Saussure magique

 Cogitations 

 

François Brooks

2019-01-18

Essais personnels

 

Saussure magique :
le langage crée le monde

SOMMAIRE

Paradoxe initial

Trois concepts issus de la perception

Le langage : un état d'envoûtement permanent

L'objet réel et l'objet conceptuel

Langue publique et parole privée

Articulation du langage :
Perceptions sensorielles + association = signe, signifiant, signifié

Expérience troublante

Paradoxe initial

Il n'y a pas un seul terme employé en linguistique auquel j'accorde un sens quelconque.

F. de Saussure, Lettre à Meillet, 4 janvier 1894.

À la fin de ce texte, vous aurez compris le fabuleux mécanisme de la création du monde. Prêt pour un vertige philosophique hallucinant ? Allons-y !

La philosophie de la langue est difficile à comprendre parce que nous n'avons rien d'autre que la langue pour en parler. En effet, c'est avec des mots que nous devons l'analyser. Un peu comme si nous devions tout faire en regardant le monde à travers un miroir déformant, nous ne disposons que de mots incertains pour essayer de comprendre l'usage de mots tout aussi incertains. Entreprise circulaire et autoréférente qui, à l'instar du paradoxe de l'oeuf et de la poule, oblige à postuler contre toute cohérence pour établir un raisonnement fondé sur la déraison initiale, c'est-à-dire, magique.

Trois concepts issus de la perception

Pour nous aider, Saussure a défini trois concepts de base articulés dans un système nommé linguistique.

1. Le Signifiant est un symbole représentant ce qui est dit.
Par exemple, le mot « ARBRE » est un signifiant. En soi, ni le son ni les lettres le composant ne veulent rien dire ; ils sont arbitraires. Mais, par un ingénieux procédé, il est possible de lui attribuer un sens.

2. Le Signifié est le concept établissant ce que l'on pense sur l'ARBRE.
Ce concept est aussi le produit d'une ingénieuse création qui renferme tout ce que l'on peut penser à propos d'un arbre depuis la plus simple image jusqu'à l'analyse détaillée de ses composantes et fonctions les plus complexes.

3. Le Signe est l'action mentale qui consiste à associer deux éléments qui n'ont rien de commun, mais dont la constante association produit l'effet magique de l'idée conventionnelle.
Par exemple, en pointant du doigt un ARBRE réel, et en prononçant le son « aRbR », à force de répétition, je finis par associer le son à la chose, si bien qu'une convention s'établit dans mon esprit, à savoir, que chaque fois que j'entendrai ce même son, il deviendra signifiant, et le concept d'ARBRE surgira dans ma pensée comme signifié associé au son. Dès lors, le son deviendra proprement magique ; il se transformera en mot. Les mots sont des représentations mentales qui permettent d'agir sur tout objet, qu'il soit réel ou imaginaire.

À ces trois concepts, on doit ajouter un quatrième élément essentiel :
4. La Perception sensorielle est l'ancrage nécessaire dans le monde réel, tel que nous le percevons : son, lumière, matière, papier, gribouillis, geste, etc.
Exemples : l'ARBRE réel; le son « aRbR », le dessin d'un arbre. Les perceptions sont réelles, les concepts et les symboles sont fabriqués à partir d'associations arbitraires, mais constantes. La pérennité de l'association apporte au mot sa valeur magique.

Le langage : un état d'envoûtement permanent

Il faut bien comprendre dès le départ que les sons ne sont que du bruit, des grésillements sans aucune signification particulière. C'est par l'association constante et répétée que l'on s'hypnotise à les percevoir comme des signifiants. Le langage n'est rien d'autre qu'un état d'envoûtement permanent à l'intérieur d'une culture linguistique. Il nous est si naturel que nous le prenons pour la réalité. Pour en sortir, il suffit de s'immerger dans une langue étrangère. Nous éprouvons alors l'angoisse de la solitude. Hors de la meute, nous sommes perdus ; sans référence, l'existence n'a plus de sens.

Le mot est une sorte de produit enchanteur. Aussitôt qu'il est prononcé, il déclenche une apparition spontanée dans l'esprit. Comme nous sommes habitués au langage, nous faisons si spontanément la relation entre le mot, le concept et la chose réelle que nous ne les distinguons guère. D'où les multiples confusions donnant lieu à d'interminables palabres. Les répétitions incessantes associant le mot à la chose qu'il représente sont nécessaires pour réaffirmer sans cesse la signification de nos mots et la vérité construite par le langage. « À force d'en parler, le néant finit par avoir de la consistance. (Léo Ferré) » Les prières religieuses n'ont pas d'autre but.

