Berkeley anéantit la matière

 Cogitations 

 

François Brooks

161110

Essais personnels

 

Berkeley anéantit la matière

 

L'aveugle opéré, à 1re vue, ne pourrait dire à quelle distance de lui est ce qu'il voit, ni même si cela est hors de lui ou dans son oeil.

Berkeley, Cahier de notes, #57, 1707

Les hommes meurent, ou sont dans un état d'anéantissement, plusieurs fois par jour.                                                     Ibid., #83 [1]

Entrer en philosophie, c'est comme rentrer au Pays des merveilles, et chaque fois que je repense à Berkeley, je partage la sensation d'Alice qui plonge au plus profond d'un puits où l'attendent mille étonnements plus fantastiques les uns que les autres.

Berkeley a fait disparaître la matière à tout jamais, sans explosions ni rien détruire, laissant James Bond loin derrière. Il a simplement exposé un raisonnement si évident, si béton, que personne n'a jamais pu le réfuter. Et pourtant, il s'en trouve encore pour penser que l'on vit dans un monde matériel.

Bon. Imaginons pour un instant qu'il existe, ce monde matériel. Personne ne niera qu'existe aussi sa contrepartie spirituelle. Si la table existe, pour qu'elle soit appréhendée, il faut quelqu'un qui y pense. Hors de la perception, rien n'existe. Et si on peut y penser, c'est par la passerelle de nos sens. Mais Berkeley montre que, quoi que nous fassions, nous sommes toujours du même côté de la passerelle ; l'esprit que nous sommes n'est rien d'autre que ce qui l'a constitué à travers nos perceptions sensorielles.

Le cogito de Descartes pose le fondement de notre existence : je pense, donc je suis. Mais Berkeley pousse le cogito à son extrême limite ; il exige qu'on l'assume pleinement. Si Descartes croyait encore à la dualité corps/esprit, Berkeley montre que être, c'est être perçu, et que la perception boucle toujours sur l'esprit qui perçoit.

La première et la plus tenace des objections consiste à répliquer : mais si je me brûle la main sur le feu, ma blessure n'est-elle pas la preuve d'une matérialité évidente ? Si je fonce dans le mur, n'éprouverai-je pas la preuve de son existence matérielle en me fracassant l'épaule ? Berkeley répondra sans broncher : Oui, mais c'est toujours l'esprit rattaché à nos sens qui appréhende cette « matérialité ». Sans esprit, le feu ou le mur n'a aucune existence. Pour le cadavre, ces matérialités sont nulles. Comment réfuter une telle évidence ! Si la matière existe, elle prend toujours la forme que lui donne notre esprit à travers la perception qu'il en éprouve. Et comme chacun appréhende le monde à sa manière qui peut parler de la matière avec certitude ? L'un dira avoir vu ceci, l'autre fournira une observation différente.

Apparaît alors la seconde objection lorsqu'on fait observer à Berkeley que pourtant, malgré les différents points de vue, les gens arrivent quand même à s'entendre pour travailler efficacement sur la même matière. Si le monde matériel n'existe pas, comment est-ce possible ? Et c'est là que notre philosophe propose un usage de Dieu si éblouissant qu'il forcerait en nous la croyance. Il répond que, comme Dieu est la manifestation d'une création permanente et universelle du monde, c'est Lui qui coordonne nos esprits à appréhender le même monde créé, pour que nos actions soient efficaces. Le Dieu de Berkeley garantit à tout moment l'aperception du monde en le créant par notre esprit chaque seconde où nous le percevons. C'est un Dieu hyperactif qui coordonne le monde en temps réel par un processus de création permanente. On n'a pas besoin d'y croire ni de le reconnaître comme tel ; Il agit ainsi de manière indifférente et généreuse pour tous. Il est partout, besogne à tout moment, dans les moindres détails d'un monde qu'Il n'en finit pas de créer. Bref, nous vivons dans un néant imminent, mais Dieu fait apparaître le monde à tout moment dans notre esprit par les sens.

Ainsi donc, ce que nous prenons pour de la matière est en réalité la manifestation de notre esprit dans un monde garanti par la création permanente d'un Super Grand Esprit qui coordonne la création. Et notre esprit participe à cette création dans la mesure de nos limites sensorielles.

Demain, en ouvrant la portière de votre voiture pour aller travailler, dites-vous bien que cette bagnole n'a rien de matériel. Elle n'existe que dans votre perception. Et si les autres automobilistes la voient et en tiennent compte, c'est qu'ils la perçoivent dans un processus de création permanente assuré par une Divinité Suprême qui veille à coordonner les perceptions. Et si vous avez un accident, ayez quand même la prudence d'avoir souscrit à une assurance privée pour les dégâts matériels.

[1] Berkeley, Oeuvres choisies, Tome 1, Aubier - Éditions Montaigne © 1944, pp. 71, 73.

Philo5
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