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Avortement et filles-mères [1]

par François Brooks en réponse aux questions de Mme Joëlle G.

Bonjour,

J'ai cru comprendre que vous êtes une maison d'édition masculiniste. Permettez-moi de m'adresser à vous pour un léger éclaircissement.

Corrigez-moi si je me trompe, mais les masculinistes sont pro-vie ?

Les masculinistes semblent aussi en défaveur de l'aide gouvernementale apportée aux filles-mères...

J'aimerais donc connaître l'alternative que l'idéologie propose dans le cas où une fille tombe enceinte, qu'elle ne peut se faire avorter, mais que l'on supprime l'aide gouvernementale dont elle pourrait avoir grandement besoin pour prendre soin d'elle et de son enfant, pendant et après la grossesse. J'aimerais comprendre la vision masculiniste de la société sur ce point en particulier.

Merci,

Joëlle G.

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Bonjour Mme G.

En tant que coauteur et conseiller philosophique du collectif 300 000 FEMMES BATTUES, y avez-vous cru ?, l'éditeur m'a confié la tâche de répondre à vos questions.

D'abord merci de nous avoir soumis ces questions pertinentes qui méritent toutes d'être examinées avec la plus grande attention.

1. Pour commencer, l'appellation masculiniste est une injure madame. Nous ne sommes pas plus masculinistes que vous êtes fémininiste. Voir le texte Distinguons masculisme et masculinisme. Accepteriez-vous de vous laisser nommer par celui qui vous déteste ? Wafa Sultan, honorable féministe qui combat l'ingérence islamiste dans sa vie personnelle, saura mieux vous convaincre que moi : Voir Choc des civilisations.

 

2. Nous ne nous sommes pas prononcés sur la question de l'avortement en tant que groupe. Aucun de nous n'est militant pro-vie. Nous nous interrogeons seulement sur la pertinence d'ouvrir le robinet des subventions pour couvrir universellement toutes les demandes d'avortement alors que notre pays souffre de dénatalité. Le fait de porter des couilles ne doit-il pas engager la même responsabilité que celui d'être doté d'un utérus ? Les enfants à naître ne sont pas des jouets que l'on décide de casser quand le jeu est terminé. La contraception est largement répandue et disponible. Comment se fait-il que notre époque ait tant besoin de recourir à l'avortement ? Pire, comment se fait-il qu'on demande à l'État d'assumer la responsabilité financière d'une jouissante nuit d'étreintes dont il ne tire aucun bénéfice ? Et puisque nous sommes en démocratie, et que le gouvernement c'est nous, pourquoi payerions-nous madame, avec notre argent, son droit à l'irresponsabilité ? Le féminisme est-il un mouvement de déresponsabilisation de la femme ?

 

3. L'aide gouvernementale aux filles-mères mérite un débat plus nuancé que de simplement se prononcer « pour ou contre ». La manière dont vous posez la question fait un bourreau de quiconque s'y opposerait. Essayons donc de donner à votre question binaire une plus noble dimension. Nous pensons que la paternité doit être valorisée aussi bien que la maternité. Le gouvernement qui se substitue aux pères en subventionnant les mères célibataires cause un tort énorme aux enfants. C'est comme s'il instituait un régime de mères porteuses. Nous ne partageons pas l'avis d'Élisabeth Badinter sur les mères porteuses. Nous pensons que chaque enfant doit jouir du droit fondamental de connaître ses deux parents biologiques dans un univers familial équilibré où il n'est pas sujet aux tiraillements comme s'il était un bien de consommation qu'on peut produire, s'approprier ou vendre. Un père est beaucoup plus qu'un guichet automatique ; une mère, beaucoup plus qu'une femelle pleine à alimenter. Il s'agit du respect de la dignité familiale. Là encore, le devoir de l'État est d'aider les parents à bien jouer leur rôle parentaux et non à essayer de faire ce travail à leur place. Pour comprendre l'enjeu du débat, il faut bien distinguer chacun des trois niveaux : la personne, la famille et l'État. Chaque niveau a des devoirs, des droits et des responsabilités. Lorsqu'un niveau s'arroge le droit d'empiéter sur un autre, il ne peut remplir ses devoirs adéquatement et devient nécessairement irresponsable.

