100521

Harcèlement moral au travail

par François Brooks

Tout se passe comme si l'employeur lui-même vous empêchait de faire ce qu'il attend de vous : un travail de qualité. Il est à la fois le responsable de cette situation et celui qui vous reproche les conséquences. D'où, dans certains cas, l'impression d'être harcelé et de n'avoir aucun moyen d'échapper à ce cercle vicieux.

Michel Eltchaninoff, Vous avez dit aliénations ?,Philosophie magazine no 39, mai 2010

Depuis cinquante ans, la nature du travail a subrepticement changé. De physique qu'il était, il est devenu sans cesse plus clérical. La partie manuelle de nos emplois, même pour le col bleu, se résume souvent à peu de chose ; c'est d'ailleurs pourquoi les femmes ont pu s'intégrer si facilement dans tous les secteurs. Des appareils de toutes sortes nous épargnent les efforts physiques. Si votre boss vous stress, il est aujourd'hui difficile de se défouler physiquement pendant vos heures de travail. L'inhibition de l'action nous porte à comprimer intérieurement une énergie autodestructrice comme l'a bien montré Henri Laborit.

 « L'exploitation a changé de nature. Par certains côtés, elle est moins terrible que l'exploitation de la force physique du prolétariat décrite par Karl Marx au XIXe siècle, qui réduisait l'espérance de vie de l'ouvrier et ruinait son métabolisme. Mais elle est beaucoup plus englobante : désormais, c'est le sujet homme et son psychisme qui sont exploités. [...] La vie psychique est mobilisée par le travail immatériel. »[1]

Gilles Paquet va plus loin en affirmant qu'il y a trois types de travail impossibles : éduquer, diriger et guérir, parce chacun requière la participation de l'être humain sur qui on l'exerce et dont la collaboration est loin d'être acquise. Ce sont précisément les domaines dont l'État administratif québécois s'est approprié depuis 50 ans sans reconnaître l'importance de la gouvernance qui nécessite la participation active des protagonistes puisqu'elle se distingue nettement du pouvoir directif des tyrans dont l'époque moderne se flatte de nous avoir libéré.

Si le travail artisanal se mesure et s'évalue au premier coup d'œil, le travail de bureau est beaucoup moins évident à reconnaître. Vous avez beau y mettre toute l'énergie, le savoir faire et l'attention nécessaires, vos bonnes intentions comptent peu devant un supérieur machinal qui vous méprise autant qu'il ignore l'art d'exercer la fonction qu'il occupe. Et du coup, vous changez brusquement du statut de travailleur à celui de souffre-douleur. Commence alors le calvaire du harcèlement moral au travail.

 [2]

Vos retards s'accumulent et, chaque jour, votre emploi devient un fardeau plus lourd. L'énergie psychique qu'il vous faut engager pour travailler devient exténuante. Vous êtes aux prises avec un supérieur omniprésent ; celui-ci mobilise même votre vie privée jusque dans vos rêves la nuit. Vous remettriez bien votre démission mais, depuis la crise qui nous assaille et la concurrence mondiale, vous avez peur de vous retrouver dans une situation pire encore.

La vie vous a floué. On vous a fait naître pour vous exploiter. Dès l'enfance, vous fûtes mis en garderie. Pendant près de deux décennies on vous a gardé sur un banc d'école (parfois gavé au Ritalin) pour vous apprendre la ponctualité et sans cesse vous répéter votre statut d'ignorant qui doit rester assis et s'instruire. Dès que vous avez quitté les études, le marché du travail vous a aliéné votre temps de vie pour le transformer en occupation parcellaire taylorienne où, avec des instruments techniques fantastiques, vous éprouvez jour après jour la futilité de votre emploi. Difficile d'échapper à la disparité entre le sérieux des moyens et la futilité des fins nous dit Alain de Botton. Tout cela pour payer l'héritage inversé que votre pays s'est octroyé avant même votre venue au monde. Merci papa, merci maman. Où est l'éden de la société technologique promis il y a 50 ans ?

Votre travail s'est transformé en une violence terrible. Pourtant, personne ne vous frappe, aucune douleur physique. Pas si sûr. Vous savez la famine qui vous attend si vous quittez votre emploi, le logement que vous ne pourrez plus habiter et tous ces petits plaisirs dont vous serez privé, sans compter la dévalorisation de l'exclusion sociale. Ces épées de Damoclès sont-elles des menaces moindres que les bêtes sauvages de la jungle ? Mais, pire encore, c'est le non-sens qui vous tue.

