060727

Superhéros

par François Brooks

Dieu est mort ; le poste est vacant. Nietzsche l'avait déclaré il y a plus d'un siècle. Au Québec, la nouvelle est arrivée dans les années soixante. Depuis, on n'en finit plus de faire mourir cet archétype paternel qui, de Dieu, est devenu diable.

Mais cette figure est si essentielle qu'on voit maintenant renaître une myriade de superhéros ayant pour tâche d'anéantir les diables apparus après le décès du Tout-Puissant. Autant de divinités postulant au titre de surhomme – comme Nietzsche en avait proposé le remplacement. Je devrais dire « le retour », puisque l'Antiquité grecque en avait déjà établi l'usage. Titans, héros, demi-dieux et déesses, – de ces divinités spécialisées, l'Histoire est passée à un super-Dieu unique qui régna pendant environ 1789 ans. Et puis, comme le poste est difficile à tenir, nous avons décapité le roi pour insuffisance représentative. Paix à Louis XVI. Dieu fut mort.

La dépouille royale n'était pas encore froide que Robespierre avait institué le culte de l'Être Suprême.

Dieu est défini comme un « être nécessaire ». Ce qui est nécessaire est ce dont on ne peut se passer. Il n'y a donc pas à s'inquiéter de sa mort puisqu'on va nécessairement le recréer... de mille manières : Voici les superhéros! Curieusement, le terme n'est pas encore défini dans les dictionnaires courants. Par son étymologie, on serait tenté de penser qu'il s'agit de la désignation d'un héros supérieur mais son utilisation usuelle dans la bédé, le cinéma et autres médias dénote plutôt une image pour l'homme en manque de modèle. Signe des temps, les superhéros foisonnent.

On se croirait 2500 ans en arrière au Banquet de Platon alors qu'un groupe de convives se sont donné pour tâche de sublimer chacun leur tour le dieu Éros, rivalisant de discours pour mettre en valeur les avantageuses facettes de sa personnalité.

La culture médiatique n'en finit plus de proposer des postulants. Depuis l'Hyperman de Calvin et Hobbes, jusqu'aux 7 superhéros justiciers du navet Mysteryman (le film), en passant par le dernier Superman écolo-recycleur, les héros de l'antiquité ressurgissent comme jamais, mis à la mode du jour et des besoins particuliers des groupes ou individus. Que ce soit l'intellectuel pensif qui nous écrit un livre réfléchi nous expliquant avec force et conviction que son idée est « La » super-idée qui va sauver la planète (et la société), l'auteur populiste qui a su convaincre les dollars de financer sa nouvelle super-intuition qui fait tabac ou encore le navet cinématographique qui remet à l'écran pour la énième fois la même mouture à peine déguisée d'un surhumain sauvant l'Univers, il n'est pas loin ce super-Dieu dont le terrien voudrait bien se débarrasser mais dont il a tant besoin, vu son entêtement à vouloir rester petit et à préférer projeter hors de lui la grandeur dont il se prive.

 Femmes ou hommes, à la mesure de la limite de notre besoin de sublimer, quand il s'agit de faire vivre Dieu, il semble que l'humain soit intarissable d'ingéniosité pour Le ressusciter. Tant qu'il y aura des cerveaux symboliques sur terre, Dieu peut dormir tranquille, qu'il existe ou non, sa résurgence est assurée.

Et l'orient n'est pas en reste. Chacun se doit de devenir un Bouddha après s'être élevé graduellement en passant par toute une hiérarchie d'êtres plus évolués les uns que les autres. Mais le superhéros oriental comporte une paradoxale propriété sur l'occidental. Si ce dernier se doit d'être voyant et pétaradant, l'autre se reconnaît plutôt par sa hauteur sur l'échelle de la modestie. L'un peut tout faire par des pouvoirs magiques d'une puissance inimaginable tandis que l'autre possède simplement un savoir-être propre à lui assurer une harmonie et une paix intérieure sans faille, quelle que soit sa situation. L'un mise sur la force et la compétition, l'autre sur la sagesse et la connaissance, attributs respectifs de la jeunesse et de la vieillesse. 

En fait, la conscience humaine semble s'accommoder très mal du fait que l'humain soit mortel et insignifiant dans l'univers, qu'il n'ait que peu d'emprise sur sa destinée et que le moindre accident de parcours bouleverse toutes ses prévisions. Le désir du sublime est rattaché à celui de se donner du contrôle sur notre existence. Deux méthodes y conduisent. La première consiste à tout dominer, la seconde à apprendre à plier comme le roseau de la fable. Dennis A. Schmidt l'avait bien démontré en essence dans son livre science-fiction Zen Kensho. Peut-on concilier les deux? Schmidt nous présente deux idéologies complètement antinomiques et qui, curieusement, recherchent le même but. Après en avoir lu l'extrait (cliquez ici), je vous poserai deux questions :

 1.      De quel genre de maître désireriez-vous être l'élève?

2.      Dans votre vie de tous les jours, quel maître vous conduit véritablement?

Philo5...
                    ... à quelle source choisissez-vous d'alimenter votre esprit?