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J'ai du bon tabac

par François Brooks

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TEXTE DE RICHARD MARTINEAU PARU DANS LE JOURNAL VOIR (20 au 26 juillet 2000)

 

J'ai du bon tabac

 

La semaine dernière, un jury de Floride a condamné cinq fabricants de cigarettes à payer 145 milliards de dollars en dommages et intérêts à un demi-million de fumeurs pour avoir détruit leur santé.

C'est neuf fois la valeur totale de ces entreprises.

Selon le procureur de la Couronne, ces compagnies méritent d'être punies car elles ont omis de mentionner que leur produit était dommageable pour la santé.

Dites-moi: y a-t-il vraiment des gens qui ont déjà cru que respirer de la fumée était une bonne source de vitamine C? Ce sont sûrement les mêmes personnes qui servent des Pizzas Pockets et du Cream Soda à leurs enfants, en se disant que ça constitue un repas équilibré...

Pourtant, pas besoin d'une étude scientifique élaborée ou d'un avertissement officiel du ministre de la Santé pour savoir qu'emplir ses poumons de boucane n'est pas la meilleure chose à faire! Ils n'ont jamais regardé leurs doigts, les fumeurs? Ils n'ont jamais vu que le tabac les rendait jaunes? Que pensaient-ils que c'était: un signe de santé, la preuve que la vitamine faisait son effet?

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Notre rapport avec la cigarette est complètement tordu. D'un côté, nous reconnaissons la légalité de ce produit (C'est quand, la dernière fois où vous avez vu des gens marcher dans la rue pour obliger le gouvernement à interdire le tabac?); nous permettons sa vente libre; nous subventionnons les cultivateurs de tabac, et nous acceptons que l'État remplisse ses coffres en taxant lourdement cette industrie.

Et de l'autre, nous grimpons dans les rideaux chaque fois que quelqu'un en grille une.

Il faudrait se faire une idée: ou le tabac est hyper-nocif; et alors, on l'interdit purement et simplement. Ou l'on cesse de crier, et on se dit que les gens sont assez grands pour savoir ce qu'ils font. On ne peut pas jouer sur les deux tableaux en même temps!

Tout le monde sait que le tabac est nocif pour la santé! Même en 1949, des sondages démontraient que la majorité des fumeurs croyaient que fumer était dangereux.

Ce n'est pas la première fois que les fabricants de cigarettes sont condamnés pour expier nos péchés. En 1998, les principales compagnies américaines de tabac ont versé plus de 200 milliards de dollars à 46 États. Croyez-vous que l'administration de ces États a utilisé cette somme pour venir en aide aux fumeurs et organiser des campagnes d'éducation auprès des jeunes? Non: la plupart ont utilisé cet argent pour construire des autoroutes ¬ autoroutes, rappelons-le, empruntées par des autos polluantes carburant au pétrole.

On a pigé dans les poches du méchant numéro Un (les fabricants de tabac) afin de construire des infrastructures qui ont bénéficié au méchant numéro Deux (les grosses compagnies pétrolières). Essayez d'y comprendre quelque chose...

En passant, comment les compagnies de tabac vont-elles payer ces amendes, selon vous? En organisant une levée de fonds? Non: en vendant plus de cigarettes.

Mais heureusement, ces cigarettes, elles les vendront probablement en Russie et en Chine. Pas dans notre cour...

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Il ne s'agit pas ici de pleurer sur le sort des géants du tabac. Après tout, c'est vrai qu'ils font un fric fou en ruinant la santé des gens. C'est vrai qu'ils ont menti sur la composition de leur produit. Et c'est vrai qu'ils ont dépensé des millions de dollars pour développer des ingrédients secrets susceptibles de rendre leurs clients accros.

Mais voilà, il ne faut pas se raconter des histoires: ce n'est pas en s'attaquant à l'offre qu'on va faire disparaître la demande. On aura beau enfermer tous les pushers, il y aura toujours des junkies, et ils trouveront toujours le moyen de se procurer leurs doses.

Les méga-poursuites contre les compagnies de tabac nous donnent l'impression que l'État travaille pour le bien de ses citoyens. Mais en fait, il n'en est rien.

Tout cela est de la poudre aux yeux. Du théâtre. Un simulacre de moralité.

L'État ne poursuit pas les compagnies de tabac pour protéger notre santé: il les poursuit parce qu'il a besoin d'argent. Il agit comme les flics qui se cachent en bordure des autoroutes pour atteindre leurs quotas de contraventions. Croyez-vous que les policiers qui se cachent dans un tournant de l'autoroute Bonaventure pour arrêter les automobilistes qui roulent à 100 km/h protègent les citoyens? Non: ils protègent les finances de la Ville. Ce sont des percepteurs de taxes déguisés. Des gros bras lâchés aux quatre coins de la ville pour collecter le maximum d'argent.

Qu'arriverait-il à la Ville de Montréal si tout le monde se mettait à respecter les limites de vitesse? Elle ferait faillite. La Ville survit grâce aux contrevenants. Elle a BESOIN d'eux. Idem pour l'État et le tabac.

Les fabricants de tabac sont les pushers. Et l'État est le junkie. Le reste est un écran de fumée...

