060421

Nègres blancs et racisme ordinaire

par François Brooks

Illustration : Jan Theuninck [1]

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage parce qu'il se fait chier à être blanc ce nègre. Il en a marre qu'on lui dise « sale blanc ».

(Léo Ferré, Il n'y a plus rien)

 

Je suis surpris de constater à quel point le racisme prend place dans notre vie ordinaire et s'installe sans tambour ni trompette. L'exemple le plus patent de racisme est, bien sûr, la Shoah. Celui-ci a d'ailleurs pris tellement de place dans notre conscience collective qu'il nous est bientôt impossible de le reconnaître au moment où il germe. Comme une brindille d'arbre prend sa place indistinctement parmi les herbes folles, le racisme ordinaire nous devient bientôt familier et nous vivons avec comme si cette attitude était légitime.

 

Si le triste Gobineau, suivi de Haeckel, avec son fameux arbre généalogique, avaient démontré scientifiquement les bases du racisme rationnel, ce ne sont pas les bien-intentionnées Chartes-mondiales-des-droits-et-libertés qui ont changé grand-chose. Noirs, Juifs, Cambodgiens, Rwandais, aucune race n'est exempte de cette façon de voir l'autre et de l'exclure du monde.

 

Où est le blanc dans tout ça? Toujours bourreau? N'est-il jamais ostracisé? Bien sûr, avec sa « supériorité » divine et scientifique, c'est lui qui avait parti le bal. D'abord en se déclarant peuple choisi dans la Bible, et ensuite, avec les scientifiques naturalistes du XIXe siècle qui ont voulu ordonner les êtres vivants à leur convenance. Mais il semble aujourd'hui qu'il soit devenu victime de sa propre médecine. Il est de bon ton de considérer le blanc comme la race à punir. Léo Ferré s'était déjà levé contre cette injustice sociale qui met aux fers tout l'édifice sous prétexte que les bourgeois sont dans l'égout, mais la vengeance est douce, il faut faire expier le blanc, ce nouveau nègre dont il faut se méfier. Chaque époque a sa tête de Turc.

 

À commencer par les actions féministes qui prennent leurs distances de cette race maudite, on n'a jamais tant entendu récriminer une catégorie que celle de l'homme actuel. Au Québec, 300 000 fausses victimes de violence conjugale ont été inventées pour appuyer cette chasse aux sorcières. À moins que vous ne soyez dotés de quelques circonstances atténuantes, comme l'infirmité, l'homosexualité ou une origine exotique, le pays mettra en jeu sa sélection sociale comme pour s'opposer à la sélection naturelle de Darwin. Les plus forts seront les plus faibles ; on se croirait dans l'Évangile ; on a décrété que les hommes blancs sont les plus forts, il faut donc les combattre.

 

La contamination raciste passe maintenant au Canada avec le dernier discours du Trône où l'honorable Michaëlle Jean confirme la règle. C'est pourtant sous prétexte de défendre les plus faibles que cette vénérable dame d'origine haïtienne crée une nouvelle catégorie d'oubliés. Je la cite : « J'ai aussi été à l'écoute de Canadiennes et de Canadiens qui estiment ne pas avoir souvent voix au chapitre. Des femmes victimes de violence. Des familles nouvellement arrivées au Canada et qui veulent contribuer à la société canadienne et à la prospérité collective du pays. »[2] Le nouveau peuple choisi du vox populi est maintenant femme ou immigré... catégories dont fait partie, bien sur, la nouvelle gouverneure générale du Canada. L'oublié sans voix est devenu homme et blanc. Même Élisabeth II n'avait jamais démontré autant de manque de diplomatie envers les Canadiens français du temps où ils la détestaient cordialement.

 

Comment peut-on ne pas reconnaître que l'exclusion naît d'une vengeance à assouvir et que la vengeance, loin d'être douce, est une forme de violence qui avilit celui qui s'y livre? Comment ne peut-on pas voir que la discrimination positive aboutit très exactement au renforcement de ce que l'on cherche à combattre? Le parisien black qui s'écrie à tout propos « Tu es raciste » pense ériger une palissade qui lui accorde l'immunité culturelle mais, ce faisant, il avive le feu qu'il prétend combattre et exprime ainsi ouvertement son propre racisme.

 

Mais comment vivre ensemble? Comment se protéger des blessures des autres et de nos propres blessures? Comment aimer lorsqu'on a été blessé? Ne peut-on aimer que ceux qui partagent les mêmes blessures que nous?

 

Et ainsi va le racisme ordinaire de la petite semaine que nous applaudissons tous sans vouloir le reconnaître pour ce qu'il est : une brindille inoffensive qui bientôt sera un arbre géant qui fera ombrage à nos qualités humaines et nous fera dire l'enfer, c'est les autres sans avoir compris que c'est en toute liberté que nous nous sommes mis nous-mêmes en enfer.

 

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