Barthes, langage et hypnose collective

 Cogitations 

 

François Brooks

2020-05-05

Essais personnels

 

Barthes, langage
et hypnose collective

SOMMAIRE

Résumé

Langage et représentation relèvent du délire hypnotique

Mythologie quotidienne

Tyrannie de la langue

Se libérer par la littérature

La seconde force de la littérature c'est sa force de représentation. Depuis les temps anciens jusqu'aux tentatives de l'Avant-Garde, la littérature s'affaire à représenter quelque chose. Quoi ? Je dirai brutalement le réel. Le réel n'est pas représentable. Et c'est parce que les hommes veulent sans cesse le représenter par des mots, qu'il y a une histoire de la littérature.

On pourrait imaginer une histoire de la littérature, ou, pour mieux dire : des productions de langage, qui serait l'histoire des expédients verbaux, souvent très fous, dont les hommes ont usé pour réduire, apprivoiser, nier, ou au contraire assumer ce qui est toujours un délire, à savoir l'inadéquation fondamentale du langage et du réel.

Roland Barthes, Sémiologie littéraire - Leçon inaugurale, 1977.

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Réalité ->
représentation, répétition, concept, symbole ->
consensus, hypnose, langage, magie, mythe, vérité ->
endoctrinement, religion, tyrannie, fascisme ->
perversion, tricherie, jouissance d'écrire ->
liberté, littérature, art.

Langage et représentation relèvent du délire hypnotique

Le réel est inaccessible. Le langage nous permet de le représenter, c'est-à-dire de le réduire en concepts, en symboles. La maîtrise du langage n'est rien moins que le résultat d'une école où l'on apprend à devenir magicien. Le langage procède d'un endoctrinement culturel. Après de nombreuses répétitions, un sens apparaît et devient vérité. La vérité surgit dans le consensus. La répétition engendre un état d'hypnose. Lorsque l'hypnose devient permanente, nous entrons dans une mythologie opérante. La culture impose une sorte de folie collective qui nous immerge dans la représentation — hors de la réalité.

Mythologie quotidienne

La représentation du réel n'est pas le réel. Le réel réduit à sa représentation fonde le mythe. Le mythe n'est pas confiné dans un passé légendaire historique, mais se manifeste au quotidien à tout moment par le langage. Ce qui s'est passé hier fait déjà partie de l'histoire. L'étude de la langue nous permet de réaliser qu'elle n'est rien d'autre qu'une forme de religion : pratique d'un mythe. Le mythe est la magie par laquelle on réduit le monde à sa représentation.

Tyrannie de la langue

Les mots sont sacrés ; le dictionnaire est une sorte de texte de loi qui en définit l'usage. Leur sens est régi par un ordre que nous devons respecter sous peine d'excommunication, d'exclusion, d'incompréhension. La langue est fasciste ; elle n'interdit rien, mais elle oblige à dire selon les formes qu'elle impose pour que la magie des mots fonctionne. La langue est vivante et se transmet : elle se transforme avec le temps au gré des générations. L'histoire de l'écriture permet de suivre la trace de son évolution.

Se libérer par la littérature

La langue pose un problème colossal aux assoiffés de liberté qui doivent résoudre ce paradoxe : Comment échapper à l'endoctrinement linguistique avec pour seul outil la langue elle-même ? Comment reprendre sa liberté face à la tyrannie de la langue qui impose l'orthographe, la grammaire, les codes et les règles ? Évidemment, on peut y échapper par le silence. Mais la transgression des codes ne libère en rien ; elle enferme le sujet sur lui-même. Barthes propose d'utiliser la littérature comme l'art de tricher avec la langue.

Langage et représentation relèvent du délire hypnotique

Langage : prison autoréférentielle

Avec Barthes, nous entrons, pour ainsi dire, dans les ligues majeures de la philosophie : la philosophie du langage. Il s'agit de décortiquer le fondement le plus substantiel de l'humanité ; entreprise exigeante, périlleuse et paradoxale. Nous n'avons que la langue pour exercer notre investigation sur le langage. L'entreprise boucle sur elle-même : comment expliquer le langage avec du langage, de l'intérieur, sans aboutir dans l'impasse autoréférentielle ? Existe-t-il un moyen pour que l'oeil se voie par lui-même ?

