980806
(Suite de la réflexion du 960913
Doute sur la vie après la mort)
par François Brooks
Pourquoi moi ... moi? Cette question me
hante depuis toujours. Il me semble que c'est la seule qui persiste avec le
plus d'acuité. Il me vient une idée : se pourrait-il que la conception de tout
être vivant sous forme “stéréo” — c'est-à-dire, deux moitiés symétriques
soudées ensemble (comme l'est notre corps) — créé l' «illusion» de la
conscience qui m'amène à croire à ma propre existence, à me sentir comme un
être «unique»? Dès lors, ma question «Pourquoi moi ... moi?» peut être formulée.
Étant formé de deux moitiés symétriques : deux bras, deux jambes, deux yeux,
etc. , ce «moi» que je suis se trouve l' «unique» situé à la conjonction des
deux êtres, ces deux moitiés qui me composent. Ce moi serait ce que précisément
nous nommons “conscience” (scientis - cum
, savoir - avec). La certitude découlant du fait que lorsque je vois, entend,
touche, marche, etc. , je suis deux à le faire : ma moitié gauche et la droite.
Je dis alors que je suis «conscient» et j'ai la certitude d'exister et d'avoir
fait ce que j'ai fait.
Dans cette perspective, il m'est aisé de
comprendre que tout n'est qu'illusion. Illusion créé par la sensation de
certitude. Ce que je ressens comme un «je», ne serait que l'illusion donnée par
la cohabitation de deux moi-mêmes. Ce qui m'amène à penser qu'il faut être deux
pour que quelque chose existe, pour que l' «illusion» de la conscience
apparaisse, opère : la chose elle-même et sa “vérification” (chacune des deux
moitiés du cerveau servant à “vérifier” l'autre). Je dis «illusion»
parce que, tous, autant que nous sommes, hommes ou animaux, ne prenons
conscience de l'existence que dans la perspective “stéréo” qui constitue notre
être. Dans l'absolu, pour une plante, une cellule ou une chose inerte, quel est
mon être? Je n'en sais rien. Je ne peux me connaître qu'à partir de ce qui me
connecte au monde et à moi-même : mes sens et mes propres facultés
intellectuelles dans mon état “stéréo”. Tout cela me donne ce que j'appelle l'illusion d'exister. Hors de ma vie,
point d'illusion.
Cet être que nous appelons aussi «notre
esprit» est un être qui surgit un peu de façon “magique”. Son existence n'est
possible qu'en fonction de l'union effective de deux moitiés symétriques
semblables. Ces deux moitiés que nous sommes ne sont pas parfaitement
symétriques. Ça me laisse penser qu'elles sont un peu à l'image des paradoxes
qui m'habitent : le loup et la brebis, le bien et le mal qui se battent en moi,
qui s'unissent aussi et donnent ainsi un sens à mon existence. On a déjà dit : La nature a horreur du vide ;
j'ajouterais : «La vie adore la symétrie,
la paire».
La question Pourquoi moi ... moi? Ne se pose pas du
point de vue de la philosophie du Tao. Selon cette philosophie, celui-ci
m'englobe comme faisant partie de l'Unité de l'Univers. Selon le Taoïsme, si
j'avais la “bonne attitude”, je ne me sentirais pas détaché des autres et de
l'Univers. Ainsi cette question m'apparaîtrait futile, puisque je suis moi,
mais en quelque sorte, je suis aussi en même temps les autres.
