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Montesquieu vs Me Goldwater

par François Brooks

Que doit-on penser d'une avocate qui dit à sa cliente : Je vous défendrai bec et ongles, dussé-je faire changer les lois pour obtenir gain de cause. Je ferai des campagnes médiatiques pour influencer l'opinion publique. Nous gagnerons ! Excellente avocate me direz-vous. Pas si sûr... Voyons d'abord de quoi il s'agit.

Aux Francs Tireurs, contre Patrick Lagacé, Me Goldwater a résisté sur trois termes : Lola, fille et blonde.

  PREMIÈRE PARTIE  [1]

  DEUXIÈME PARTIE 

Lola

Même si elle n'a pas su l'expliquer éloquemment, elle a pourtant raison sur la connotation rattachée au prénom Lola. C'est un diminutif de Lolita, associé au prénom Dolorès qui, en espagnol, est un diminutif de Nuestra Seniora de Los Dolores (Notre-Dame des Douleurs). Le prénom Lolita évoque, dans l'imaginaire collectif, la « fille facile ». (Mais peut-être davantage en anglais qu'en français).

fille

Patrick Lagacé avait-il raison d'insister sur fille dans son exemple ? Autrefois la différence entre fille et femme se tranchait par le mariage ; on ne devenait pas femme aussi facilement qu'aujourd'hui. Vieille fille était jadis le vocable utilisé pour la femme célibataire qui avait dépassé l'âge du mariage ; celle-ci était, en principe, toujours vierge. La différence entre fille et femme tient au fait que l'une est pucelle, l'autre pas. Et, comme il fallait jadis être vierge pour se marier, le passage du statut de fille à femme se faisait par l'union nuptiale consommée pendant la nuit de noce. Comme la relation sexuelle est aujourd'hui socialement acceptée bien avant le mariage, les filles deviennent femmes relativement vite après la puberté. Patrick Lagacé, comme nombre d'hommes, s'excite peut-être davantage à penser qu'il fait l'amour à une fille, mais Me Goldwater avait raison d'insister sur le fait que le débat ne concerne que les femmes.

blonde

Ce terme provient du plus profond de notre culture québécoise s'enracinant dans la Vieille France qui chantait jadis Auprès de ma blonde (...il fait bon dormir), très belle chanson d'amour destinée à être fredonnée par le soldat privé de celle dont il est le mari. Les paroles sont dites par l'épouse qui s'ennuie, mais c'est le soldat qui la chante en imaginant sa « blonde » soupirer d'impatience pour son retour. Chanson simple mais cette tournure la rend touchante. Si touchante que la « blonde » est passée dans le langage populaire comme la dulcinée. Aucune notion de ceci n'existe dans l'esprit de l'avocate puisque la culture de La Bonne Chanson ne fait pas partie de son patrimoine. L'animateur a perdu son temps sur un détail qui n'apportait rien à l'argumentation sans même pouvoir lui expliquer sa propre logique culturelle.

* * *

Lola, femme, fille, blonde, épouse, conjointe, partenaire, autant de connotations posées comme les fleurs du tapis où le franc-tireur s'est enfargé lui-même comme un débutant. Au-delà d'un entêtement insuffisamment articulé, Me Goldwater a montré avec assurance qu'elle ne se laisserait pas embobiner sur la signification des mots. Le triomphe de l'avocate est d'autant plus éclatant qu'il se situe dans l'arène d'un adversaire démagogue désarçonné par une anglophone qui devrait pourtant être moins à l'aise que lui en français. Chapeau ! Mme Goldwater, j'applaudis ! Au jeu de la rhétorique, trente ans de barreau dominent assurément le jeune sophiste médiatique.

Pourtant, il me semble que l'animateur aurait pu marquer des points s'il avait utilisé les arguments de la démocratie en s'attaquant aux fondements éthiques de son invitée.

Depuis Montesquieu, nous avons compris pourquoi les trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, doivent être séparés. Les pressions de Me Goldwater sur la sphère législative ne relèvent ni de sa compétence ni de celle de ses pairs. Lorsque le pouvoir judiciaire se confond avec le législatif, nous ne sommes plus en démocratie mais dans un pouvoir arbitraire. Le pouvoir judiciaire doit se contenter de rendre justice avec les lois dont il dispose, votées par le parlement élu démocratiquement pour représenter le peuple. Si elle veut changer les lois, qu'elle abandonne le barreau et pose sa candidature en politique. Sinon, à titre d'avocate, elle est membre d'une magistrature qui doit se contenter de faire son travail avec discrétion, sans pression sur le pouvoir législatif.

