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LA PRESSE
- MONTREAL -
LUNDI 11 JUIN 2001
FRANÇOIS BROOKS
RÉPLIQUES
La haine du col bleu
Aujourd'hui, il est de
bon ton de casser du
sucre sur
le dos de ces travailleurs manuels
que l'on
tourne facilement en dérision avec
mépris.
Reconnus pour être paresseux, on les
caricature souvent
appuyés sur une pelle, oi-
sifs et
imbéciles.
Je suis
col bleu et je sais que l'image véhi-
culée de
mon métier est tout aussi fausse que
pour tout
autre métier. Bien sûr, il y a des
fainéants
dans notre groupe, mais comme
dans tout
groupe, il y a aussi des travailleurs
moyens et
des zélés. Et, pour avoir travaillé
dans plus
de 20 milieux différents avant de
m'engager
pour la Ville de Montréal, je sais
pertinemment que notre
attitude au travail
n'est ni
pire ni meilleure que dans d'autres
groupes
de travailleurs.
Mais
pourquoi donc cette image négative
du col
bleu persiste-t-elle ? Comment se fait-
il que
certains médias s'acharnent volontiers
sur ce
groupe de travailleurs plutôt qu'un
autre?
Je ne
connais personne qui n'a pas une
histoire
d'horreur, vécue par elle-même ou
un de ses
proches, à raconter sur les méde-
cins.
Pourtant, cette profession n'en porte pas
moins son
auréole de respectabilité pour au-
tant.
Pourquoi le col bleu est-il si méprisé?
Le col
bleu s'abaisse généralement à faire
des
tâches que la plupart des gens refuse-
raient de
faire à tout prix. Qui accepterait de
courir en
arrière d'un « truck à vidanges
»
pour 12,50 $ (salaire net après déductions)
de
l'heure, et de respirer pendant toute la
journée
les immondices répugnantes ? Pen-
dant que
j'occupais ce poste, je voyais sou-
vent des
piétons se boucher le nez à notre
passage.
Qui accepterait de travailler dans
les
égouts pour 13,30 $ de l'heure en compa-
gnie des
rats, ces « charmantes » petites bê-
tes qui
font frémir certains rien qu'à y pen-
ser ? Qui
accepterait de marcher l'hiver, la
nuit, à
des températures de -25C devant une
souffleuse bruyante
pour 12,50 $ de l'heure,
durant 12
heures, sept jours d'affilée, même
avec des
pauses pour se réchauffer ? Qui ac-
cepterait
de travailler à la semaine longue
pour
14,70 $ de l'heure à conduire des ca-
mions et
autres engins sales, désuets,
bruyants,
inconfortables, respirer l'odeur de
Diesel
qui s'en dégage, endommager sa santé
et sa
colonne vertébrale ? Qui accepterait,
pour
13,30 $ de l'heure, de passer ses jour-
nées à
faire les réparations à la chaussée par-
fois sous
un soleil brûlant, et à respirer les
émanations de goudron
qui se dégagent des
tonnes
d'asphalte destinées au confort des
automobilistes qui ne
sont pour la plupart
même pas
Montréalais ? Qui accepterait pour
12,95 $
de l'heure de travailler, toujours de
nuit, à
faire les lignes sur la chaussée, s'ex-
posant
aux taxis assassins et autres chauf-
fards en
état d'ébriété des petites heures du
matin ?
Qui accepterait pour 15,60 S de
l'heure
de travailler dans des nacelles à 40
pieds
dans les airs sous toutes les températu-
res
possibles, risquant l'électrocution pour
réparer
l'éclairage de rue qui rend la ville sé-
curitaire ? Qui
accepterait pour quelque sa-
laire
que ce soit d'endurer les invectives des
passants
montés contre nous par une propa-
gande
haineuse?
Pas
vous, non, monsieur (ou madame) le
journaliste qui avez
étudié, vous évitant ainsi
de
travailler dans les ordures, les égouts ou
les
intempéries. L'ordinaire du col bleu c'est
le
bruit, la saleté, les odeurs nauséabondes,
les
lieux inconfortables, les émanations can-
cérigènes, le stress
thermique, les dangers du
métier,
l'usure prématurée de la santé, et... le
mépris
de la population entretenu par cer-
tains
journalistes. Vous vous demandez
pourquoi
le col bleu est déprimé et vous
vous en
moquez. Moi je me demande com-
ment se
fait-il qu'il n'est pas plus déprimé
que
cela. Vous pouvez bien nous mépriser et
continuer à perpétuer
ce mépris du col bleu
que la
maîtresse d'école vous a inculqué.
Vous me
faites penser au dédain sournois
que la
société japonaise entretient envers les
Burakumin, cette
classe sociale inférieure
d'intouchables qui
s'abaissent à faire les bas-
ses
besognes que la religion interdit. Tuer
des
animaux est mal, mais il faut bien que
certains
acceptent de souiller leur âme pour
que
d'autres puissent manger en conservant
leur
odeur de sainteté. Voilà ce que le col
bleu
accepte de faire pour un salaire que
vous
pensez trop élevé mais dont le double
ne
suffirait pas à vous décider de vous join-
dre à
nous pour salir vos mains et donner les
services
indispensables à la population. (...)
Vous pensez vous attaquer à un abcès
lorsque
vous vous attaquez à Jean Lapierre,
mais je
dois vous dire que nous sommes fiers
de notre
chef syndical démocratiquement élu
qui nous
représente tous. Lorsque vous l'at-
taquez,
c'est nous que vous attaquez. Lui, il
fait son
travail selon le mandat que nous lui
avons
confié, avec beaucoup de courage. Je
me
demande si votre chef syndical aurait au-
tant de
courage si la population se mettait à
dénoncer
la profession journalistique avec
autant
de fiel que vous nous dénoncez. Mais
pour ça,
vous ne risquez rien parce que, pour
dénoncer, il faut des
moyens de presse et
c'est
vous qui les détenez. (...)
PHOTOTHÈQUE La
Presse
« Le col bleu s'abaisse généralement à faire des tâches que la
plupart des gens refuseraient de faire à tout prix. Qui accepterait de
courir
en
arrière d'un « truck à vidanges » pour 12,50 $ (salaire
net après déductions) de l'heure, et de respirer pendant toute la journée
les
immondices répugnantes
», se demande l'auteur? |