090215

Religieusement neutre?

par François Brooks

Voilà c'est fait! Depuis septembre 2008, le gouvernement du Québec impose son cours d'« Éthique et culture religieuse » à nos enfants. Si les enseignants en philosophie avaient crû voir là une opportunité supplémentaire pour le développement de leur profession, ils en ont été quittes pour leur déception. Mais la défaite des Catholiques et Protestants est autrement tragique. Réal Gaudreau, pasteur et historien, tire la sonnette d'alarme. Il réclame une école libre au Québec. Il dénonce une nouvelle dictature du relativisme s'immisçant dans nos écoles et venant remplacer les parents. Une nouvelle rupture de transmission culturelle s'annonce. Comment les familles vont-elles transmettre leurs valeurs à des enfants dont l'État aura lavé le cerveau aux détergents du relativisme? 

Notre gouvernement démocratique, dont le mandat est de protéger nos libertés fondamentales, avait séparé la religion de l'État. Il avait ainsi résolu de protéger nos libertés religieuses laissant à chaque famille le droit d'exercer ses propres choix et son influence parentale sur les valeurs à transmettre dans l'éducation des enfants? Pour ce faire, vers la fin des années 1990, il avait déconfessionnalisé le système scolaire québécois favorisant la laïcisation des écoles. Laissant le choix entre l'enseignement moral ou religieux, le parent pouvait alors inscrire ses enfants à des cours de morale laïque ou religieuse chrétienne. Mais, depuis la Révolution Tranquille, comme le Québécois a graduellement perdu le goût de se reproduire, il a dû recourir de plus en plus à l'immigration pour remplacer la force de travail nécessaire à maintenir l'économie de son pays. C'est ainsi que les confessions religieuses minoritaires ont pris de plus en plus d'importance et ont réclamé de pouvoir se soustraire à ce choix dans lequel, par exemple, le Musulman ne se reconnaissait pas. Vint alors une vague dite d'accommodements raisonnables où il a fallu repenser l'enseignement religieux pour tenir compte de cette nouvelle réalité immigrante. Le gouvernement a pensé bien faire en imposant aux enfants un cours d'Éthique et culture religieuse qui présente un bref survol des principales croyances et valeurs pour inciter nos populations en devenir à une plus grande tolérance par la compréhension mutuelle des cultures variées. Mais voilà que surgit un nouveau problème fondamental qu'on n'avait pas vu venir.

Chacun prêche pour sa paroisse, c'est bien connu. Et Réal Gaudreau nous le rappelle en posant quelques questions pertinentes sur la dernière réforme imposée et les écueils qui nous attendent à toujours vouloir sauver la chèvre et le chou par des accommodements qui ne sont peut-être pas aussi raisonnables qu'on veut nous le faire croire. Ainsi donc, le gouvernement est-il légitimé de se mêler d'enseigner le contenu des différentes religions alors qu'on sait qu'il s'inspire de ses propres croyances (religieuses) — agnosticisme, athéisme et relativisme (cf. Georges Leroux et Fernand Ouellet [1]) — pour concocter un cours d'initiation religieuse? De la même manière qu'on trouverait déplacé de confier à la religion Catholique le soin d'expliquer la valeur de l'athéisme à travers notre système d'éducation, comment peut-on penser qu'un gouvernement démocratique exerce son devoir de neutralité lorsqu'il s'arroge le droit d'enseigner dans un cours d'Éthique et culture religieuse obligatoire (sans droit de retrait pour les 11 premières années scolaires des enfants) les fondements des (autres) religions? Quand nos dirigeants s'associent à quelques philosophes professionnels à qui il confie la tâche d'expliquer le contenu de chacune des religions pour ensuite nous laisser « juger par nous-mêmes », de les considérer toutes sur le même pied d'égalité, protège-t-il bien notre liberté religieuse? Après un tel endoctrinement obligatoire, comment une famille peut-elle espérer transmettre ses propres valeurs religieuses à ses enfants?