Barthes propose de tricher la langue avec la littérature :
« Il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage. Malheureusement le langage humain est sans extérieur ; c'est un huis clos. On ne peut en sortir qu'au prix de l'impossible. [...] il ne reste si je puis dire qu'à tricher avec la langue, qu'à tricher la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique qui permet d'entendre la langue hors pouvoir dans la splendeur d'une révolution permanente du langage, je l'appelle pour ma part littérature. »[1]

Mais n'allons pas trop vite. Avant d'accéder à la littérature — seul lieu de véritable liberté — examinons d'abord les fondements du langage. Comment ce curieux système de transformation de la réalité en vérité fonctionne-t-il ?

Le dictionnaire, c'est nul

Prenons le dictionnaire. Une brève définition de « soufisme » dit ceci : Ascétisme mystique de l'islam. Le mot est défini avec d'autres mots. Mais si l'on ne connaît pas la signification des mots Ascétisme, mystique et islam, il faut alors procéder en amont, et définir d'abord ces mots pour comprendre la définition de soufisme. Et le processus se renouvelle ainsi indéfiniment pour chaque mot de chaque définition.

On comprend pourquoi Momo disait — dans le film Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran« Le dictionnaire c'est nul ». Le dictionnaire est un outil autoréférentiel fermé. Et puisque le langage réduit la réalité du monde à de simples mots, il faudrait le connaître entièrement pour comprendre toutes les définitions. Mais même si on le connaissait par coeur, nous ne connaîtrions encore rien du monde — d'où la différence entre savoir et connaître. Comment alors s'y prendre pour comprendre le monde ?

Pour comprendre un terme, il faut toujours d'abord connaître les mots qui le définissent. Mais où est-ce que ça commence ? Comment arrivons-nous à connaître le sens des premiers mots nécessaires à comprendre tous les autres ?

Les mots sont des concepts élaborés par les cultures pour représenter le réel. Mais Barthes reconnaît d'emblée que « le réel n'est pas représentable », et que « l'inadéquation fondamentale du langage et du réel tient du délire ». Ce délire est en quelque sorte un état d'hypnose. Lorsque l'on instruit les enfants, on ne fait rien d'autre que leur apprendre à tomber sous le charme des mots : les paroles nous maintiennent en état d'hypnose.

Du babil au délire hypnotique

Le bébé ne distingue d'abord rien d'autre que l'expression émotionnelle dans le « babil » des grands : le ton de la voix. Mais à force d'entendre répéter les mêmes émissions vocales, il va bientôt comprendre que les sons contiennent davantage qu'un simple message émotionnel ; qu'ils s'associent à quelque chose de précis : maman, papa, bébé, chat, chien, toutou, chaise, table, etc. Le même mot prononcé dans le même contexte — présence de la mère, du chat, du toutou, etc. — lui montre à associer la chose à l'émission vocale. C'est alors que l'hypnose commence ; la culture pénètre en lui. Il apprend à substituer la réalité à une représentation vocale. C'est ainsi qu'il accède à l'humanité. L'être humain est un magicien dont le délire tient ses pairs en état d'hypnose.

À force de répétition, un réflexe associatif va remplacer la chose réelle du monde par un concept mental embryonnaire. Comme le chien de Pavlov, le bambin est conditionné ; il va associer le son à quelque chose dans sa mémoire. Le mot maman attirera l'attention de sa mère à volonté. Il comprend vite la magie du langage : elle lui permet d'agir sur le monde. Le mot chat va bientôt déclencher l'apparition de l'image de l'animal familier dans son esprit. Et ainsi, commence le long processus d'humanisation que l'on appelle l'éducation. Chaque répétition va réaffirmer la vérité de l'association, et bientôt l'enfant confondra la chose et sa représentation. Bref, l'éducation consiste à apprendre la magie des mots : forme de délire collectif qui opère la substitution de sons aux choses — pas de chat, pas de maman, pas de toutou ; la réalité a été remplacée par des sons (voir Roscelin). Le conditionnement est si puissant que les sons provoquent instantanément l'apparition des concepts dans l'esprit. Adultes, nous ne voyons même plus que le concept n'est pas la réalité. Le délire est permanent comme la déformation du pied de la Chinoise jadis soumis aux bandages quotidiens. Une fois le traitement terminé, le pied garde la forme comme l'esprit retient l'image mentale des mots de la langue apprise à force de répétition.