Le processus le plus courant consiste à occulter au jour le jour les brimades pour arriver à supporter notre vie de travailleur molesté. On se dit que ce n'est pas si pire, d'autres vivent des conditions plus terribles, ce n'est la faute de personne, etc. Si le malaise est passager cette tactique peut suffire ; mais s'il persiste il faut agir.

Comment s'en sortir ? Il faut d'abord comprendre ce qui vous arrive. Marie-France Hirigoyen est actuellement la sommité la mieux reconnue.

[3]  Elle distingue trois types de harcèlement moral au travail :
1. Le harcèlement pervers, où vous devenez le souffre-douleur de votre supérieur hiérarchique ou du groupe qui cherche à se valoriser en vous détruisant psychiquement,
2. le harcèlement stratégique destiné à vous pousser à démissionner et
3. le harcèlement institutionnel qui participe d'une structure organisationnelle aliénante.

Et elle fournit la liste des agissements hostiles et vous vous surprenez à dénombrer, parmi celle qui vous cuisent, une quantité appréciable de brimades qui vous étaient devenues si familières que vous vous étiez accoutumé à marcher tant bien que mal avec ces épines au pied sans presque plus y penser.

1) Atteintes aux conditions de travail

• On retire à la victime son autonomie.

• On ne lui transmet pas les informations utiles à la réalisation d'une tâche.

• On conteste systématiquement toutes ses décisions.

• On critique son travail injustement ou exagérément.

• On lui retire l'accès aux outils de travail : téléphone, fax, ordinateur...

• On lui retire le travail qui normalement lui incombe.

• On lui donne en permanence des tâches nouvelles.

• On lui attribue volontairement et systématiquement des tâches inférieures à ses compétences.

• On lui attribue volontairement et systématiquement des tâches supérieures à ses compétences.

• On fait pression sur elle pour qu'elle ne fasse pas valoir ses droits (congés, horaires, primes).

• On fait en sorte qu'elle n'obtienne pas de promotion.

• On lui attribue contre son gré des travaux dangereux.

• On lui attribue des tâches incompatibles avec sa santé.

• On occasionne des dégâts à son poste de travail.

• On lui donne délibérément des consignes impossibles à exécuter.

• On ne tient pas compte des avis médicaux formulés par le médecin du travail.

• On la pousse à la faute.

 

2) Isolement et refus de communication

• On interrompt sans cesse la victime.

• Ses supérieurs hiérarchiques ou ses collègues ne lui parlent plus.

• On communique avec elle uniquement par écrit.

• On refuse tout contact même visuel avec elle.

• On l'installe à l'écart des autres.

• On ignore sa présence en s'adressant uniquement aux autres.

• On interdit à ses collègues de lui parler.

• On ne la laisse plus parler aux autres.

• La direction refuse toute demande d'entretien.

 

3) Atteinte à la dignité

• On utilise des propos méprisants pour la qualifier.

• On utilise envers elle des gestes de mépris (soupirs, regards méprisants, haussements d'épaules...).

• On la discrédite auprès des collègues, des supérieurs ou des subordonnés.

• On fait courir des rumeurs à son sujet.

• On lui attribue des problèmes psychologiques (on dit que c'est une malade mentale).

• On se moque de ses handicaps ou de son physique ; on l'imite ou on la caricature.

• On critique sa vie privée.

• On se moque de ses origines ou de sa nationalité.

• On s'attaque à ses croyances religieuses ou à ses convictions politiques.

• On lui attribue des tâches humiliantes.

• On l'injurie avec des termes obscènes ou dégradants.

 

4) Violence verbale, physique ou sexuelle

• On menace la victime de violences physiques.

• On l'agresse physiquement même légèrement, on la bouscule, on lui claque la porte au nez.

• On hurle contre elle.

• On envahit sa vie privée par des coups de téléphone ou des lettres.

• On la suit dans la rue, on la guette devant son domicile.

• On occasionne des dégâts à son véhicule.

• On la harcèle ou on l'agresse sexuellement (gestes ou propos).

• On ne tient pas compte de ses problèmes de santé.