Aucune opération mentale n'est plus fantastique, plus extraordinaire et fascinante que le langage. Puissante, mais fragile aussi, lorsqu'il s'agit de transformer les choses en objets mentaux ; la magie opère souvent de manière instable. C'est pourquoi la maîtrise de la langue demande la répétition pour fixer dans nos esprits, le plus précisément possible, la valeur des mots d'usage courant. Oui, valeur, parce les mots n'ont pas la même valeur pour tous et dans chaque circonstance. Voilà l'autre aspect magique du langage : selon l'époque, le lieu et le contexte, un même mot prononcé entraînera des conséquences fort différentes.

L'objet réel et l'objet conceptuel

Il existe deux types d'objets : 1. l'objet réel et 2. l'objet conceptuel. La plupart des malentendus viennent du fait que nous confondons souvent l'un et l'autre. Et pour cause, puisque l'arbre conceptualisé dans notre esprit est de même nature que, par exemple, le concept d'amitié. Par la magie associative, le son « arbre » ou « amitié » fait surgir un concept dans la tête du francophone. Dans les deux cas, le concept est un objet mental. Mais il est associé à des objets de natures différentes : l'un concret — l'arbre réel ; l'autre abstrait — l'amitié en tant que type de relation humaine.

L'objet réel est facile à appréhender : on peut le voir, l'entendre, le mesurer. On lui associe un son pour le saisir mentalement. L'objet conceptuel est beaucoup plus difficile à saisir. Même en lui associant le même son, on n'est jamais tout-à-fait certain de ce que l'autre conceptualise puisqu'il en va de son expérience personnelle, privée.

Langue publique et parole privée

Le langage comporte deux volets : 1. publicla langue ; et 2. privéla parole. La langue appartient au peuple qui la pratique, et elle fluctue selon les époques et les frontières. À la frontière de deux communautés linguistique, les langues déteignent l'une sur l'autre. De même, entre les époques la langue se transmet, mais les nouvelles générations l'accommodent à leur usage. Ainsi, lorsque je dis le mot « nouveau », il y a dans le terme, en même temps, tout ce que mes ancêtres y ont jadis conceptualisé, et ce qui s'applique à la situation actuelle. On l'exprime par la boutade : « Rien de plus vieux que le mot " nouveau " ! »

D'autre part, la parole est privée ; c'est l'appropriation de la langue par l'individu. Rien de plus intime et paradoxal. La culture pénètre dans les replis les plus intimes de notre personnalité ; elle nous fonde, elle nous structure, elle régit les termes de nos pensées les plus intimes. Intimes ? Pas si intimes puisque nous n'avons que le langage de notre culture pour nous exprimer. Notre intimité la plus profonde est indicible, et pour cause ; l'appareillage linguistique culturel se l'approprie aussitôt qu'on utilise les mots usuels. Chaque génération essaie d'y échapper en inventant de nouveaux termes pour revendiquer sa spécificité.

Chaque individu est peuplé de toutes ses expériences linguistiques personnelles. Il est peuplé de myriades de rencontres où chacune lui a laissé une empreinte dont il est la somme. L'individu est unique, mais multiple. Je sens mon expérience personnelle comme le fil de mon être — toujours le même — subsistant à travers le temps et les lieux où j'ai vécu. Mais aussi, rien du langage qui m'habite ne m'appartient personnellement puisque tout langage est, par définition, publique. La langue qui m'habite est la somme des traces linguistiques que les autres ont inscrites en moi à travers nos échanges. Je ne suis rien d'autre que les autres.

Voilà le plus grand paradoxe de l'humain : unique dans sa conscience individuelle, animale, et publique dans sa constitution culturelle langagière. Paradoxe magique puisque, lorsque je prends la parole, c'est l'individu qui s'exprime, mais aussi la somme de la culture entière de l'humanité à travers les âges depuis que l'homo sapiens a eu la géniale idée d'associer des choses n'ayant aucun rapport entre elles — par exemple, le son « aRbR » à l'arbre réel — pour inventer la transmission de son esprit à travers les siècles et la multitude. Transmission orale, mais aussi scripturale. Ainsi naîtra l'écriture. Depuis les Sumériens, dix mille ans m'habitent, n'est-ce pas magique ?

Abracadabra, Saussure magique :
Ancêtres vivent sous mes paroliques !