Par exemple, si l'État édictait une loi pour réglementer la disposition des meubles dans votre maison, vous penseriez que ce droit n'est pas légitime, ou tout au moins, vous réclameriez que l'État se tienne responsable des bris causés par une mauvaise disposition. Ceci est un droit personnel ou familial parce que c'est la personne ou la famille qui assume. De la même manière, si l'État interdisait l'avortement et mettait votre bébé en crèche pour l'adoption dès la naissance, vous penseriez encore que ce droit n'est pas légitime au nom de vos droits personnels et familiaux. J'introduis ici la notion de droits de la famille en tant que droits distincts de ceux de l'État, régis par une éthique universelle et non pas confisqués par l'État. Il s'agit moins de droits démocratiques variant selon les humeurs de l'époque que du fondement même de la paternité et la maternité, morale ancestrale mais toujours renouvelée. Pensons que le père a aussi des droits familiaux puisqu'il est responsable. Comment peut-on le responsabiliser si on le remplace? D'où dénatalité dans un pays où le père déresponsabilisé ne trouve plus de raisons pour fonder une famille et enfanter. Puisqu'il sait qu'à tout moment son droit de paternité et ses responsabilités familiales peuvent lui être confisqués, pourquoi remplirait-il son devoir de renouveler la population ? Ainsi donc, hommes et femmes restent garçons et filles sans jamais enfanter jouissant comme des nourrissons de mille plaisirs blasants dont ils ne sont jamais satisfaits et qui trouvent leur miroir dans la consommation.

Quand Élisabeth Badinter milite en faveur des mères porteuses, elle ouvre la porte toute grande à la marchandisation des enfants et à l'emprise de l'État dans ce domaine. Il faut comprendre qu'avec une telle idéologie, demain l'État payera les femmes pour lui fabriquer des bébés et renouvellera sa population à coup de subventions hors de toute intervention paternelle. On y est déjà d'ailleurs. Mais bientôt l'État confisquera aussi ce droit à la femme lorsque les bébés éprouvettes seront viables sans utérus. Notre mentalité féministe nous y a préparé. Il s'agirait que cet exploit technique soit possible pour que les femmes comprennent tout ce qu'elles auront perdu de leur humanité en refusant d'assumer leurs prérogatives féminines[2]. La question qui surgit alors est celle de la place de la famille dans la société. Voulons-nous du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley ? La famille a-t-elle encore une légitimité ou n'est-ce qu'un résidu décadent qu'il faut s'empresser d'abolir ? La transmission professionnelle est déjà chose du passé. On a presque aboli le rôle de père ; à part la fonction biologique, le rôle de mère ne tient plus qu'à très peu de chose. Pourtant, de nombreux indicateurs sociaux montrent hors de tout doute la dégradation sociale qui s'installe après l'éclatement des familles. Nous devons donc travailler à ce que celle-ci retrouve une nouvelle légitimité et supporter d'abord les couples qui veulent enfanter.

Pour supporter les filles-mères adéquatement, l'État ne devrait-il pas aller au-delà de l'alimentaire et veiller aussi à ce que le vrai père remplisse son devoir paternel ? Mais comment ce dernier peut-il s'impliquer quand l'État a pris sa place ? Son rôle unique auprès de sa famille lui a toujours apporté la motivation et la fierté de ses enfants. Comment peut-il en être fier alors que plus rien ne leur est transmis de ses valeurs qui toutes proviennent d'une société marchande et écolière qui bombarde continuellement les neurones de sa progéniture et remplace le rôle d'initiateur paternel dans le vaste monde ? Ne doit-il pas se réapproprier de son rôle de père pour retrouver la motivation de la paternité ?

 

4. Le cas hypothétique soumis doit être évalué dans une perspective personnelle et en fonction de la réalité spécifique de la situation. Nous ne pouvons donc pas théoriser sur un cas particulier comme si c'était un modèle. Une approche humaniste est toujours nécessaire et l'étude des besoins au cas par cas doit tenir compte de chaque situation. Le cas que vous soumettez exclut l'avortement contre lequel aucun de nous ne s'est catégoriquement prononcé. D'autre part, ne faut-il pas d'abord essayer de réduire le problème à la source avant d'être acculé à l'impasse morale ? Un ami me disait : « Je suis contre l'avortement jusqu'à ce que je sois impliqué personnellement. ». On pourrait aussi bien dire : « Je suis contre l'excès de vitesse jusqu'à ce que je dépasse moi–même la limite. » Mais si la fille tombe enceinte, c'est donc qu'il y a un garçon coresponsable. Pourquoi faudrait-il l'exempter de sa responsabilité ? Pourquoi l'État devrait-il le remplacer ? Je reviens donc ici sur l'importance de la responsabilisation paternelle. La fille n'est pas seule responsable. Aussitôt qu'elle commet la bêtise de « tomber enceinte », son corps appartient-il à l'État ? Encore une fois, le féminisme est il un mouvement de déresponsabilisation de la femme et du garçon ? Pourquoi abandonner nos libertés à un État froid, distant et impuissant à régir les familles adéquatement ? (Voir le film de Denys Arcand, L'âge des ténèbres.)

