050504

Théorie féministe-masculiste,
famille et autonomie

par François Brooks

La théorie masculiste découle, de la théorie féministe, que je préfère nommer « théorie féministe-masculiste ». C'est une théorie de la conception de l'homme, et je pense qu'il faut la reconnaître comme une philosophie à part entière. Elle découle de l'existentialisme dont on reconnaît généralement à Kierkegaard la paternité. On ne sait pas ce qu'est, en réalité, un être humain. C'est pourquoi on parle de « théorie ». Il existe quantité d'autres conceptions de l'être humain. Les philosophes ont depuis longtemps tenté, chacun à sa manière, de nous définir. (Jacques Cuerrier présente ici quelques unes des conceptions de l'être humain.) Dans les réponses proposées, Simone de Beauvoir nous arrive avec une distinction très intéressante : la femme est un être à part entière, distinct de l'homme. L'écrivain anglais D. H. Lawrence l'avait exprimé de manière brillante dans une réplique qu'il faisait dire à son héroïne [1] en réponse à son conjoint « Tu n'arrives pas à comprendre que je suis un être distinct de toi ».

Le féminisme s'est répandu au moment où la femme s'est libérée de ses impératifs biologiques. Ceci s'est manifesté de plusieurs manières, mais a été précipité principalement par l'avènement de la pilule anticonceptionnelle qui a commencé à être distribuée massivement à la population à partir du début des années ‘60. Pour la première fois dans l'histoire humaine, les femmes pouvaient jouir de leur sexualité sans aucune conséquence sur leur progéniture par un moyen de contraception efficace à 100% (ou presque). Le sexe pouvait désormais être vécu entre homme et femme comme une simple fantaisie. Les femmes qui organisaient leur sexualité de manière frileuses et farouche à cause des risques de grossesses indésirées pouvaient enfin se laisser aller à jouir des délices de cette activité ludique. Du coup, les remparts de la morale catholique si utiles à éviter les tentations désastreuses ont perdu leur raison d'être. La liberté de la femme était chose faite dans sa vie la plus intime, son corps lui appartiendrait désormais. Comment pourrions-nous croire qu'elle n'allongerait pas ce goût de liberté dans tous les autres domaines de sa vie? Et d'ailleurs, pourquoi ne l'aurait-elle pas fait?

Mais la controverse causée par cette nouvelle conception de l'être humain nommée « femme » (dans le terme de Simone de Beauvoir) est que, même si elle peut dorénavant décider librement d'enfanter ou non, l'enfant n'en est pas moins conçu par un couple : un père et une mère. Il est reconnu que cet enfant a besoin, pour son développement psychologique normal et pour assurer son équilibre émotionnel, de ses deux parents. Que la femme décide de se soustraire à l'enfantement comme Simone de Beauvoir et nombre de féministes l'ont fait ne cause aucun problème. Jean-Paul Sartre, son compagnon de vie était très heureux de sa relation avec elle. En restant fidèles l'un à l'autre, ils se permettaient néanmoins une liberté sexuelle sans conséquence. Puisqu'ils ne vivaient pas ensemble, la jalousie naturelle et les situations embarrassantes qu'ils auraient pu ressentir s'en trouvaient grandement amoindries. Ainsi, ils se reconnaissaient mutuellement une autonomie inaliénable et échappaient aux règles et aléas de la vie familiale et amoureuse normales.

Sans enfant, chaque individu peut vivre en n'ayant à rendre de compte à personne. Mais l'enfant ne peut être défini à sa naissance comme un être à part entière. Il doit d'abord se développer par l'éducation. Ce n'est qu'une fois adulte qu'il sera autonome. Pour vivre une relation amoureuse aussi sereine que celle de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, il faudrait s'abstenir de faire le choix d'enfanter. Cependant, depuis les 30 dernières années, des femmes ont tenté d'étendre ce concept d'individualité féministe à la famille. Des féministes [2] répondant à l'appel de la nature ont voulu s'approprier l'enfant comme s'il faisait partie d'elles-mêmes. La femme qui a vu son corps transformé par l'enfant qui va naître vit une relation fusionnelle avec celui-ci. Cet enfant est bel et bien sa chair. Elle vit avec lui, à bien des égards, une relation si charnelle, que s'il en était de même avec le père, on la dénoncerait immédiatement sous l'accusation de pédophilie. Et pour cause. Le petit qui tète sa mère lui produit des sensations très agréables. Entre autres, ceci déclenche chez-elle des contractions de l'utérus apparentées à l'orgasme. Mais elles sont tolérées socialement en vertu du fait que cette fonction nutritive est vitale pour l'enfant. On dit aussi que les contractions utérines ainsi provoquées l'aident à replacer cet organe après l'accouchement.

