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La philosophie, mécanique de la pensée

par François Brooks

Qu'est-ce que la philosophie? Et pourquoi si peu de gens s'y intéressent-ils?

 

Je me passionne pour la philosophie comme certains se passionnent pour la mécanique automobile. Je suis un passionné de la mécanique de ma pensée. Vers l'âge de 40 ans, j'ai commencé à comprendre que mes pensées me  venaient d'ailleurs, que ce n'était pas moi qui pensait mais que ça pensait. Au fil de mes lectures, je reconnaissais certaines des pensées que je croyais miennes dans des textes qui étaient souvent très éloignés de moi autant par les lieux géographiques que par l'époque où ils avaient été écrits. J'ai alors cessé de penser que tout ce qui ne m'était pas contemporain était vétuste, sans valeur et, si la roue de la pensée avait déjà été inventée, il me valait mieux la redécouvrir que de prétentieusement essayer de la réinventer. Depuis, je veux savoir quelles sont les origines de mes pensées, comment elles se produisent et qui m'en a fourni les prémisses.

 

Je suis triste que la philosophie ait été une matière enseignée de façon obligatoire dans les CÉGEPS. Les gens qui ont subi cet enseignement réagissent souvent à celle-ci comme à un sujet d'ennui mortel, sans doute à l'image de tout ce qui nous est imposé de force : on perd l'intérêt. Pourtant, pas une seule journée ne se passe sans que chaque individu ne mette en application dans sa vie une foule de concepts philosophiques sans même s'en rendre compte. La faculté de concevoir le monde dans lequel nous vivons, les objets qui nous entourent, les êtres qui nous influencent, demande que nous fassions appel à des concepts qui peuvent tous s'analyser à partir des notions philosophiques qui nous habitent et qui ont été mises en nous par un « dressage » culturel. Par exemple, la simple utilisation d'un stylo à bille nécessite que nous maîtrisions des concepts aussi variés que ceux d'espace, de matière, de forme, de symbolique et d'existence.

 

Chacun se targue de vivre la vie la plus consciente possible et notre société actuelle voue un culte évident à l'authenticité mais qui s'intéresse à remonter le fleuve des pensées qui nous ont fait naître et qui nous font appréhender le monde qui nous entoure? Bien sûr, on se sert de la pensée comme on se sert d'une automobile : pour se rendre d'un point A à un point B. Mais j'éprouve parfois tant de difficulté à parvenir à mes fins, que j'ai fini par reconnaître qu'il faut que j'examine mon véhicule, la pensée, pour débusquer ses « bugs » et trouver les moyens de remplacer mes raisonnements obstructifs.

 

Je trouve triste de constater chez mes contemporains (souvent aussi chez moi-même) combien certains tiennent à leurs pensées comme à la prunelle de leurs yeux. Même dans le plus grand chaos, ils semblent si attachés aux idéaux qu'ils entretiennent, on les dirait prêts à mourir plutôt que de mettre de l'ordre dans leurs idées. Pire, certains sont si fragiles, qu'ils refusent carrément d'entendre votre point de vue, comme s'ils risquaient de chambarder leur existence en vous écoutant. Les dogmes personnels auxquels nous nous rattachons sont des constructions mentales parfois si fragiles que l'idée seule qu'ils puissent être erronés nous anéantit. Pourtant, où est la vérité? Ses nombreuses facettes n'ont-elles pas autant d'intérêt que notre petite vérité personnelle? N'est-ce pas au moyen de la confrontation que nous trouverons le moyen d'étayer nos pensées?

 

Ce qui est scientifique, c'est ce qui est contestable, ce qui est incontestable relève de la foi[1]. N'est-il pas curieux de constater que malgré que nous estimions vivre dans une ère scientifique, notre attitude mentale relève le plus souvent de la foi. Les questions des journalistes l'illustrent souvent ainsi : « Croyez-vous aux sondages? », « Croyez-vous aux politiciens? », « Croyez-vous encore en la justice, la famille, la liberté etc.? ». Notre attitude face à la pensée relève le plus souvent d'un comportement comparable à la foi religieuse. D'ailleurs, dans le domaine de la pensée, je me demande parfois s'il existe autre chose que la foi. Qui a dit que la foi se perdait?

 

Foi ou pensée scientifique, la philosophie s'intéresse aux deux. Quel que soit le domaine de la pensée que vous touchiez, la philosophie a quelque chose à nous dire là-dessus. La philosophie est, à date, le meilleur outil que j'aie pu trouver pour examiner la mécanique de la pensée.

 



 

[1] Karl Popper (26) dans Les vrais penseurs de notre temps, de Guy Sorman.