 

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VOTRE COMMENTAIRE

 

Message de: David Leroux

 

Encore une fois M. Martineau vous visez et touchez la bonne cible. La société Nord-Américaine, incapable d'assumer ses opinions depuis la venue de la "Political Correctness" est passée à l'étape supérieure : Elle n'assume même plus ses choix de vie. Le Tabac n'est que le début. Bientôt les producteurs de Viande, de patate et de Mais se verront poursuivis car ils ont crée des obèses partout en amérique. Les pauvres grassouillets ne peuvent s'empêcher de bouffer, ils n'ont pas le choix, la bouffe grasse est partout et a envahi nos vies. C'est le retour de l'ennemi intérieur cher à la mythologie américaine : Le régime politique rouge n'est plus un ennemi, il leur en faut un autre. Les nations impérialistes ont toujours eu besoin de ce genre de motivation : Rome et les premiers chrétiens, le IIIè Reich et les juifs, etc. Je suis moi-même fumeur de Gauloises blondes. Chaque fois que j'en allume une je pense : Le tabac peut vous tuer. Et je la pompe en me disant bien que c'est ma vie et mon choix et j'ai en tête de ne pas coûter à la société d'avantage et ne ferai pas traiter un éventuel cancer du poumon. Acceptons-tous la mort que nous nous choisirons et les cimetières seront mieux gardés.

 

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MON COMMENTAIRE AU COMMENTAIRE DE M. LEROUX

 

Bonjour monsieur David Leroux

 

Suite à votre commentaire sur la chronique de Richard Martineau j'aimerais vous exprimer le mien.

 

Vous êtes fumeur et je suis ex-fumeur (depuis 26 ans). J'avais fumé pendant 10 ans, de l'âge de 9 à 19 ans. Comme vous, j'ai toujours été très conscient que chaque cigarette que je pompais me rapprochait d'un cancer. Mais la peur de l'agonie, le devoir d'exemple devant les enfants que j'allais mettre au monde et le désir de vivre m'ont fait entreprendre (et réussir) la chose que je considère encore la plus difficile que j'aie faite de toute ma vie. (et j'en ai traversé des dures ; ceux qui me connaissent personnellement en savent quelque chose)

 

Votre choix stoïque d'assumer votre future agonie vous honore. Parce qu'il est ici question d'agonie. Pas de mort. La mort n'est rien. Personne ne s'en est jamais plaint. Mais, croyez-moi, monsieur, vous ne voulez pas vivre l'agonie que mon oncle Denis Labre a traversée pendant 8 ans après avoir fumé toute sa vie. Ni non plus celle de mon ami Richard qui s'est fait enlever la gorge et qui agonise depuis plus de deux ans. (Je pourrai vous raconter les détails si ça vous intéresse.)

 

Seule votre ignorance vous permet d'être si stoïque. Et voilà bien ce contre quoi les luttes antitabac se battent. Parce que, le tabagisme est une habitude et une dépendance que l'on subit le plus souvent dans l'adolescence, où la naïveté et l'ignorance rendent plus vulnérable. On se croit (à raison) invulnérable puisque la jeunesse est une force incroyable.

 

Je ne sais pas quel âge vous avez mais je vous souhaite, lorsque le moment propice se présentera (le plus tôt sera le mieux), d'avoir la force d'ouvrir les yeux et de choisir la vie. Ou au contraire, de toujours pouvoir garder les yeux fermés sur le genre d'agonie que vous risquez.

 

*  *  *

 

Mais puisque vous avez été touché par le texte de monsieur Martineau, je vous invite à lire les miens :

 

http://www.philo5.com/Textes%20FB1.htm

 

Comme ce dernier, j'écris souvent aussi des textes mais ils ne sont pas publiés. Tout comme mon site personnel n'est pas répertorié dans les moteurs de recherche. Je n'invite à visiter mes réflexions que quelques amis choisis.

 

Mes meilleures pensées vous accompagnent.

 

François Brooks

 

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Vous êtes cordialement invité à visiter mon site personnel:

http://www.philo5.com/

 

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Dans son texte, Richard Martineau amorce une réflexion de toute première importance. À savoir, comment les compagnies de tabac vont-elles s'acquitter de leurs amendes? En vendant du tabac, bien sûr. Mais alors, comment l'amende peut-elle être considérée comme une mesure punitive efficace puisque, en toute logique, le gouvernement oblige les compagnies de tabac à vendre du tabac pour les punir d'avoir vendu du tabac? On entre ici dans un cercle vicieux. On condamne un assassin à tuer pour le punir d'avoir tué!? Pas très moral tout ça : l'assassin et le juge couchent dans le même lit.

 

À mon sens, la seule mesure valable sera l'interdiction pure et simple de la vente de ce produit et la responsabilisation du fumeur pour les frais de soins de santé liés à son tabagisme. En effet, il n'y a aucune autre façon de contrer les effets néfastes pour lesquels les compagnies de tabac ont été poursuivies. Et je pense que, à terme, cette saga n'aura d'autre issue si le législateur veut éviter de se retrouver lui aussi un jour sur le banc des accusés.

 

Serions-nous sur le point de voir s'ouvrir une ère nouvelle où le non-fumeur, après s'être fait enfumer si longtemps, pourra respirer à l'aise partout? Je l'espère.

 

Bien sûr, je suis loin d'avoir la naïveté de penser que les choses seront aussi simples ni qu'elles se feront facilement. Quand les États-Unis auront la cohérence qui s'impose, les compagnies de tabac iront s'installer ailleurs et le pays perdra un revenu intéressant. Sans parler de la contrebande qui s'installera aussitôt. Mais la santé des citoyens sera plus payante que les bénéfices engendrés par les amendes et la vente du tabac. Par contre, ce problème refera bientôt surface dans les pays hôtes qui devront un jour ou l'autre le régler à leur tour.

 

J'ose croire qu'un jour, la fumée sera passée de mode. Nous trouverons alors bizarre et insensé l'idée que nous ayons pu vivre si longtemps en trouvant normal de respirer de la fumée. Pire, payer pour ça!? Qui le croira? Seules les photographies témoigneront de cette coutume archaïque. On peut rêver... mais ce rêve est déjà à notre portée.