Si l'enfant est si fusionné avec la mère, celui-ci lui appartient-il pour autant? Et qu'en est-il du père dans tout ça? En fait, l'enfant n'appartient ni à la mère ni au père. C'est le père et la mère qui appartiennent à l'enfant qui a besoin des deux. Si autrefois les rôles spécialisés – viscéraux pour la mère et d'ouverture sociale pour le père – allaient de soi, après son émancipation, la femme peut maintenant jouer les deux rôles. En général, rare sont les hommes qui cherchent à expulser la mère de la vie de leur enfant. Ceci est plus facile à concevoir pour un homme, je crois, parce que son rapport à ses enfants est davantage relationnel que viscéral. Mais les masculistes revendiquent maintenant la reconnaissance qu'il appartienne au père et à la mère de fournir à leur progéniture des modèles adéquats pour son éducation.

Si les filles s'accommodent assez bien de ce genre de modèle – compte tenu, ici, de leur évidente réussite sociale – il semble que ceci soit plutôt catastrophique pour les garçons. (Les filles sont maintenant majoritaires dans les hautes études alors que les garçons se suicident trois fois plus que celles-ci.) La dévalorisation du père et de son rôle fait que les fils manquent de modèle adéquat. Du côté des filles, même s'il semble qu'elles se débrouillent assez bien pour assurer leur autonomie, leur manque de modèle paternel les prive d'une base positive solide sur laquelle elles pourraient asseoir leur vie amoureuse.

À la suite du féminisme, les hommes n'ont pas senti immédiatement le besoin de se définir une condition masculine. Ils jouissaient, de par leur rôle traditionnel, d'une autonomie hors du giron familial qui ne les a pas obligé à se « théoriser » comme des êtres à part entière distincts des femmes. À bien des égards, cette distinction était acquise, particulièrement dans leur travail à l'extérieur. Par contre, la dysfonctionnalité croissante de leurs enfants devenus adultes après les ruptures et l'absence de modèles positifs de père et mère, les oblige maintenant à reconnaître qu'ils doivent se définir autrement que par l'autonomie réclamée des féministes. Eux, c'est en tant que pères que leur condition masculine doit davantage s'exprimer. Désormais, bien des femmes le reconnaissent et essaient de trouver un accommodement familial pour celui-ci sans abandonner pour autant leurs acquis d'autonomie.

Il faut alors que l'homme se redéfinisse une place en fonction d'une constante féministe. C'est son rôle familial qui est en cause. L'homme doit aujourd'hui se battre pour occuper une place que certaines féministes avaient prétendu pouvoir combler à elles toutes seules. Le féminisme a défini un rôle d'autonomie auquel les femmes ont adhérées massivement. Jusqu'à nouvel ordre, il semble évident qu'elle vont se cristalliser autour de ces impératifs individualistes : elles ne vont pas « retourner à leurs chaudrons ». On peut donc penser que, l'homme a définitivement perdu son titre d'image dominante dans le couple, puisque ce n'est pas en fonction d'impératifs personnels qu'il se définira, mais bien en fonction d'une place déjà occupée par la femme. C'est à lui de se faire complémentaire à la place qu'elle s'est octroyée. Mais, si la relation de complémentarité imposée par la domination d'un sexe sur l'autre a échoué dans l'ancien modèle patriarcal, peut-on penser que les hommes vont se satisfaire d'une position que la femme a si vigoureusement contestée?

Le modèle de couple féministe initié par De Beauvoir et Sartre me semble incompatible avec la famille. Ces deux philosophes nous ont démontré que la liberté consiste à assumer ses choix. En ce sens, il ont fait preuve d'un remarquable sens de la responsabilité en refusant d'avoir des enfants. On ne peut s'approprier l'indépendance que le féminisme réclame en le conciliant avec les devoirs familiaux sans mettre en péril l'épanouissement de sa progéniture. En mettant des enfants au monde, les féministes-masculistes cherchent à mettre en priorité leur liberté individuelle et leur autonomie sans échapper aux obligations parentales ; autant dire la quadrature du cercle. L'histoire est riche de gens célèbres qui ont gâché leur vie familiale pour pouvoir vivre liberté et autonomie. Pour ne prendre que deux exemples célèbres, on se rappellera Maria Montessori (oui, celle qui a fondé la célèbre école) abandonnant son fils qu'elle ne « redécouvre » que 15 ans plus tard, et Jean-Jacques Rousseau abandonnant ses enfants à l'hospice alors qu'il théorisait somptueusement sur la réalisation d'un idéal d'éducation. À quoi sert-il d'avoir des enfants si on refuse les impératifs familiaux qui leur assurent une éducation dans un climat sain?

Par contre, si le couple, qu'il soit uni ou non, accepte la nécessité de jouer un rôle complémentaire dans l'éducation de ses enfants et que les rôles se définissent par l'essence spécifique de son genre (homme/femme), peut-être l'enfant pourra-t-il recevoir une éducation équilibrée. Mais encore faudrait-il s'entendre sur ce qu'on est prêt à reconnaître en tant que spécificité sexuelle. Quel est le rôle spécifique du père et quel est celui de la mère dans un monde où on sublime l'autonomie? Comment peut-on croire à la complémentarité si chacun est autonome?

[1] Dans une nouvelle de 1911, « l'Ève nouvelle et le vieil Adam », D. H. Lawrence (écrivain anglais).

[2] Il est entendu ici que j'utilise le terme « féministe » comme un raccourci pour désigner « les femmes qui se concevaient comme des êtres distincts à part entière »

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