Articulation du langage :
Perceptions sensorielles + association =
signe, signifiant, signifié

L'association de deux choses réelles est l'exercice mental nécessaire pour que, dans l'esprit, surgisse le concept (l'image). Mais elle n'est pas, a priori, spontanée. L'individu doit y avoir été entraîné culturellement. Une fois l'entraînement effectué au moyen de nombreuses répétitions, les concepts surgissent machinalement, automatiquement, comme par magie, sans même que la volonté y participe. L'individu se trouve alors intronisé dans la culture où il a été exposé. Soudainement, tout prend sens. Non pas que le sens existe en soi, mais le fait que la communauté entière des ses locuteurs reconnaisse le même sens dans les sons qu'ils utilisent pour communiquer. En s'appropriant les mots du langage, il devient membre de la communauté humaine à part entière ; les sons appris comptent pour une réalité à l'intérieur de sa culture. Il devient un être symbolique, c'est-à-dire envoûté par le langage.

Avant d'être interprété comme un mot, le signifiant est d'abord un son indistinct, un gribouillis indéterminé. C'est lorsque l'esprit, en l'associant à un objet déterminé, établit une relation symbolique, que le son, le gribouillis, se transforme en signifiant. Le mot « arbre » signifie alors l'objet «», et il n'est un mot que lorsqu'on associe les cinq lettres « a.r.b.r.e » à l'arbre réel.

L'association est un signe. C'est l'association qui, par magie, fait apparaître la valeur du signifiant. Le signifiant est un ancrage conventionnel dans la réalité matérielle ; il est toujours un son, un artefact graphique — lettres, dessin ou geste. L'entraînement à l'association déclenche l'apparition du concept — du signifié — dans l'esprit humain.

L'association consiste à créer la mémorisation d'une paire pour qu'ensuite, la reproduction d'un seul élément provoque chez le sujet le réflexe de la recomposer mentalement. Si je suis entraîné à toujours entendre le son « aRbR » chaque fois que je vois ceci : «», inévitablement, lorsque je serai exposé à l'un ou l'autre élément, mon esprit reconstituera la paire automatiquement, sans même que ma volonté intervienne. À force de répétition l'esprit garde la trace des expériences vécues qui deviennent des habitudes. La mémoire reconstruit spontanément les termes associés fréquemment.

Le langage consiste à reconstituer un concept fixe à travers des perceptions mobiles ; découper dans la masse mouvante des sons et des visualisations, des éléments constants qui, suite à l'entraînement culturel, produisent le réflexe de reconstituer les concepts. Le son « aRbR » ne devient un signifiant que si on le considère comme un signe fixe, constant, toujours associé à l'arbre réel. Cette association est la paire. Lorsque l'entraînement est efficace, on finit par prendre les mots pour les choses réelles auxquelles ils ont été associés. C'est alors que l'humain est totalement cultivé, c'est-à-dire qu'il n'existe que par sa formation culturelle, dans un monde intérieur qui cherche sans cesse à se reconnaître dans les concepts de ses pairs. Son univers intérieur sera plus ou moins vaste selon qu'il aura été exposé et familiarisé à une plus grande variété culturelle.

Expérience troublante

Voilà pour la théorie. Maintenant, expérimentons. Pourriez-vous tolérer, pendant les dix prochaines minutes d'écouter la vidéo suivante ? Probablement pas. Pourquoi ? Parce que les paroles n'auraient aucun effet magique sur votre esprit. La langue japonaise n'a aucune emprise sur vous. Aucun signifiant, aucun signifié, aucun signe reconnaissable. Pourtant, le format, la présentation, le montage, la structure, le rythme, le ton, l'atmosphère musicale, tout cela vous est familier. Vous pourriez quand même vous y intéresser. Pourquoi ? Parce que notre culture nous a aussi appris à associer d'autres composantes contextuelles qui permettent, malgré l'absence sémantique, de comprendre de quoi il s'agit. Une part sans cesse grandissante de notre culture devient universelle.

Ma petite fille de trois ans commence à parler. J'ai vécu récemment le choc culturel de son entrée dans le langage. Elle m'a dit quelques mots en me regardant droit dans les yeux. J'ai répété ses mots. En connectant du regard et faisant « oui » d'un signe de tête, elle confirma que c'était bien ce qu'elle voulait dire. Le langage est un merveilleux enchantement. Nos deux esprits sont maintenant nés l'un à l'autre. Désormais, elle existe pour moi à travers la culture. Nous pouvons parler, c'est-à-dire nous enchanter mutuellement. La parole est magique ! Le langage crée le monde.

Philo5
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