070530

Athéisme ou théophobie ?

par François Brooks

Après tout ce que les hommes ont fait pour lui, Dieu aurait tout de même pu se donner la peine d'exister.

(Frédéric Beigbeder, 99 Francs)

Non seulement Dieu n'existe pas, mais essayez d'avoir un plombier le week-end !

(Woody Allen)

Dieu est toujours caché, sinon on y accéderait autrement que par la foi.

(André Dumas (théologien))

1. Petit exercice philosophique

2. Théophobie

3. Quelles sont vos positions sur Dieu ?

4. Incohérences de Dieu et incohérences d'athées : jouet métaphysique dangereux !

5. Échange de courriel avec un ami athée

* * *

1. Petit exercice philosophique

Il y a 5 positions possibles face à Dieu (voir les Diverses façons de concevoir Dieu) laquelle occupez-vous ?
Êtes-vous...

1. Croyant. Quel type ?
a) Théiste b) Panthéiste c) Déiste d) Polythéiste e) Syncrétiste ?

2. Agnostique. Quel type ?
a) Vous ne savez pas.
b) Vous pensez que toute métaphysique est vaine.
c) Vous pensez que l'absolu est inaccessible à l'esprit humain.

3. Athée. Vous croyez que Dieu n'existe pas, ou, exprimé négativement, vous ne croyez pas en Dieu.

4. Fermé. Vous refusez d'y penser ; l'idée vous importune.

5. Indifférent. L'idée ne vous a jamais effleuré l'esprit.

Maintenant, exercez-vous sur l'idée de Dieu en examinant les questions qui s'appliquent à votre position.

2. Théophobie

Il existe pourtant une autre catégorie dont on ne parle pourtant jamais et qui colore souvent notre foi et nos rapports à la foi des autres : c'est la théophobie, le rejet de Dieu. Joseph de Maistre (1753-1821), avait déjà identifié cette imposture par cette remarque : « Toute cette philosophie [du XVIIIe siècle] ne fut dans le fait qu'un véritable système d'athéisme pratique ; j'ai donné un nom à cette étrange maladie : je l'appelle la théophobie [1]. Le théophobe, loin d'être athée, croit en Dieu comme on croirait au diable. Il fait tout pour le combattre. Pour lui, si Dieu existe, c'est le diable de l'Autre. Il érige sa foi, la « non-foi en Dieu », en maître absolu de sa vie et se transforme en prosélyte de lui-même chaque fois qu'il sent sa non-foi menacée par la foi des autres. Son Non-Dieu est le seul vrai Dieu et il est convaincu d'absolu souvent beaucoup plus fermement que les croyants ordinaires qui doutent toujours bien un peu. Le théophobe est un modèle de foi absolue qui ferait envie à bien des fanatiques religieux. N'entendant rien à Kant qui avait démontré que Dieu est aussi indémontrable qu'irréfutable, il sent pourtant bien que ses arguments n'ont pas plus de valeur pour démontrer la non-existence de Dieu que vous, son existence. Il postule donc que Dieu n'existe pas jusqu'à preuve du contraire ; et c'est toujours au croyant qu'incombe le fardeau d'en démontrer l'existence. S'il en rencontre un qui argumente un peu plus solidement que les autres, il dira que son Dieu n'est qu'un petit dieu qui n'a rien d'absolu. Bien qu'il en nie l'existence, il semble paradoxalement avoir une idée très nette des critères auxquels cet Être doit répondre et, bien qu'il n'y croie en rien, il est tout à fait sûr d'être bon juge en la matière ; si Dieu existait, plus que tout autre, il saurait le reconnaître. Sa confiance sur le sujet est étonnante ; il est prêt à douter de tout mais jamais de la foi en son Non-Dieu. Il est convaincu que votre Dieu ne peut être qu'un petit dieu anathème inventé par des gourous malicieux pour détourner les gens naïfs (vous) de la « vérité » (la sienne). Inutile de dire qu'au sortir d'une confrontation avec un théophobe, le croyant se sent minus, nigaud, benêt et insulté. Le premier « sait », il n'a pas besoin de « croire ». Le croyant est un être faible qui a besoin d'une béquille religieuse ; l'athée a le courage d'affronter seul l'immensité du néant et l'insignifiance de la vie, grandeur d'âme pourtant dérisoire sans le piètre interlocuteur pour en rendre compte.