Il y a toujours eu des grossesses indésirées comme il y en aura toujours. Le problème est question de proportion. Nous pensons que la responsabilisation constituerait un pas très efficace contre le fléau des grossesses involontaires dans une société où la contraception n'a jamais été aussi accessible et à si bon marché, mais où l'État a confisqué la responsabilité paternelle et familiale. J'ai connu personnellement le cas d'un jeune couple adulte baisant sans précaution et dont la fille est tombée enceinte. Comme elle était aux études et vivait encore chez ses parents, ceux-ci ont mis sur elle toute la pression nécessaire pour l'inciter à se faire avorter aux frais de l'État sans même se préoccuper de l'avis du jeune homme qui envisageait pourtant d'assumer sa responsabilité. On a ici un cas typique de déresponsabilisation forcée de jeunes adultes, du couple et du jeune père en devenir. La fille est maintenue aux études de force dans un système éducationnel interminable qui lui interdit d'enfanter quand pourtant elle est adulte et biologiquement féconde. Ses parents décident et l'État paye ; tout ça au nom de la liberté de la femme. Mais où est la liberté d'une jeune femme dans un État qui décide à sa place de l'idéologie qui la gouverne ? Pourquoi mes taxes devraient-elles assumer la responsabilité d'une situation où droits, devoirs et responsabilités sont mal attribués entre l'État, la famille et l'individu ? Au nom de la liberté de la femme, on l'a déresponsabilisée ainsi que son partenaire. Ils sont devenus d'éternels nourrissons dépendant d'un État qui surscolarise l'individu et incite à l'avortement. Comment une telle société peut-elle prospérer ? On est loin ici de l'avortement thérapeutique qui a fait la gloire de la médecine et libéré la femme des dangers de l'enfantement. Nous nous sommes ainsi égarés dans l'avortement suggéré par les valeurs d'un État féministe irresponsable au service des caprices d'une idéologie déviante qui détourne l'essence même de la femme au profit d'une société consumériste qui la dénature. Ce féminisme heurte le féminin comme aucun patriarcat ne l'a jamais fait et il me fait penser à la clitoridectomie pratiquée dans certains pays d'Afrique par les femmes mêmes. N'est-il pas temps que les femmes ouvrent les yeux et s'en libèrent ?

Comme vous le voyez, une généralisation hypothétique ne peut servir de modèle. L'examen de chaque situation au cas par cas peut présenter des solutions parfaitement viables pour peu que l'on respecte le couple impliqué et que l'on considère la famille comme une option valable pour de très jeunes adultes. L'avortement est envisageable dans la mesure où chacun assume sa part de responsabilité comme il le doit et que ce geste médical reste un geste thérapeutique, ou à tout le moins, à la charge de ceux qui en bénéficient. Encore faut-il que l'État respecte et encourage le droit de chacun à prendre ses responsabilités familiales et s'abstienne de s'y substituer. Mais curieusement, le féminisme a dévié de ses nobles objectifs initiaux pour s'égarer dans une déresponsabilisation des femmes où l'État surprotecteur et aveugle a remplacé le père responsable et pourvoyeur et où le pays sombre dans le manque de prospérité depuis 35 ans. Combien de temps encore pourrons-nous nous payer le luxe de jeter nos forces vives à l'égout de l'irresponsabilité ?

 

Nous vous remercions de nous avoir fourni l'occasion de réfléchir davantage sur ces questions cruciales. Nous espérons vous voir présente au lancement mardi prochain (voir les détails sur ce lien).

 

Cordiales salutations.

François Brooks
www.philo5.com

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[1] Réponse à un courriel adressé aux Éditions Café Crème à l'occasion du lancement de 300 000 FEMMES BATTUES, y avez-vous cru ?

[2] Voir Combattre l'oppression symbolique.

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