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Léviathan et gang de rue

par François Brooks

Les hommes ne retirent pas d'agrément (mais au contraire un grand déplaisir) de la vie en compagnie, là où il n'existe pas de pouvoir capable de les tenir tous en respect.

Hobbes, Le Léviathan, 1651

Le phénomène des gangs de rue est peut-être l'une des dernières manifestations naturelles contre laquelle notre culture balbutie encore des moyens maladroits pour l'endiguer.

D'abord, qu'est-ce que les gangs de rue ? C'est tout simplement le phénomène de meute qui surgit spontanément chez le mammifère social qui se regroupe pour sa sécurité, assurer son alimentation ou tout simplement socialiser. On l'observe entre autres chez le loup qui ne pourrait autrement seul capturer une proie généralement plus grosse que lui. La meute se forme spontanément et un leader émerge pour diriger la chasse d'une proie volumineuse qu'un seul loup isolé ne saurait maîtriser. À ce titre, le corps policier répond à la même structure, mais il est autrement mieux articulé et appuyé sur le principe du Léviathan mis en lumière par Hobbes (1588-1679) philosophe anglais du 17e siècle.

Qu'est-ce que le Léviathan ? [1] C'est un monstre marin évoqué dans la Bible [2] ; un monstre colossal, sans forme précise, mais d'un pouvoir immense. Hobbes s'en inspire pour illustrer la force du contrat social dans son livre Le Léviathan. Ce dragon est la puissance titanesque que nous avons créée collectivement et à laquelle nous consentons l'abandon de notre petite force individuelle pour obtenir la protection collective. Cette force est celle du corps policier qui nous évite de sombrer dans la guerre de tous contre tous, celle de l'état de nature, où l'homme est un loup pour l'homme : notions qu'il est essentiel, et même vital de connaître dans notre société moderne.

Quand le jeune Fredy Villanueva (18 ans), en août 2008, a vu les policiers arriver, s'il avait eu la notion de « Léviathan » en tête, il aurait agi tout autrement et serait encore vivant. On ne discute pas avec le Léviathan, on ne touche pas au Léviathan, on obtempère avec  docilité. S'il avait compris que, face à ce monstre invincible, aucune force individuelle ou d'un petit groupe n'a la chance de dominer, il aurait éprouvé la crainte salutaire, la prudence que la jeunesse ignore trop souvent. Il se serait jeté par terre, les mains sur la tête ; la main du monstre lui aurait passé les menottes et il vivrait toujours. Aucune force ne peut vaincre le Léviathan puisqu'il est constitué de la volonté de tous, concentrée ici par exemple dans le corps policier pour établir et conserver l'ordre social. Si Fredy avait maîtrisé les deux policiers quatre autres seraient venus ; s'il les avait maîtrisés, dix autres seraient venus ; si le gang de rue avait maîtrisé les dix, cent autres seraient venus ; et ainsi de suite. Le corps policier est la volonté de tous, aucun citoyen n'a préséance sur tous les autres. C'est le contrat social expliqué par Hobbes.

Mais alors, les policiers ont-ils tous les droits ? Bien sûr que non. Ils doivent se conformer à un code déontologique. L'affaire Barnabé en 1993 a montré qu'ils doivent répondre de leurs gestes. Quatre policiers ont été condamnés au criminel pour avoir usé de force abusive en maîtrisant Richard Barnabé qui a fini ses jours après deux ans d'hospitalisation dans un état végétatif. Le Léviathan s'exprime cependant à travers la personnalité individuelle de chacun des policiers. Ce sont des humains sujets à la peur, à l'erreur, l'hésitation, la démesure, au manque d'inspiration, bref, des gens comme tout le monde avec des armes pour faire leur travail qui les rendent puissants et les exposent à l'abus de pouvoir.

Mais qu'en est-il de l'affaire Villanueva ? Y a-t-il eu abus ? L'enquête dit que non. Jugez par vous-même :

Le 9 août 2008, deux policiers, Jean-Loup Lapointe et Stéphanie Pilotte, ont interpellé un groupe de jeunes de Montréal-Nord qui jouaient aux dés à l'argent dans un parc, ce qui est une activité interdite selon un règlement municipal. Le groupe de jeunes aurait protesté en disant qu'il ne faisait rien de mal. Peu après, un des deux policiers aurait voulu procéder à l'arrestation d'un jeune homme, Dany Villanueva, qui a un casier judiciaire, qui était en bris de conditions. Villanueva résistant à l'arrestation, son jeune frère, Fredy Villanueva, voulant lui porter assistance, aurait voulu s'interposer en agrippant un policier à la gorge. Attaqué par plusieurs des jeunes et craignant pour sa sécurité, l'un des deux policiers, Jean-Loup Lapointe, a alors dégainé son arme et a tiré quatre coups de feu, tuant Fredy (atteint de 3 projectiles dont 2 ayant endommagé les organes internes) et blessant deux autres de ses amis (Denis Méas atteint d'un projectile au bras et Jeffrey Sagor Metellus atteint d'un projectile dans le dos). [3]

Bien sûr, il faut craindre le Léviathan, mais lorsque ce monstre se présente sous la forme d'une jolie blonde aux yeux bleus, il est difficile d'éprouver spontanément la crainte salutaire. Si le corps policier qui s'occupe spécifiquement de dominer les gangs de rue n'était constitué que de colosses de 6 pieds 4 pouces, 275 livres, aux dents pointues et yeux féroces, n'offrirait-il pas une image qui inciterait davantage la crainte salutaire ? L'image humanitaire de jeunes policiers au front lisse ne leur rend-elle pas la tâche difficile ? S'étonnerait-on des évasions si on fabriquait les portes des prisons en contreplaqué ?

Nous n'en sommes plus à l'affaire Barnabé ; les policiers n'ont, semble-t-il, pas enfreint leur code déontologique. Ils s'en tirent sans accusations, mais il y a encore eu mort d'homme. Le Léviathan policier devra une fois de plus refaire ses devoirs. Peut-on maîtriser les gangs de rue sans tuer personne ? N'y aurait-il pas une manière spéciale d'intervenir auprès de ces groupes ?

D'autre part, ne pourrions-nous pas transformer les gangs de rue en agents sociaux bénéfiques ? Pourquoi ces groupes qui apparaissent spontanément devraient-ils être nécessairement à craindre ? Peut-être sont-ils les incubateurs des policiers de demain. Ne pourrions-nous pas récupérer les leaders au service du Léviathan comme Franh Abagnale Jr. dont l'histoire est racontée dans le film Arrête-moi si tu peux (Catch Me If You Can).

[1] Ne pas confondre avec Lévitique, 3e livre de la Bible dont la racine lévi, vient de l'hébreu et signifie accompagnateur.

[2] Dans les Psaumes (74:14 et 104:26), Isaïe, (27:1) et Job (3:8 et 40:20).

[3] Page consultée le 7 octobre 2010 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Fredy_Villanueva.

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