3. Quelles sont vos positions sur Dieu ?

Vous vous dîtes athée ? Mais ne seriez-vous pas plutôt théophobe ? Quand un croyant vous parle de Dieu. Que ressentez-vous ? Êtes-vous à l'aise ? Vous sentez-vous menacé ? Croyez-vous qu'il a tort dans sa foi et que votre vérité vaut davantage que la sienne ? Pensez-vous qu'il se peut qu'il ait raison et que ses positions métaphysiques soient tout aussi valables que les vôtres ? Voyez-vous en lui un extrémiste potentiel davantage qu'en ceux qui partagent votre croyance en non-Dieu ? Cherchez-vous sans cesse à trouver des arguments rationnels pour justifier votre non-croyance ? Sentez-vous le besoin d'entretenir des relations avec des prêtres, religieux ou croyants comme si vous cherchiez à éprouver votre athéisme et ainsi trouver les moyens de le renforcer ? Envisagez-vous la possibilité de croire un jour en Dieu ou bien cette idée vous semble-t-elle anathème ? Vous y refuseriez-vous catégoriquement ou envisagez-vous de reconsidérer les arguments qui fondent votre position ? Croyez-vous sincèrement que toute personne humaine ait la même valeur, quelle que soit sa foi ? Prêteriez-vous assistance avec le même empressement à un musulman qu'à un athée ? Êtes-vous d'accord avec l'idée que la théophobie est au software ce que le racisme est au hardware ?

Vous êtes athée ? Très bien ! Votre athéisme relève-t-il de l'indifférence ou s'inscrit-il dans un combat farouche contre la foi en Dieu et la foi en général ? Est-il désintérêt ou enthousiasme ? Et si vous combattez toute foi en un idéal absolu nommé « Dieu », jusqu'où seriez-vous prêt à aller pour que les autres pensent comme vous ? Êtes-vous prêt à quelques sacrifices ou à souffrir pour établir votre pensée que vous croyez plus « élevée » ? Seriez-vous prêt à y engager toute votre vie et même à mourir pour vos idées ?

4. Incohérences de Dieu et incohérences d'athées :
jouet métaphysique dangereux !

Je suis toujours étonné de constater à quel point la plupart des gens qui se prétendent athées présentent toutes les caractéristiques de la théophobie. Ils commencent par tout nier : Dieu n'existe pas ! Pour pouvoir seulement en parler, il faut d'abord leur faire reconnaître ce que j'appelle « l'exigence minimale de l'existence de Dieu » : l'idée de Dieu. Je ne sais si Dieu existe ou non ni quelle forme il peut avoir mais le simple fait qu'on y pense lui donne nécessairement une forme d'existence, aussi minimale soit-elle. Nous inspirant du cogito de Descartes on peut donc dire que si une chose peut être conçue dans notre pensée on ne peut quand même pas dire qu'elle ne soit rien. Le néant ne peut donc, en toute logique, s'assimiler à Dieu. Voilà donc l'acte de naissance de Dieu : une idée dans l'esprit de quelqu'un. Une idée n'est pas rien, mais qu'est-elle ? Quelle forme d'existence l'idée de Dieu peut-elle avoir ?

Pour commencer, soyons clair : athée n'est pas agnostique. Ce dernier ne sait pas si Dieu existe et ne s'en porte pas plus mal. L'athée est convaincu que Dieu est une chimère, qu'il n'existe pas. Mais encore, pourquoi défendre cette idée ? Quand on organise les catégories dans son cerveau, qu'est-ce qui nous pousse à vouloir anéantir l'idée de Dieu ? La plupart des gens qui défendent cette option partent du syllogisme suivant :

  1. Beaucoup de personnes croient que Dieu existe et qu'il est bon, infiniment bon et tout puissant.

  2. Certains croyants ont commis des horreurs (Croisades, Inquisition, 9-1-1, etc.) au nom de Dieu.

  3. Si un Dieu bon existait, sa toute puissance n'aurait pas permis de tels actes.

  4. Ces actes ayant tout de même été commis au non de Dieu, le Dieu des meurtriers est donc mauvais. Un Dieu mauvais ne peut pas exister. Dieu n'existe pas.

C.Q.F.D.

De nos jours, les athées se contentent de cette démonstration pour se convaincre que Dieu n'existe pas. Ainsi donc, si certains fanatiques commettent des bêtises ils y voient le preuve que Dieu n'existe pas. Naît alors en eux la phobie qu'un Dieu aussi cruel existe. Faut-il alors supprimer le jouet métaphysique « Dieu » à tous pour un éventuel mésusage ?