Est-il normal qu'un avocat débatte publiquement sur la validité des lois en vigueur alors que sa cause est une affaire pendante ? Que doit-on penser des magistrats qui agitent l'opinion publique ? En exposant son image ainsi aux médias, Me Goldwater n'enfreint-elle pas un des devoirs essentiels de sa profession qui recommande la discrétion [2] ?  Son statut de femme québécoise lui permet-il d'enfreindre son devoir de réserve ? Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'elle utilise les médias pour influencer l'opinion publique. Pourquoi le Barreau ne l'a-t-il pas rappelée à l'ordre ?

On se demande d'ailleurs pourquoi Télé-Québec, institution publique issue d'un gouvernement démocratique, permet à Me Goldwater de publiciser ainsi ses opinions ? Télé-Québec n'a-t-elle pas aussi un devoir éthique envers les citoyens qui paient cette station de leurs taxes ? Quand le gouvernement élu se sert de son pouvoir pour influencer l'opinion publique en exposant les opinions personnelles d'une avocate féministe radicale, fait-il son devoir de représentation ou n'impose-t-il pas sa propagande idéologique ? Toutes ces questions nous indiquent peut-être pourquoi Patrick Lagacé n'a pu aller au fond des choses devant la caméra : il se serait mis dans l'eau bouillante.

Me Anne-France Goldwater aura-t-elle raison du peuple québécois, de nos coutumes et de la démocratie ? Elle voudrait que la même loi s'applique ici, comme au Canada, alors que nous sommes deux cultures différentes. Notre société distincte est issue du Code Civil de Napoléon alors que ses racines appartiennent au Common Law britannique. On ne peut défendre une culture avec les règles d'une autre communauté sans sombrer dans le despotisme. Si à Rome on fait comme les Romains, Me Goldwater ne doit-elle pas défendre ses clientes avec les lois québécoises ? De quelle autorité Me Goldwater peut-elle faire pression pour changer nos lois selon des critères culturels non démocratiques ?

Et si sa démarche n'est pas condamnable, alors pourquoi tous les avocats ne se mettent-ils pas en croisade pour faire changer les lois qui les empêchent de gagner leurs causes ?

[1] Anne-France Goldwater, invitée de Patrick Lagacé à l'émission Les francs-tireurs, diffusé sur Télé-Québec le 16 fév. 2011. (page consultée le 4 mars 2011)

[2] Le devoir général de réserve lié à la charge de magistrat est un principe fondamental consacré à l'échelle internationale. Garantie supplémentaire de l'indépendance et de l'impartialité judiciaires, il vise à assurer que la perception du justiciable ne soit pas affectée sous ce rapport. (page consultée le 4 mars 2011)

Peut-on discuter avec les médias ?

Sur le plan légal, la question est de savoir si l'avocat peut discuter avec les médias d'une affaire pendante devant les tribunaux. Jusqu'en 1997, la situation était relativement simple, de rappeler Me Guy Paquette, de l'étude Paquette Gadler : en vertu de l'ancien article 2.09 du Code de déontologie, l'avocat était soumis à une obligation de réserve qui l'interdisait « directement ou indirectement [de] commenter en aucune manière une affaire pendante devant le tribunal où lui-même ou l'un de ses associés occupe ». Or, le 24 juin 1997, plusieurs dispositions du Code de déontologie ont été modifiées et le nouvel article 2.09 énonce que « l'avocat ne peut faire une déclaration publique de nature à nuire à une affaire pendante devant le tribunal ». A contrario, il lui est permis de commenter une cause et seules les déclarations nuisibles sont prohibées. Quant à la définition d'« une déclaration publique de nature à nuire à une affaire pendante devant le tribunal », selon Me Paquette « il ressort des règles du Code de déontologie professionnelle de l'Association du Barreau canadien que la nouvelle interprétation du devoir de réserve confère à l'avocat un droit clair de s'adresser aux médias, sous réserve que ce dernier agisse avec modération et dignité, qu'il ne créé pas de préjudice à l'image de la justice, qu'il n'influence pas les résultats d'une affaire pendante et enfin, qu'il respecte le secret professionnel ».
Journal du Barreau, Vol. 33, No. 15, 15 sept. 2001. (page consultée le 4 mars 2011)

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