Calomnie, déclassement, mensonge, isolement, placardisation, infantilisation, manipulation, brimades, déstabilisation, humiliation, insulte, intimidation, malveillance, offense, mépris, moquerie, injures, ordres contradictoires, confiscation, violence verbale, menace, agression, envahissement, atteinte à l'identité, dur dur de sortir la tête du sable. Que faire ? Vous tirez les sonnettes d'alarme. Rien ne bouge. Vous vous plaignez à la direction. On vous ignore. Vous insistez. À quoi faut-il s'attendre ? Même s'ils sont conscients de la réalité du problème, nous dit Hirigoyen, les directeurs des ressources humaines (DRH) oscillent entre son déni, sa banalisation et la perplexité.

Même si au Québec la loi du 1er juin 2004 protège le travailleur contre le harcèlement, elle est loin d'être efficace. Les seules douleurs psychologiques bénéficiant actuellement d'une pleine reconnaissance, sont l'abus sexuel et la discrimination envers les femmes, les minorités culturelles et les handicapés. Si le contremaître qui vous aliène est un pervers narcissique [4], vous devrez probablement démissionner pour préserver votre santé mentale. Sa position de pouvoir lui permet d'agir impunément. Le DRH sera le dernier à reconnaître le problème puisque, pour peu qu'il soit au courant du manque de qualification, de l'incompétence et du comportement pervers narcissique de celui qu'il a mis en poste au dessus de vous, il sait que ce serait avouer sa responsabilité que de reconnaître vos raisons.

Mais Hirigoyen nous procure à peu de frais par son livre une consultation psychothérapeutique inestimable. Des groupes se constituent. Une simple recherche de associations contre le harcèlement moral au travail sur Google retourne 118 000 résultats. Si vous démissionnez vous trouverez au moins des gens pour vous supporter et montrer que vous n'êtes pas fou ; que le mécanisme aliénant dans lequel vous êtres tombé sévit ailleurs aussi.

Nous pensons que le respect doit prévaloir mais nos conditions de travail créent parfois une haine structurale où personne ne peut être mis en cause. Comment nous prémunir contre la douleur psychologique de systèmes hostiles au travailleur ? Comment combattre ces nouveaux problèmes sociétaux liés à notre gagne-pain ? Pourquoi faudrait-il perdre sa vie à la gagner ? Alors qu'aucune époque n'a donné à l'humain une espérance de vie aussi longue, Sénèque aurait-il encore raison de dire que « Le premier bonheur serait de ne pas naître et le second, de mourir le plus rapidement possible » ? Si au moins toutes ces aberrations pouvaient encore prendre leur sens par la vertu de la souffrance en vue d'un paradis à mériter ; mais, depuis la mort de Dieu annoncée par Nietzsche, ce subterfuge est impossible. Pourtant, le travail est encore ce qu'on a inventé de mieux pour apporter dignité et reconnaissance sociale. Voltaire affirmait qu'il éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin. Mais dans un contexte de harcèlement, ces trois maux deviennent aliénation ; non pas celle du travail salarié décrit par Marx, mais celle de la fable Le Loup et le Chien où le collier de votre laisse grave dans votre esprit la blessure indélébile d'une attache dont il vous est impossible de guérir.

[1] Alexandre Lacroix, Le travail nuit-il à la santé ?, Philosophie Magazine, mai 2010, No. 39 page 39.

[2] Extrait du film Le fabuleux destin d'Amélie Poulin © 2001.

[3] Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral dans la vie professionnelle, Éditions La Découverte de Syros © 2001, pp. 132, 133, 137 et 368.

[4] Les pervers narcissiques sont des individus qui établissent avec autrui des relations fondées sur les rapports de forces, la méfiance et la manipulation. Il leur est impossible de reconnaître l'autre en tant qu'être humain complémentaire qui viendrait les enrichir de sa différence. Au contraire, ils considèrent l'autre, a priori, comme un rival à combattre. Il leur faut donc dominer ou détruire tous ceux qui pourraient être une menace pour leur pouvoir. Ils projettent toute leur violence interne sur quiconque pourrait les démasquer ou faire apparaître leurs faiblesses. Cet autre devient mauvais, responsable de tout ce qui ne va pas, et doit donc être détruit. Il existe, incontestablement, chez les pervers narcissiques, une jouissance à pointer ce qui démolira le plus sûrement l'identité de la victime. (Ibid. p. 345)

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