Mais si je voulais savoir véritablement si Dieu existe, suis-je honnête en disqualifiant le principe pour non-respect de sa définition ? Je veux dire, si aucune personne ne commettait d'atrocités au nom de Dieu, est-ce que cela serait suffisant pour affirmer que Dieu existe ?

L'athée typique a curieusement toutes les caractéristiques du croyant. Il est fermement convaincu par une foi indéfectible qu'un non-Dieu existe. Sa forme métaphysique le plus élevée est « non-Dieu ». Il croit au non-Dieu qui est nécessairement vrai puisque l'humain est incapable de se conduire toujours avec bonté. Ainsi, à leur sens, si l'on ne peut pas voir sa manifestation parfaite chez tous les croyants, ceci valide la non-existence de Dieu. Imparable comme argument. Un Dieu parfait ne peut se manifester dans des humains imparfaits. Mais l'imperfection humaine doit-elle nous convaincre de médiocrité ? Doit-on cesser de croire en une possible perfectibilité jusqu'à l'Être Suprême ? Doit-on jeter l'idée parce que certains en ont abusé ?

On entend souvent les gens qui se prétendent athées dire que Dieu n'existe pas parce qu'ils ne peuvent ni le voir, ni le toucher. Mais si on admet que toute matière est corruptible, comment pourrions-nous jamais voir ou toucher quelque chose de parfait ? Ce défi me fait penser à la malhonnêteté intellectuelle des croyants qui font fi des incohérences de Dieu. Ici encore, athées et croyants se rejoignent. Ils nous disent : Prouve-moi que Dieu existe en me le montrant ; je veux le voir de mes yeux. Mais comment des yeux imparfaits pourraient-ils reconnaître la perfection ? D'autre part, lorsqu'on leur dit que Dieu se manifeste chaque fois qu'un geste de bonté s'exprime, il vont nier Sa présence sous prétexte d'imperfection de bonté : le geste aurait pu être encore « meilleur ».

Anselme de Canterbury aurait tôt fait de transformer ces athées en croyants par sa preuve ontologique : un être parfait existe parce que l'existence est un attribut nécessaire à la perfection. 

En toute logique, ou bien Dieu existe, ou bien il n'existe pas. On prétend qu'il a créé le monde. On dit aussi de Lui qu'il est parfait. Alors le monde créé par Dieu est-il parfait oui ou non ? On affirme que « le monde est imparfait ». Alors, comment un Dieu parfait a-t-il pu créer un monde imparfait ? Spinoza nous dit que l'imperfection de l'homme lui empêche de voir la perfection du monde créé par Dieu ; et Leibniz affirme que Dieu a créé le meilleur des mondes possibles. De son côté, la foi chrétienne nous explique que Dieu a voulu l'homme libre, faisant ainsi de la liberté un attribut de la perfection du monde créé par Dieu. Qui s'en plaindrait ? Peut-être ceux qui préféreraient un « bon » Dieu tyrannique ? Mais un Dieu tyrannique ne laissant aucune liberté à l'homme de mal faire pourrait-il être considéré comme bon ? Il y a pourtant souvent dans le discours de l'athée ce genre d'argument qui annonce qu'il ne reconnaîtrait que cette seule forme de Dieu...

5.. Échange courriel avec un ami athée

Bonjour cher Ami

Merci pour ces trois réflexions en rafale. Je sens que ces idées bouillonnent en vous. Ça met un piquant agréable dans l'échange.

En fait, si je vous comprends bien, vous associez (ou dissociez en tant qu'athée) la notion de Dieu, principalement à deux choses. 1. Un désir humain et 2. L'immensité de l'univers cosmique.

Commençons par un simple exercice logique. Vous croyez que Dieu n'existe pas, mais vous reconnaissez qu'il existe sous la forme d'un « souhait humain ». Vous déclarez en quelque sorte que Dieu est une création de l'homme qui n'a pas le courage de reconnaître que son Dieu n'existe qu'en vertu d'un simple désir : son souhait. Bien. Mais est-ce que l'on peut dire qu'un souhait humain n'est rien ? Est-ce que ce souhait existe oui ou non ? Voilà donc pour vous l'existence de Dieu. En ce sens, ne peut-on pas dire que vous croyez en Dieu ? Mais c'est un petit dieu minable, pensez-vous, un Dieu inacceptable. Mais pourquoi donc ? Peut-être parce qu'il lui manque la grandeur et la magnificence de ses prétentions ? Mais quel est donc ce désir que vous avez que si Dieu existait, il devrait être infiniment grand, aimable, etc. ? Pourquoi le seul Vrai Dieu auquel vous consentiriez devrait-il avoir de si grands attributs, des attributs infiniment plus considérables que le cosmos entier ?

