Kierkegaard et paradoxe libérateur

 Cogitations 

 

François Brooks

2018-08-16

Essais personnels

 

Kierkegaard et paradoxe libérateur

 

La vie ne peut se comprendre que rétrospectivement, mais elle doit se vivre de manière prospective.

Kierkegaard

S'il les signait tous du même nom, on penserait avoir affaire à un individu incohérent, mais Kierkegaard choisit des pseudonymes différents pour chacun de ses écrits : autant de personnages constituant ses multiples personnalités qui, comme chez le romancier, interagissent pour constituer le fil d'une aventure constituant de passionnantes interrogations. Il est difficile à saisir si l'on essaie de considérer son oeuvre comme une philosophie unifiée. Personnage caméléon, il se perd souvent dans d'obscures digressions pour revenir à son sujet après de nombreuses pages. On peut alors penser que ses écrits sont des réflexions personnelles qui montrent une pensée s'étudiant elle-même. Si certains grands thèmes reviennent, les explications des exégètes ne sont guère éclairantes puisque chacun présente une perspective qu'on peine à recouper chez les autres. Évidemment, chacun s'approprie du philosophe à sa convenance ; une fois l'essentiel énoncé, les usages sont multiples. Pour ma part, ce qui m'étonne chez Kierkegaard c'est qu'il aboutit au paradoxe où Dieu lui sert de joker pour justifier l'absurde : la foi. Celle-ci devient alors une cage où l'individu se retrouve seul avec son Dieu, n'ayant de compte à rendre à personne, et que, s'il est fautif, ce n'est qu'au regard du dieu intérieur, mais que la faute suprême serait de se considérer comme fautif. On finit par penser que le philosophe se rit de nous, caché dans une intériorité impossible à révéler, et qui boucle absurdement sur elle-même.

Si Kierkegaard invite à être soi-même en se choisissant soi-même — à exister —, à se créer soi-même, en cela, il n'apporte rien de plus que la lumineuse philosophie des Grecs anciens. Comme l'être vit, il est quelque chose de changeant, et ses écrits ne seraient alors rien de plus qu'un outil pour explorer sa multiplicité — un journal personnel dont la forme littéraire le présente sous différents auteurs.

Mais quel est donc le fil conducteur de l'oeuvre ? Comment le comprendre ? En fait, il faut simplement connaître les grandes lignes de sa vie intime pour comprendre que sa philosophie est une sorte de récit intellectualisé des pénibles événements traversés.

Le stade esthétique raconte sa vie de jeune dandy séducteur. On sait que Kierkegaard, comme tant d'autres philosophes, n'a jamais travaillé. La fortune léguée par son père le mettait à l'abri du besoin. Centré sur sa petite personne, il lui était loisible de se concentrer à ne satisfaire que ses envies personnelles. En cela, il était égocentriste comme nous le sommes tous, et il arriva bien vite à la futilité des plaisirs de la vie. Il rencontre alors Régine Olsen, ravissante jeune femme de neuf ans sa cadette. Le dandy triomphe. Il a saisi dans ses filets l'objet de son plaisir. Ils se fiancent. Mais l'étau se resserre. Le dandy jouisseur va-t-il muter en adulte responsable ?

Le stade éthique raconte l'épisode où Kierkegaard essaie de se convaincre de la valeur d'une vie responsable. La perspective du mariage qui approche l'inconforte : épouse, enfants, devoirs familiaux et vie rangée, un changement radical se profile. Pendant l'année qui suit les fiançailles, il essaie de se convaincre de la valeur d'une liberté qui choisit de s'entraver elle-même par l'engagement, et qui accède ainsi à une existence choisie. Mais ce stade n'est guère satisfaisant puisqu'il aboutit à se mettre au service des autres. En se mariant, le philosophe aurait perdu la liberté — son existence aurait été diluée dans les rôles matrimoniaux. Notre philosophe n'était pas de la trempe du héros tragique qui sacrifie sa vie à l'ordre familial prescrit par l'époque. De plus, qu'aurait-il à donner ? Son nom ? « Kierkegaard » signifie « cimetière » en danois, rappelant sa vie morbide. En effet, sa famille est presque décimée, et il s'attend lui même à mourir avant l'âge de 33 ans en vertu d'un sort scellé par l'obscur pacte qu'aurait fait son père avec le diable dans la jeunesse. On l'a méprisé de s'être désisté, mais il a eu raison ; il avait trop peu à donner ; il mourut d'ailleurs assez jeune, à 42 ans.

Le stade religieux transpose le choix tragique de Kierkegaard qui rompt ses fiançailles pour échapper au « nous » marital. Notre philosophe est un « moi », qui refuse de fusionner, un être existant par et pour lui-même. Il s'oriente en théologie, mais sera confronté à une terrible peine d'amour qu'il traînera jusqu'à la mort : « Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas, tu le regretteras également. » Ses écrits prennent alors une perspective philosophico-théologique où il aboutit à d'absurdes conclusions qui se justifient elles-mêmes par la foi en un Dieu personnel intériorisé. Il pense alors avoir choisi de devenir le « chevalier de la foi », obéissant à Dieu, le dieu intérieur ineffable que chaque individu porte en lui-même, le Dieu qui fonde l'existence personnelle privée, inaliénable, le Dieu qui polarise les regrets de l'individu tout en les absolvant. L'existant sait qu'il est pécheur, mais il peut compter sur le dieu qui gouverne sa vie.

