070921

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?

par François Brooks

À force d'en parler, le néant finit par avoir de la consistance.

(Léo Ferré, Ludwig)

Il y a des questions qui, à mon avis, vont toujours rester sans réponse, non pas parce qu'on ne peut pas s'essayer à leur trouver quelque solution mais parce que, aussitôt la réponse trouvée, elles ressurgissent indemne, comme le bouchon de liège se remet à flotter aussitôt qu'on lâche prise après l'avoir enfoncé sous l'eau. Cette question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? », tout comme la majorité des questions philosophiques me semble revêtir l'insolubilité. Platon l'a illustré abondamment dans ses dialogues où Socrate, après un long exercice maïeutique conclut en formulant la question initiale restée indemne.

Malgré tout, voyons ce qu'on peut en faire. Je propose de l'aborder sous trois angles : la refuser, la disséquer et examiner son utilité.

  1. Le refus du philosophe Alain : Penser c'est dire non!

  2. Les présupposés que nous impose cette question

  3. Quelques philosophes qui s'en sont servi

* * *

1. Le refus du philosophe Alain : « Penser c'est dire non! »

Cette question m'embarrasse parce qu'elle m'apparaît invalide. Bien sûr, en philosophie, on a le droit de se poser toutes les questions imaginables mais il y a un point où je décroche. Je suis très attaché à la logique et à la cohérence. Parménide, en fondant la logique, statua que l'être est et le non-être n'est pas. Le néant n'existe donc pas. Et ceci est particulièrement difficile à concevoir pour nous, êtres existants, puisque, quand on se met à parler du néant, on lui donne automatiquement une forme d'existence, et donc, par un truc de passe-passe linguistique, on fait apparaître ce qui ne peut pas exister, ce qui ne peut pas se concevoir. C'est d'ailleurs une interrogation très intéressante à ce point de vue, et je la donnerais en réponse à la question « Comment peut-on apercevoir le néant? » : en posant la question « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? ». Ainsi donc, en posant cette question, on donne de façon magique de l'existence au néant.

Wittgenstein avait résolu cette impasse logique dans la conclusion de son Tractatus logico-philosophicus  en statuant que ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Puisqu'on ne peut pas parler du néant sans le dénaturer en lui donnant ainsi une forme d'existence, en toute cohérence, je préfère en général me taire sur cette question. Elle a cependant pour moi la même utilité que le koan ; vous savez, cette petite question invalide du genre « Quel est le bruit d'une seule main qui applaudit? », que le Maître Zen donne à son disciple à méditer pour tâcher de le faire décrocher de sa logique tyrannique coutumière et essayer de lui ouvrir l'esprit à autre chose...

Et même sans s'aider de Gorgias qui postule l'inexistence absolue de toute chose, l'impossibilité de connaître quoi que ce soit, ni même de l'exprimer, on clôt rapidement le sujet : il est impossible de traiter rationnellement une question invalide. 

2. Quels sont les présupposés de cette question?

À la suite du philosophe Alain qui nous suggère de nier, ajoutons : Si « philosopher c'est dire non », à quoi cette question nous invite-t-elle à consentir? En la disséquant, peut-être pourrions-nous la réhabiliter...

Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Le « Pourquoi » demande une cause. Aristote nous dit qu'il existe une cause première : « le premier moteur immobile », et Descartes la nomme Dieu. Dieu est un accessoire métaphysique commode qui permet d'appuyer le levier de la pensée. Sinon, on se perd en cause de cause de cause... à l'infini, et le sens s'effrite. Mais le « Pourquoi » interprété comme « dans quel but? » reformule la question ainsi : « Dans quel but y aurait-il quelque chose et non pas rien? » Ici on a affaire à une affirmation nihiliste si on pense que le but de l'existence n'est rien. Autrement, les choses existent en fonction d'un but, qu'il soit utilitaire ou autre.

Existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Reformulée positivement on pourrait dire : « Il pourrait ne rien exister mais l'existence est une évidence ». Faisons taire Gorgias et écoutons Shakespeare : « Être ou ne pas être, voilà la question! ». Épicure, en bon matérialiste, nous demande : mais où est donc le problème? Ne pas être, c'est comme la mort : Quand elle est là, nous n'y sommes plus, et quand elle n'y est pas nous sommes. Soyons donc vivants et sereins! Ainsi donc, ne pas être n'est pas une question, c'est une chimère littéraire, une invention de prestidigitateur spirituel.

3. Quelques philosophes qui s'en sont servi

Mais comment diantre un esprit peut-il en arriver à formuler une telle question? Pourquoi une question aussi absurde intéresse-t-elle de si brillants esprits? Voyons donc quels philosophes elle a intéressés?

Comme le zéro en mathématiques, le néant en philosophie, semble être un attracteur universel qu'on a tôt fait de conjurer si on veut prolonger la réflexion. Gorgias le démontre très rapidement dans l'histoire de notre pensée occidentale. À l'aube de la réflexion philosophique, 400 ans avant notre ère, ses postulats sont si évidents qu'ils représentent, à mon sens, la porte de feu que tout philosophe doit traverser pour se permettre ensuite de réfléchir.

La naissance de la pensée de Descartes par son cogito en est un exemple illustre. Notre cartésien original n'a rien pu faire après sa table rase que de commencer par statuer sa propre existence et, par le fait même, éliminer le néant. Mais il n'a, dans cet exercice, que répété Parménide qui avait écrit, 21 siècles plus tôt, « La pensée est la même chose que l'être. » Comme cité plus haut, cet ancien grec, en statuant aussi que « l'être est, en effet, mais le néant n'est pas », éliminait l'obstacle de départ et traversait la porte de feu qui stoppe toute réflexion philosophique.

À ma connaissance, Leibniz est le premier qui, dans les Principes de la nature et de la grâce (1714), a formulé la question telle quelle : « pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien? » Il précise ensuite que rien ne se fait sans raison. Il veut expliquer le monde et affirme que pour chaque chose, il y a une raison suffisante qui en rend compte. Un Dieu intelligent calcule tous les mondes possibles et choisit alors qu'advienne le meilleur.

Christian Wolff a poursuivi la réflexion de Leibniz en nous disant qu'il est possible de fonder la connaissance sur de simples déductions et que le principe d'identité est le seul qui domine toute connaissance. Il ramène donc le principe de raison suffisante de Leibniz au principe d'identité car il serait contradictoire que quelque chose naisse de rien ou d'une chose qui ne puisse suffire à la produire. Ainsi donc, il y a quelque chose plutôt que rien et le principe d'identité suffit à l'expliquer.

D'une certaine manière, tous les philosophes qui sont confrontés au néant doivent brûler au feu de cette question avant d'expliquer l'existence du monde. Et le feu de cette question est devenu, avec les modernes, de plus en plus cuisant à mesure qu'on a voulu se passer de Dieu pour expliquer l'être et l'existence du monde. Sans Dieu, on en arrive même parfois à penser que nous ne sommes véritablement rien que notre propre imagination qui se vérifie en s'imaginant elle-même. Une boucle qui s'auto crée.

Plus près de nous, cette question continue à alimenter la réflexion des amoureux de la philosophie, dont Philippe Larminie sur sa page Le paradoxe de l'absurde, qui nous montre l'évidence que l'absurde se dissout lui-même s'il n'y a pas de référence sensée pour le faire apparaître.

[1] Philippe Larminie, Le paradoxe de l'absurde, AI éditions © : www.larminie.com  (page consultée le 6 mars 2010).

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