Quel est ce désir de grandeur inassouvissable ? D'un simple point de vue logique, c'est ici que je prends en défaut la plupart des athées qui veulent réduire à néant quelque chose qui n'est pas infini parce qu'ils ont conscience de leur propre finitude. En fait ceux qui se croient athées ont souvent des visions de magnificence insupportable qui dépassent celles de la plupart des croyants et rejoignent la pensée fanatique des plus croyants. Mais entre les athées farouches et les croyants mordus de Dieu, il existe toute une variété de gens plus ou moins croyants. Et d'un point de vue strictement logique nous sommes toujours ici dans une pensée religieuse.

Mais, me direz-vous, qu'est-ce qu'un véritable athée ? Comment peut-on concevoir une personne qui ne croit pas en Dieu ? Dans notre monde culturel actuel, je reconnais qu'il est difficile de s'extraire de la pensée religieuse. Chacun prend une position sur Dieu plus ou moins positive ou négative. Je pense qu'un véritable athée serait comme l'enfant sauvage de l'Aveyron [2]. Ne pas croire en Dieu, c'est en avoir aucune notion. Dès qu'on le conçoit, ça lui donne une existence, aussi « minable » soit-elle. Si vous avez une chance de mettre la main sur le livre ou le film « L'enfant sauvage » je vous le recommande fortement. Cette expérience est peut-être la plus extraordinaire découverte philosophique de tous les temps. Elle décrit la naissance de la conceptualisation du réel, c'est-à-dire le moment (ou processus) où l'humain donne au monde une représentation symbolique. Parce que, avant de concevoir Dieu, il y a une longue chaîne de symbolisation du monde concret par laquelle l'homme passe avant de concevoir l'absolu. Comme nous sommes des être petits et fragiles, la conceptualisation de l'infini devrait nous être impossible. Pourtant, de nombreux philosophes et théologiens s'y sont essayés avec des résultats parfois étonnants.

Parménide disait « L'être est, le non-être n'est pas ». Cette petite phrase naïve semble même une lapalissade tautologique. Mais elle contient l'essence même de notre existence, à savoir qu'il est impossible de parler de ce qui n'existe pas parce que, du moment que l'on parle de quelque chose, c'est lui donner une forme d'existence. Si on parle de Dieu à un enfant sauvage, il ne reconnaîtra même pas le mot et restera dans une indifférence totale. Quand je vous parle de Dieu, une longue vie de conceptualisations s'active en vous et surgit une réaction émotive très chargée. Cela n'est pas rien, c'est votre propre conception de Dieu.

Croyance, athéisme et agnosticisme sont les trois grandes positions théistes. Mais pour se positionner sur Dieu, il faut d'abord le concevoir. Et concevoir quelque chose, même de façon négative, c'est lui donner une forme d'existence. En mathématique, le néant est symbolisé par la lettre grecque « phi », et ce concept est très différent du zéro ou des nombres négatifs. Par analogie, l'athée est dans les nombres négatifs, l'agnostique sur le zéro et le croyant quelque part dans le positif. Les infiniment athées ont une position symétrique et dangereuse comme les infiniment croyants. Pour ma part, je me laisse ballotter suivant la position de mon interlocuteur, mais j'affectionne plutôt le zéro, l'agnosticisme.

Ceci dit, j'espère que vous avez compris que je respecte votre position athée (que je partage d'ailleurs dans une certaine mesure) et que ma conception de Dieu ne me mets pas dans votre esprit avec les grenouilles de bénitiers.

Merci de cette conversation courriel.

Mes plus amicales salutations.

François Brooks

www.philo5.com

[1] Joseph de Maistre, Soirées St-Pétersbourg (Tome 1.), 1821, Page 404.

[2] En référence aux travaux de Jean Itard : fr.wikipedia.org/wiki/Enfant_sauvage.
Voir aussi le film L'enfant sauvage de François Truffaut.

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