Bref, la philosophie de Kierkegaard semble plutôt banale ; elle raconte son propre cheminement à travers les stades qu'il élabore, en tout point conformes à la pensée courante de l'époque. Élégante intellectualisation d'un esprit fécond qui a su s'ensorceler lui-même pour s'accommoder d'une pénible existence. Patronyme maléfique, famille décimée, nature dépressive, refuge dans la religion, mais pourvu d'une plume agréable. Sa fécondité littéraire rétablit l'équilibre. Il a produit en très peu de temps de somptueux écrits ancrés dans la théologie chrétienne dont il critique pertinemment l'usage de l'époque. Rien de très original que tout penseur contemporain n'aurait pu formuler sans trop de difficulté. Voilà pour le côté facile de notre philosophe, mais si on en reste là, on passe à côté de l'essentiel. Et ce serait facile dans le contexte religiophobe actuel.

Évidemment, la dénonciation de l'abstraction comme fumisterie de l'existence ; la distinction des stades esthétique, éthique et religieux ; la réflexion féconde sur la liberté de l'être ; les réflexions sur Abraham en tant que meurtrier potentiel, et de Job maintenant malgré tout une foi indéfectible envers un Dieu particulièrement cruel ; tout ceci donne à son oeuvre des piliers fantastiques. Mais Kierkegaard va plus loin, beaucoup plus loin. Il a pratiqué une introspection si fine qu'il est arrivé au bout du monde de la réflexion. Il a vu que Dieu n'est pas un nom, mais un concept. Il a compris que rien de nouveau n'est possible puisque tout se fonde sur la répétition, donnant pour preuve l'évidence que s'il y avait du nouveau — véritablement nouveau — il nous serait impossible de le voir ni même de le concevoir. Il a été au bout des réflexions des Grecs anciens — dont les Éléates — qui montrent que la frontière de la pensée rationnelle aboutit sur le paradoxe où tout raisonnement s'effondre sur lui-même puisqu'il a besoin de la contradiction pour s'affirmer.

Refusant le modèle historiciste de Hegel, où émerge un pas de l'histoire à partir de toute contradiction (thèse / antithèse : synthèse), il maintient la valeur absolue du paradoxe. Voilà bien une pensée qui force l'admiration. Dans son entêtement à résoudre toute contradiction, le courant rationaliste s'évertue à faire disparaître l'incohérence, alors qu'elle se situe au fondement même de toute pensée. Pour Kierkegaard, l'existence implique le paradoxe, et il n'a pas eu peur de creuser dans cette voie apparemment sans issue, d'où son génie. Il est du calibre de Wittgenstein qui ose mettre le point final de sa philosophie du langage en postulant qu'il faille se taire. Il affirme que la philosophie aboutit inévitablement sur le paradoxe et l'ironie, ce qui revient à peu près au même. Il rencontre ainsi la grandeur du Bouddha qui éclate d'un grand rire lorsqu'il atteint l'illumination ; et celle de Lao-tseu, où la complémentarité de l'être et du néant est nécessaire. Il surpasse même le principe de l'Éternel retour de Nietzsche en montrant l'inévitabilité de la « répétition », non pas dans des vies ultérieures hypothétiques, ou pour quelque considération éthique, mais immédiatement en tant qu'existence au quotidien, une répétition constituante de l'existence, celle là même qui faisait dire à Léo Ferré : « À force d'en parler, le néant finit par avoir de la consistance. »

Si Kierkegaard est boudé par nos contemporains, c'est peut-être à cause du ton théologien désespéré. La chrétienté nous a saoulés de morbidité, de grenouilles de bénitier, d'abstinence sexuelle et de symboles éthériques. Peut-être aussi à cause du logiciel romantique si profondément installé dans la conscience actuelle, où nous interprétons sa rupture amoureuse comme l'essentiel de son existence. Mais si l'on arrive à dépasser les événements dramatiques de sa courte vie pour le suivre au bout de son voyage, Kierkegaard illumine la pensée d'une manière si extrême qu'il ébranle jusqu'à notre foi philosophique toujours perdue dans l'idolâtrie de la rationalité. On est tenté, paradoxalement, d'arrêter toute réflexion puisque, poussée dans l'absolu, toute construction intellectuelle s'effondre sur elle-même pour ne plus laisser que l'être, à la frontière du « ne pas être », et dont l'existence ne reconnaît pas assez ce qu'elle doit au néant contre lequel elle lutte à chaque instant pour se constituer en permanence par le mouvement de la répétition sensorielle qui teste sans cesse un monde où la réalité n'apparaît qu'au bout de vérifications incessantes. Si chaque philosophe nous permet le vertige philosophique, j'avoue que la manière dont Kierkegaard traite le paradoxe est parmi les plus troublantes, et en même temps, des plus libératrices.

En philosophie, il existe une règle d'or : la cohérence. Rien d'absurde ne peut être affirmé sans être disqualifié du champ de la pensée. Mais que faire du paradoxe ? Toute pensée naît du paradoxe, Kierkegaard le montre avec génie. Est-ce absurde ? Bien sûr ! Mais aussi, libérateur. Wittgenstein disait que la philosophie montre l'issue de la bouteille à mouche qu'est le langage. Kierkegaard, quant à lui, montre l'entrée où le paradoxe permet d'accéder à l'essence de la philosophie. Voilà en quoi il est si troublant ; et libérateur aussi, puisqu'il permet d'échapper à l'idolâtrie de la logique.

Philo5
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