010119

Le partenaire idéal

par François Brooks

Bonsoir, François

 

Comme on n'a pas pu se parler, je te confie par écrit ce qui m'arrive! Je ne sais pas si tu pourras le lire bientôt, si tu es à Montréal, en tout cas...

 

 Depuis, quelque temps je sentais mon corps vraiment en manque et j'avais un peu peur de moi en ce sens que j'avais peur de fondre à toute proposition de rapprochement physique sans discernement tellement je me sentais vulnérable... J'ai tenté, par la fuite et l'isolement, de me garder à l'abri des tentations car j'avais peur de regretter mes élans par la suite... Après les appels répétés de Jean-Pierre et malgré ma détermination à rester ferme vis-à vis de lui j'ai cédé à sa dernière tentative de rapprochement... Ce fut extrêmement agréable et j'en reste confuse ; j'avais espéré pouvoir m'en confier à toi et avoir le point de vue d'un homme sur la question.

 

Actuellement, je suis partagée entre la déception d'être retournée en arrière, la confusion, et le désir de poursuivre dans "remplir le besoin qui s'impose le plus fort " : l'expression de ma sensualité.

 Il semble pour moi plus facile de le faire avec quelqu'un de connu que de prendre le risque avec quelqu'un de nouveau... surtout que j'ai touché à des plaisirs nouveaux avec lui...

 

Évidemment, pendant que j'explore avec lui je ne suis plus aussi disponible à la recherche d'un partenaire qui pourrait me convenir à plus d'un niveau!

 

 Une amie me confiait que, pour elle, afin de cesser une relation difficile et non satisfaisante elle se trouvait un amant afin de faciliter le passage même si cette personne n'était pas celle avec qui elle voulait entretenir une relation à long terme. Je ne suis pas convaincue que cela pourrait me faciliter la prise de décision et, je ne suis pas sûre de vouloir me placer dans une autre relation sans lendemain.

Évidemment, passer d'une relation sans lendemain à une autre ne m'amènera pas bien loin...

 

Est-ce qu'il faut que je laisse cette relation mourir de sa belle mort? Puisque apparemment elle survit encore c'est que j'ai encore quelque chose à y apprendre j'imagine...

 

En tout cas c'est ce dont je voulais te parler...

 

J'espère que ça va pour toi et que tu passes des vacances à ton goût.

      Je t'embrasse, Mimi

[courriel du 010113]

 

* * *


Bonjour Mimi

 

Cette lettre que tu m'envoies est sublime! J'y retrouve condensé toute la problématique relationnelle des couples romantiques de cette fin de siècle.

 

Je pense que la recherche du partenaire idéal est une chimère bien de notre époque. Nos parents poursuivaient celle d'arriver un jour à voir Dieu. Il me semble qu'en amour nous poursuivons aujourd'hui le même but.

Ça me fait penser à cette image que j'ai dans ma collection de jokes :

 

Ceux qui idéalisent la vie qu'ils veulent vivre se condamnent à être d'éternels insatisfaits. S'actualiser, c'est accepter de vivre l'imperfection. Mais quel genre d'imperfection sommes-nous prêts à accepter?

 

Ton amie me semble poursuivre le même but que toi à l'exception qu'elle se permet quelques baises imparfaites en attendant Godot. Je me demande si nous ne ferions pas mieux de nous remettre à croire en Dieu ; ça canaliserait nos désirs de sublimité et nous perdrions peut-être moins de temps à chercher la perfection là d'où elle ne peut surgir.

 

Pour ma part, je pense que la relation amoureuse est à construire au jour le jour avec les matériaux que les événements veulent bien mettre à ma disposition. J'ai déjà plus de six ans de construit avec Yao-Hua et je cherche à continuer. En revenant de Toronto, Yao-Hua m'est revenue tout simplement comme un homme qui avait besoin de baiser ailleurs revient invariablement vers celle qu'il aime véritablement. J'ai été blessé mais c'est le lot des amoureux de blesser et d'être blessé. Cupidon n'est-il pas représenté comme un enfant-ange innocent décochant des flèches blessantes à tous les amoureux? Je sais que c'est incompatible avec l'idéal actuellement recherché. Mais cet idéal est-il bien réaliste?

 

Seul Dieu pourrait nous apporter un amour aussi parfait que l'on désire... si seulement il s'était donné le peine d'exister. Alors, pour connaître cette perfection, il nous faudra la créer. Es-tu prête à créer ce que tu cherches? Bien des gens veulent avoir des amis mais combien s'appliquent à en être un?

 

Peux-on donner ce dont on manque le plus? L'adage dit que l'on ne peut pas donner ce que l'on a pas. Moi, je dis qu'il faut créer ce que l'on cherche. Et on le possède puisqu'on le cherche. Si nous n'avions pas, en nous, cette perfection que l'on cherche désespérément hors de nous, nous ne la chercherions pas. Tu veux qu'on soit généreux avec toi? Donne généreusement. Tu veux du sexe dans ta vie? Ouvre-toi aux propositions. Tu veux l'amant idéal? Sois une geisha parfaitement soucieuse du bien-être de l'homme que la vie t'apporte, sincèrement, sans attente, sans mesquinerie.

 

Alors, même si la vie ne t'apporte que des partenaires et des amis médiocres, tu ressentiras, comme je le ressens souvent, de la jalousie pour ton partenaire : parce que lui, il a une partenaire beaucoup plus avenante que le partenaire qu'il est pour toi. Mais ce partenaire, ce sera toi. Alors cette perfection que tu cherches, elle sera en toi et tu sentiras la délicieuse sensation de savoir que ce que tu cherches le plus au monde, tu le portes bien vivant au-dedans de toi. Alors tu vivras des moments de félicitée suprême parce que ce que tu cherchais à l'extérieur de toi, tu le sentiras au-dedans de toi. Et ça, rien ne pourra te l'enlever à moins que tu te laisses toi-même aller à la médiocrité, la mesquinerie, les attentes, etc.

 

Tu pourras dire comme je le dis parfois à Yao-Hua : « J'aimerais bien avoir un partenaire comme le tien : généreux, attentif, soucieux de toujours me faire plaisir. Ma partenaire à moi elle est plutôt égocentrique, pingre et fait si peu de cas de moi... Je suis jaloux de toi ; je voudrais m'avoir comme propre partenaire. » Et à ce moment là, tu comprendras que tu es seule, mais seule en solitude avec la meilleure personne au monde. Alors que ton partenaire est seul avec un bien médiocre individu. Tu verras que tu es dans une bien meilleure position que lui. Mais, avec le temps, tu feras doucement fondre son cœur. Tu l'influenceras. Peu à peu, ces remarquables qualités que tu cherchais désespérément ailleurs, c'est toi-même qui les aura construites en lui. Tu auras créé ce que tu cherches. Mais es-tu prête à travailler d'arrache-pied à faire surgir d'abord de toi, ces qualités que tu voudrais tant voir apparaître chez ton partenaire amoureux?

 

Voilà le seul engagement à prendre, voilà la prière que je me fais constamment : « Sois d'abord aussi parfait que celle que tu cherches. »

 

Je t'offre ces réflexions comme une ouverture sur mes pensées, peut-être te seront-elles utiles. Sinon, je souhaite qu'elles te divertissent.

 

Merci de ta lettre et de cette réflexion qu'elle m'occasionne. Tu me fournis un miroir humain merveilleux.

 

xoxo

 

François