Nous vivons donc tous dans le délire !!! Comment est-ce possible ? On le réalise immédiatement en voyage dans un pays étranger. Immergés, par exemple au Japon, la magie du langage n'opère plus. Les conversations, les discours, les émissions télévisées, rien ne m'est familier. Que du baragouinage ! On dit alors que je ne connais pas la langue. Il serait plus juste de dire que je n'ai pas subi la formation hypnotique qui me permettrait de reconnaître le sens magique des mots japonais. Pourtant, ce que j'entends est bien la réalité : des sons arbitraires insensés. Une fois formé au délire collectif d'une culture, il est impossible de s'y soustraire, mais sans y avoir été immergé de longue date, il n'a aucune emprise sur nous.

Mythologie quotidienne

Salut, liberté, félicité

Acheter un billet d'Avion, commander un article sur Amazon, lire un roman ou le journal, fabriquer une chaise, se rendre au travail en voiture, manger à table, s'habiller, sont toutes des activités qui nécessitent une grande connaissance et maîtrise des codes culturels qui nous enferment dans une mythologie opérante. Ces activités banales sont pour nous si habituelles, qu'elles paraissent désenchantées. On le réalise instantanément lors d'un voyage en Chine, au Japon ou en Iran. Éprouver le choc culturel, c'est réaliser que les abracadabras de notre dialecte maternel deviennent soudainement inopérants.

On retrouve partout des routes, des voitures, des lampadaires, plantes, livres, meubles et McDonald's ; oui, les standards occidentaux sont maintenant universels. Mais le langage et la technologie ont une histoire : on dit qu'ils évoluent. Et les artefacts actuels sont toujours investis d'un lourd passé.

Roland Barthes montre que le mythe n'est pas confiné dans un passé légendaire historique, mais émerge à tout moment, non seulement à partir du langage, mais aussi dans la mode, le design automobile ou les objets manufacturés, tous riches en symboles culturels. En ce sens, la religion qui, autrefois, pensait-on, s'octroyait le monopole du symbolique, est aujourd'hui partout. Si je dis que le pasteur conduit le troupeau comme Jésus les disciples, ceci n'est pas moins évocateur que si je parle de l'automobile et de son design aérodynamique comme symbole de liberté. Jésus sauve en montrant le chemin du salut ; l'automobile délivre et permet de conquérir les grands espaces. Autre temps, mythes analogues ; l'âme humaine poursuit toujours les mêmes quêtes : salut, liberté, félicité.

Le concept est la vérité

Tout signe fonde le mythe. C'est la fonction même de la communication. Nous voyons tous les jours des signes qui associent des symboles au monde réel, et que nous prenons pour la réalité. Nous oublions le patient dressage qui nous a appris à remplacer le réel par une représentation. La pomme que je nomme n'est pas une pomme, mais une vibration sonore, un dessin, une représentation. Le héros à l'écran n'est pas un héros, ni un homme, mais un assemblage de pixels lumineux sur l'écran. Le monde réel n'est pas accessible directement par les signes. Aussitôt que j'ouvre la bouche pour dire le mot « arbre », l'arbre disparaît pour être remplacé par le concept signifié dans notre esprit. Ce concept est la vérité, une vérité culturelle qui remplace l'arbre et permet d'en disposer. Dès que l'on sait nommer une chose, on dispose du pouvoir d'assiéger les esprits qui la conçoivent. Voilà le pouvoir magique du langage.

Bien entendu, ce pouvoir est plus ou moins efficace selon la maîtrise des codes. Parce que le langage comporte aussi d'innombrables codes propres aux cultures. Dialectes, inflexions de la voix, style de l'écriture, manières à table, etc. Savoir nommer une chose est aussi important que la manière de la faire dans une situation donnée. « Passe-moi le beurre ! » est un abracadabra aux mille conséquences. Toute injonction est chargée d'une tension émotionnelle : menaçante, froide, affectueuse, neutre, respectueuse, précipitée, etc.

