureux que notre société ait une technologie si développée qu'elle n'ait besoin que d'un petit nombre pour travailler. Autrement, le gaspillage des générations rendues inaptes à assumer la responsabilité d'un travail mettrait notre société dans le pétrin. Mais avec les groupes qui avancent en âge par le vieillissement de la population, ne serait-il pas temps de donner un coup de barre puisque nous aurons bientôt besoin que nos jeunes sachent prendre la relève et être responsables? Et la responsabilité ça s'acquiert dès le plus jeune âge lorsqu'on accomplit des tâches utiles et rémunérées. On donne de l'argent à nos jeunes sans rien exiger d'eux en retour et nous leur apprenons que c'est un droit qu'ils ont. Comment s'étonner du fait qu'ils s'attendent, plus tard, à ce que ce soit l'État qui subvienne à leurs besoins sans qu'ils ne fassent rien pour gagner leur vie? N'avons-nous pas perverti le rôle des parents et des enfants? Les parents, avec un romantisme aveugle, cherchent à être aimés de leurs enfants en leur donnant tout ce qu'ils croient qu'ils ont besoin alors que leur rôle est d'élever leurs enfants en leur donnant des valeurs morales et des responsabilités. On leur donne des poissons alors qu'il faudrait leur apprendre à pêcher. Pour devenir responsable, un jeune doit souffrir (raisonnablement) de ses échecs. Il doit apprendre de ses échecs. Ainsi, il deviendra un bon pêcheur. Mais non! Combien de fois n'ai-je pas entendu dire d'un parent : « Je ne veux pas que mes enfants souffrent comme j'ai souffert quand j'étais petit ». Aussi bien dire : « Je refuse que mes enfants apprennent ce que j'ai appris ». J'avoue que j'ai eu souvent moi-même ce réflexe romantique envers mes enfants. C'est là, je crois, que le rôle du parent est perverti. À mon sens, un parent doit savoir mettre de côté ses pulsions romantiques et laisser ses enfants assumer la souffrance (raisonnable) dans la mesure où celle-ci est formatrice et indispensable à l'apprentissage. L'éducation peut-elle être efficace autrement?

 



[1] J'entends par responsabilité effective, une responsabilité qui, si elle n'est pas remplie, porte des conséquences négatives. Au contraire des responsabilités vides qui sont plutôt comme un engagement sans conséquences.