Le « philosophe » n'adopte-t-il pas un comportement religieux lorsqu'il enseigne le contenu de chacune des croyances en posant son véto prétendant qu'elles se valent toutes? Le relativisme s'opposant à l'absolutisme ne peut-il pas être considéré aussi comme une forme d'absolutisme qui se cacherait derrière une idéologie bien affirmée? Paradoxale neutralité, l'athéisme — cette foi absolue en un « Non-Dieu » — peut-elle être considérée au même titre que l'agnosticisme qui suspend son jugement et n'ose prendre de décision à savoir si un absolu existe ou non? Mais encore, cette position, si elle devient une idéologie bien arrêtée, ne devient-elle pas en même temps une forme d'absolutisme? Comment peut-on honnêtement prétendre combattre l'absolutisme quand on professe soi-même une autre forme d'absolutisme?

Ainsi donc, l'enseignant ne devrait-il pas, quand il enseigne chacune des religions, être un représentant « convaincu » de la valeur de la religion qu'il enseigne? Et donc, le ministre du culte, qu'il soit Juif, Catholique, Protestant, Musulman ou autre n'est-il pas mieux placé pour enseigner sa propre religion? Quand le gouvernement impose à l'ensemble de la population un cours d'Éthique et culture religieuse dont il décide lui-même du contenu, est-il crédible lorsqu'il prétend respecter la liberté de croyance? Bref, le gouvernement peut-il se prétendre religieusement neutre? D'ailleurs, qui le peut véritablement? Qui peut se dire hors de la foi, quelle qu'elle soit? [2]

Le respect de la religion d'autrui ne peut s'affirmer dans la neutralité. Si je rentre dans une église Catholique pendant la messe, je dois prendre ma place dans un banc et participer à l'assemblée : me lever, m'asseoir et m'agenouiller quand le rite le prescrit. Si j'entre dans une synagogue, une mosquée ou un temple bouddhiste je dois faire de même. Le tourisme religieux qui consiste à faire comme chez-soi dans un lieu de culte n'a pas sa place. Le simple respect de l'hôte impose que, si je m'introduis chez-lui, j'enlève mes chaussures si c'est l'usage pour lui de le faire. Ainsi donc, si je dois enseigner la chrétienté, c'est avec l'attitude d'un chrétien croyant que je dois le faire, au pire, et idéalement, être chrétien moi-même. Le simple bon sens nous dicte cette éthique respectueuse. L'arrogance de tout croyant — chrétien, athée ou musulman — qui pense sa religion supérieure à une autre et estime souiller son âme à « danser » comme on danse dans un culte qui n'est pas le sien n'a pas sa place. Chez les Romains, on fait comme les Romains. Et on doit aussi reconnaître que ce n'est jamais lui faire honneur que de parler à sa place alors qu'il sait mieux que quiconque comment parler de sa propre culture et la faire connaître. Dès qu'on la présente sous son simple aspect culturel, on comprend mieux l'impératif du respect du sentiment religieux.

Je me demande si le penseur, quel que soit sa dénomination religieuse, philosophique ou culturelle ne tombe pas toujours sous l'effet de la foi religieuse bien qu'il agisse sous des couleurs laïques pour faire la promotion de ses propres croyances? N'est-on pas plus honnête de reconnaître, comme savent le faire les Catholiques, Musulmans ou Protestants que toute croyance est de nature religieuse, même si elle se cache sous une parure philosophique, qu'elle soit athée ou laïque? Bref, va-t-on finir par comprendre que la liberté démocratique peut facilement dégénérer en religion [3] qui s'ignore tout comme le communisme du siècle dernier l'a fait?

[1] Georges Leroux et Fernand Ouellet sont parmi les philosophes qui ont eu une influence déterminante sur le contenu de la réforme actuelle.

[2] Si vous éprouvez un peu de difficulté à comprendre ce nébuleux discours, le film Big Fish de Tim Burton, © 2004 éclaire l'idée d'une brillante lumière artistique.

[3] Religion = Relier (Religare)

Philo5...
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