Ce langage, appris dès le plus jeune âge, à force de répétitions, nous nous le sommes approprié. Nous disons je comme si une identité propre jaillissait de soi. Pourtant les mots viennent du dictionnaire. Lorsque l'on parle, ou écrit, nous n'avons pas conscience que ce sont les autres — la socioculture — qui se sont introduits et opèrent notre volonté. On pense parler librement alors que rien de ce que l'on dit ne peut être un abracadabra efficace si l'on ne se conforme pas à ce que cette socioculture commune prévoit dans les usages. Je pourrais même dire avec Henri Laborit que ce sont les autres qui parlent en moi. Et si nous sommes des poussières d'étoiles (Hubert Reeves), nous ne sommes pas moins habités par la totalité de la culture qui nous précède, et qui a été versée en nous comme l'eau dans un vase.

Lorsque je réfléchis — vous savez, la « raison » si chère à Descartes et Alain — ce sont les autres qui réfléchissent en moi. Être seul dans mes pensées, c'est être captif des mémoires qui résonnent inlassablement dans ma tête. On nous enjoint de prendre la parole, de nous exprimer, mais qui donc parle lorsque je m'exprime ? Si j'exprime la confusion émotionnelle et la douleur, si je laisse sortir en vrac les premiers mots qui me viennent à l'esprit, je risque fort d'être rabroué. Nous sommes sans cesse renvoyés à la tyrannie du « aimez-vous les uns les autres ». Lorsque la haine s'introduit en moi, et que je l'essuie sur les autres, elle me revient aussi vite comme dans un jeu de la tague malade où je ne serais jamais dégelé. Mais que faire des blessures qui m'habitent ? Jadis, Dieu consolait ; aujourd'hui, la psychologie soulage. La psychanalyse n'est rien d'autre qu'un exercice d'évacuation des mots qui m'empoisonnent l'esprit. Mais n'y a-t-il aucune autre voie ?

Tyrannie de la langue

La vie n'est facile pour personne. Les contingences quotidiennes nous imposent des frustrations de toutes sortes. Douleur, maladie, conflits : être jeté dans le monde (Heidegger) est un cadeau empoisonné. Les parents le savent bien ; c'est pourquoi ils soignent leur culpabilité en répondant immédiatement aux pleurs de l'enfant. Mais il y a pire encore. La langue nous impose un carcan social ; impossible d'y échapper. Pour obtenir ce que je désire, pour répondre à mes besoins les plus fondamentaux, je dois me conformer aux règles linguistiques qui m'obligent à les exprimer correctement. Vocabulaire précis, grammaire cohérente, intonation appropriée sont les clés indispensables. Quand l'enfant demande du lait, il doit dire « s'il vous plait » ; et gare à lui s'il néglige ensuite de dire « merci ». Cette règle de politesse va gagner en complexité avec l'âge. Seuls ceux qui s'y conforment adéquatement parviendront à progresser dans l'échelle sociale.

Barthes a bien vu la tyrannie de la langue : « Le langage est une législation, la langue en est le code. [...] par sa structure même, la langue implique une relation fatale d'aliénation. Parler, et à plus forte raison discourir, ce n'est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c'est assujettir. [...] la langue, comme performance de tout langage, n'est ni réactionnaire ni progressiste, elle est tout simplement fasciste. Car le fascisme ce n'est pas d'empêcher de dire c'est d'obliger à dire. »

Ainsi, le dictionnaire n'est pas un simple livre de référence qui aide à se débrouiller pour trouver le sens des mots ; il n'est rien de moins qu'un texte de loi qui régit nos relations à l'intérieur de la communauté linguistique. Les mots sont sacrés. Combien de fois n'est-on pas rabroué sur le sens des mots ? Et les discours interminables sur le sens des mots que tout un chacun tente de s'approprier. Rien n'est plus sacré que les concepts de santé, de bonheur, de liberté ; pourtant chacun les appréhende à sa manière.

Les mots nous enchaînent, mais ils comportent aussi la paradoxale faculté de nous libérer. Si j'observe correctement les codes, ils déclenchent des comportements magiques. En formulant mes désirs dans un lieu approprié au moment opportun, ils seront exaucés immédiatement. Au restaurant, vers 19h00, ma faim sera apaisée pour peu que je commande un item du menu, mais ceci ne peut se produire à l'église le dimanche matin. La magie est tributaire du contexte : en temps et lieu, tout est possible, mais hors de l'occasion le plus puissant des rois reste incapable.

