060504

Conscience et illusion

par François Brooks

Encore [1] un titre de Science & Vie [2] qui m'a fait rigoler. Lu rapidement, ça fait « Science de la conscience ». Qu'arrivera-t-il le jour où je pourrai regarder – au moyen d'un appareil médical sophistiqué – la cellule qui se regarde regarder la cellule qui regarde...? Un microphone placé devant un haut-parleur produit un effet bien connu en audio : l'oscillation boucle et produit un sifflement insupportable. Comment doit-on appeler cet effet Larsen pour la pensée? Serait-ce la mystérieuse folie qui nous fait si peur? Comment bloquer cette boucle monstrueuse autrement que par le rire...?

 

Bon, à part cette rigolade provoquée par le titre accrocheur, ce numéro comprend une suite de trois articles [3] dont deux font état de travaux scientifiques actuels et un autre qui propose une réflexion philosophique fondamentale. Le premier fait état de L'expérience qui a permis de voir notre conscience. Grosse promesse! Mais en réalité, tout ce qu'on peut voir c'est une carte topographique de l'activité de notre cerveau. Selon que l'on voit telle ou telle chose, certaines zones seront ou non excitées. On aurait bien sûr préféré une machine à voir nos pensées mais on est loin des prétentions des titres accrocheurs. En fait, on n'arrive pas à trouver le décodeur qui permettrait d'interpréter empiriquement cette masse de neurones électriques gorgés de sang pour en représenter les images que l'on voit dans notre tête. Mais ce que nous vivons et que nous avons appris à concevoir sous forme d'images picturales est-il bien la réalité? Dans cette exploration de la conscience, on part de l'hypothèse de Freud qui oppose la conscience à l'inconscient et on cherche à inventer un appareil qui restituera le modèle de ce psychiatre neurologue. Ceci donne un modèle de la conscience illustré dans le 2e article  qui est représenté par un faisceau lumineux classique ou par un schéma de type électrique « input-output ». Ce modèle oppose la conscience à l'inconscient. La conscience est au cœur de notre cerveau ; on lui donne la place d'honneur.

 

Mais, à la conscience, ne pourrait-on pas aussi bien opposer l'illusion? Quand on sait que le monde, tel qu'on le perçoit, est une construction d'illusions plus ou moins fonctionnelles, l'hypothèse de l'inconscient n'en est qu'une parmi d'autres. Je pense que nous devrions tenir compte de ce facteur incontournable : la réalité de l'illusion qui constitue le monde propre à chacun. D'abord, lorsque nous pensons à quelque chose, l'image mentale qui nous habite est loin d'être uniquement picturale. Elle est constituée aussi de composantes auditives, tactiles, etc., bref d'informations factuelles immédiates de chacun de nos huit sens. Il faut aussi prendre en compte l'effet historique joué par notre mémoire, et c'est là qu'une autre forme d'illusion s'ajoute à notre réalité. C'est dans l'illusion construite au cours de la vie de chacun que la réalité de l'image mentale prend forme dans la conscience. L'affectivité, c'est la mémoire nous dit en substance Laborit dans Mon oncle d'Amérique. J'ajoute que c'est cette mémoire qui actualise l'illusion de la conscience.

 

Un nouveau né qui n'a jamais vu un boulon mettra des années pour en concevoir l'utilité. Mais l'objet n'en sera pas moins présent à sa conscience pour autant. Cette conception est ce que j'appelle l'illusion fonctionnelle puisque l'objet en soi ne devient fonctionnel que dans la mesure où on lui donne une place dans notre univers conceptuel. Aussi, le boulon peut-il se transformer en une foule d'autres fonctionnalités ; on peut en faire mille utilisations différentes, selon le rôle qu'on veut lui faire jouer dans notre univers personnel. L'instance que l'on choisit est une illusion, puisqu'elle dépend de l'état de conscience où on se trouve au moment ou cet objet rentre en contact avec nos sens et dépend aussi du type de personne qui en a conscience.

Bref, la conscience revêt une telle variété d'aspects, qu'il est bien illusoire de vouloir la saisir (la photographier) sans tenir compte du fait que celui qui l'aura saisie ne sera que victime de l'illusion qu'il s'en est créée.

 

Bien sûr, mais, me direz-vous, comment se cristallise dans la matière de notre cerveau cette illusion fonctionnelle? Autrement dit, comment établir un rapport empirique entre la réalité dont nous avons conscience et l'état de nos neurones? N'y aurait-il pas un moyen technique de « visualiser » directement les images qui nous passent par l'esprit? Penser notre activité cérébrale comme un écran de cinéma constitue une déformation culturelle. Nous en sommes captifs parce que notre culture actuelle privilégie ce mode de communication. On en vient à croire que c'est sous cette forme que nous devons faire émerger la réalité de notre conscience et nous la représenter. Le troisième article, La part du mystère, me semble particulièrement éloquent à ce sujet :

 

« Une conception directement héritée de la philosophie de l'Allemand Edmund Husserl (1859-1938) et que le Français Henri Bergson (1859-1941) formula ainsi : "Aucun phénomène matériel, aucune modification cérébrale ne sauraient être coextensifs à l'immensité infinie d'un état d'âme ; il n'y a pas dans l'anatomie du système nerveux de quoi rendre compte de la profondeur et de la richesse inépuisable du plus humble fait spirituel. " Pour ces "phénoménologistes", ce serait une question de nature de la conscience, pas de sophistication des méthodologies et des outils d'investigation. Une conception toujours d'actualité et qui risque de mettre encore longtemps la science au défi. » [4]

 

Un état d'âme est un phénomène d'une complexité qui n'a rien à voir avec les réductionnismes auxquels la science nous a habitués. Il faut tenir compte d'une infinité de facteurs pour constituer la réalité qui est représentée dans notre conscience par une forme d'illusion qui créé notre individualité. Mais la science qui se croit détentrice de la réalité a-t-elle des chances de la voir véritablement si elle se pose comme autre chose qu'une illusion parmi tant d'autres? Quand la science établit le fait que notre cerveau nous trompe, a-t-elle encore le loisir de continuer son discours sans tenir compte de ce fait fondamental à chaque fois qu'elle remonte à nouveau sur le podium pour nous présenter d'autres découvertes? Peut-elle se permettre des titres accrocheurs sans perdre de sa crédibilité?

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[1] Voir le texte « Votre cerveau vous trompe »

[2] Science & Vie No. 1062, La science aux portes de la conscience, mars 2006.

[3] 1. L'expérience qui a permis de voir la conscience, (p. 58), 2. Une faculté de mieux en mieux comprise, (p. 62) et 3. La part du mystère (p. 68).

[4] Extrait de l'article de Science & Vie No. 1062 « La science aux portes de la conscience », page 69-70.