La vie éternelle avec Parménide

 Cogitations 

François Brooks

120919

Essais personnels

 

La vie éternelle avec Parménide

 

Car l'être est en effet, mais le néant n'est pas.

Parménide, De la nature, ~-490

L'être ne peut pas mourir, mais il faut d'abord être. C'est la seule condition de l'immortalité. Et pour être immortel [1] il faut le savoir et y consentir (Ieschoua) sinon nous sommes condamnés à mourir, c'est-à-dire souffrir de l'angoisse face à la mort. Tout le monde existe, je veux dire, chacun est doté de l'existence, mais en mesurons-nous toutes les conséquences ? On pense mourir un jour, mais la mort n'est pas un état. Elle n'est rien. Être rien c'est « ne pas être ». Plus encore, ce n'est même pas « rien », puisqu'en disant « rien » on affirme encore quelque chose. Ce n'est même pas le silence puisqu'il faut le bruit pour distinguer. Le « néant » est tout simplement inexprimable ; l'être n'y a pas accès. Être ou ne pas être n'est pas une question ; pour se questionner, il faut d'abord exister.

 Déshabillée de toute considération morale abusive comme le péché, la rédemption et le salut, on comprend que la vie éternelle ne tient qu'à l'examen et au consentement à la maxime de Parménide : « L'être est en effet, mais le néant n'est pas. » Cette petite phrase est difficile à comprendre parce que la signification profonde se cache sous une apparente lapalissade. Notre raisonnement s'arrête là où il devrait commencer. Elle n'a rien d'ésotérique, elle est seulement d'une évidence logique qui crève les yeux.

En effet, comme nous existons, nous sommes donc, et l'être que nous sommes ne pourrait pas se trouver dans un état de non-être, puisque celui qui n'est pas un « celui », n'est rien. Ceux qui croient au paradis ne seront donc pas déçus après leur mort ; non pas parce que le paradis existe, mais parce que pour être déçu, il faut être en vie .

La mort est donc un état impossible pour soi-même. Épicure l'explique dans le tétrapharmacon qu'il propose comme remède à l'anxiété existentielle : « Le plus effrayant des maux, la mort, ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n’est point, et que les autres ne sont plus. »

Il ne s'agit pas ici de nier la maladie, l'agonie et la mort. Ces souffrances sont bien réelles et nous ne pouvons y échapper. Mais c'est le tourment du vertige infini éprouvé par l'être face à l'éventualité de l'anéantissement qu'il s'agit de traiter. Ce type de souffrance est parfaitement inutile puisqu'il ne saurait y avoir de coïncidence entre la vie et la mort. Plusieurs philosophes nous montrent comment l'éviter. Socrate et Cicéron prétendent même que là est l'objet de toute la philosophie en affirmant que philosopher, c'est apprendre à mourir.

D'un autre côté, Gorgias nous aide à comprendre le mécanisme de cette logique en l'abordant à revers. Il affirme que rien n'existe. Autrement dit, que l'être est une illusion. Pourquoi ? Parce que si l'être existe, il n'a pas eu de commencement ; l'être ne peut pas être engendré. S'il n'a pas de commencement, il est infini. Or s'il est infini, il n'est nulle part. Pourquoi ? Parce que, infini, il est partout, et que partout est un lieu qui n'existe pas. Si déjà nous n'existons pas, si la vie n'est qu'illusion, alors pourquoi s'inquiéter de disparaître ?

 On peut donc conclure de l'être que, soit il existe, soit il n'existe pas. Parménide pose un regard simple sur son état personnel et conclut son existence. Gorgias opte pour l'inexistence en nous invitant à une réflexion semblable à la notion d'illusion connue du bouddhisme sous la terme maya. La science, pour sa part, ne nous est d'aucun secours ; la proposition est indécidable rationnellement (Heisenberg et Gödel). Il faut donc choisir, c'est-à-dire engager notre foi comme le propose Pascal avec son pari.

Bien sûr, il ne s'agit pas d'affirmer la foi chrétienne en la résurrection des corps tel que conçu par le folklore catholique ; non plus que ses dérivés ésotériques qui insultent tous plus ou moins l'intelligence. Il s'agit d'une démarche philosophique lucide qui ne nie rien de la science et garde toujours la porte ouverte aux questionnements. Elle conserve la possibilité de changer d'avis si des lumières plus convaincantes venaient à surgir. Mais, à moins d'éléments nouveaux, le raisonnement se vérifie toujours depuis près de 2 500 ans.

La destinée de l'être suppose maintenant trois possibilités ; ou bien il existe de toute éternité et ne disparaît jamais (Parménide), ou bien il n'est qu'illusion (Gorgias), ou bien il est limité dans le temps (naissance, vie, mort). Pour le philosophe, la dernière semble absurde non parce qu'elle effraie, mais par sa seule incohérence logique ; elle n'est vraie que pour l'observateur et ne dit rien de ce qui advient à l'être qui subit la mortalité [2]. D'autre part, si Gorgias a raison, il n'y a plus rien à dire. Enveloppée dans un immense tourbillon d'illusions, la vie n'est que méprise sur une réalité dont la vérité nous échappe entièrement. Mais cette vision paradoxale ne peut être retenue puisqu'elle mène à l'aporie ; en effet, si tout n'est qu'illusion, la pensée qui l'exprime n'est-elle pas aussi illusoire ? Avec Parménide, l'angoisse face à la mort disparaît, mais nous n'en sommes pas au bout de nos peines pour autant. En effet, si l'être que nous sommes est appelé à changer de forme n'est-il pas inquiétant de penser que nous pourrions être n'importe quoi d'autre selon l'immense variété des fantaisies naturelles ? Être cette fois-ci humain, mais quoi d'autre ensuite ? Surgit alors un autre problème métaphysique pour ceux qui, fatigués de la vie, pensaient se « reposer » après la mort dans un néant indolore.

Au choix, opterions-nous pour la vie éternelle ? Préférerions-nous recommencer encore et encore dans un éternel retour (Nietzsche) une existence sous toutes ses formes avec l'ennui et la douleur (Schopenhauer) qui l'accompagnent ? L'ère de la chrétienté proposait une perspective dont l'Occident s'est accommodé pendant longtemps. Au XIXe siècle, il s'est passé quelque chose qui nous a fait préférer le néant. Mais en quoi cette nouvelle orientation métaphysique serait-elle plus réaliste ou désirable ? Après tout, qui peut savoir ce qui advient à l'être après la mort ? La vie éternelle suggérée par Parménide procède d'une logique béton mais, inversé, le problème rebondit et reste entier. Échapperons-nous à l'angoisse de la néantisation pour gagner une existence éternelle d'ennui et de douleur ?

Être n'est désormais plus la question ; ce sont les conditions d'existence qui importent. Encastré dans un éternel présent, l'être n'a d'autre souci que d'améliorer ses conditions. Les agents d'idéologies politiques socioculturelles marchandes nous sollicitent de toutes parts, mais certains philosophes pensent que l'art pourrait ouvrir une voie plus féconde.

[1] Quand on l'a compris, l'expression être immortel devient une tautologie amusante.

[2] Cf. Quand on est mort, le temps passe vite !
Voir aussi le film d'Alejandro Amenábar, Abre los Ojos (Ouvre les yeux), 1997

Philo5
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