Pourtant, ceci montre toujours notre soumission au langage. Comment y échapper ? Y a-t-il moyen de s'en libérer autrement que par le silence ?

Se libérer par la littérature

Pour se libérer d'une contrainte, le premier réflexe consiste à ne pas consentir aux règles imposées. Refuser d'appliquer la grammaire et bafouer le sens des mots pourrait-il libérer du fascisme de la langue ? Évidemment, mais nous serions incompris, et l'enfermement dans un code personnel serait le contraire de la liberté. Si mon langage n'a aucun sens, aussi bien me taire.

Mais comment me libérer alors ? Barthes propose de tricher avec la langue. Qu'est-ce que ça veut dire ? Comment me libérer de la langue en observant ses règles ? La littérature est l'art qui permet ce tour de force sans briser les règles de l'écriture parce que ce ne sont pas celles-ci qui oppriment, au contraire ; comme le Code de la route permet de voyager, la forme de la langue permet de s'exprimer. La tyrannie n'est pas rattachée à la forme, mais à l'usage de la langue.

« Ce ne sont pas seulement les phonèmes, les mots et les articulations syntaxiques qui sont soumis à un régime de liberté surveillée — puisqu'on ne peut les combiner n'importe comment — c'est toute la nappe du discours qui est fixée par un réseau de règles, de contraintes, d'oppressions, de répressions massives et floues au niveau rhétorique, subtiles et aigües au niveau grammatical. Je dirais que la langue afflue dans le discours, le discours reflue dans la langue ; ils persistent toujours l'un sous l'autre comme au jeu de la main chaude. Et la distinction entre langue et discours n'apparaît plus alors que comme une opération transitoire, et quelque chose en somme précisément à abjurer. »[2]

Le discours contraint à l'obéissance ; la langue n'est que le fluide qui l'alimente. Bref, la langue n'est que l'outil qui véhicule une intention.

La littérature oblige à écrire correctement, mais elle permet d'exprimer ma propre liberté. Et c'est en cela que l'écriture devient la jouissance d'exprimer le sens de ma vie hors des lieux communs des discours de pouvoir. La sémiologie est l'outil nécessaire qui permet d'analyser comment notre société produit les stéréotypes dont nous cherchons à échapper. Ainsi, la littérature triche le discours de pouvoir et permet la jouissance d'écrire. Toute écriture est une sorte de psychanalyse qui soulage de l'encombrement mental imposé par la culture.

Exemples de discours de pouvoir :

  • Écrivain à gage qui applique la recette du roman à succès.

  • Journaliste dont les articles consolident l'idéologie dominante.

  • Essayiste qui tente de convaincre et diffuser la pensée qui le séduit.

  • Rédacteur de discours électoral.

  • Éditeur au service de la rentabilité de sa maison.

Bref, toute écriture à visée idéologique ou utilitaire.

Marcel Proust est l'exemple type du créateur littéraire qui exerce son art en pratiquant la jouissance d'écrire.

Barthes propose la perversion en tant qu'indicateur de jouissance — la perversion étant tout ce qui échappe à l'ordre naturalisé par l'idéologie. Le langage fonde l'humanité, mais les formules « jouir sans entraves » et « il est interdit d'interdire » trouvent leur forme la plus achevée dans la littérature. Tricher la langue c'est se l'approprier pour jouir d'écrire hors de toute finalité imposée par l'ordre établi ; c'est consentir à l'hypnose créative ; c'est inventer des représentations inusitées ; mais c'est avant tout se donner la liberté d'échapper aux contraintes inévitables ; c'est réaliser l'utopie, l'impossible. Et c'est parce que l'écrivain sait qu'il s'engage dans une voie sans issue qu'il persévère obstinément, comme Sisyphe. La littérature est un acte de foi ; elle est la religion qui confère à la liberté sa forme d'expression la plus avancée.

[1] Roland Barthes, Leçon inaugurale - Sémiologie littéraire, Collège de France, 7 janv. 1977.

[2] Ibid.

Philo5
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