060202

Écologie vs Évolution

par François Brooks

Selon la théorie de l'évolution de Darwin, la vie procède par cycles sans fin de trois étapes : 1. Reproduction, 2. Mutation et 3. Adaptation/Sélection. La chose vivante se copie elle-même ; ce faisant, elle mute par erreur aléatoire dans la copie ; ses rejetons, luttent ensuite pour la survie : ils s'adaptent à leur environnement ou meurent. Ceux qui s'adaptent se reproduisent à nouveau et ainsi de suite.

 

Monsieur Reeves, scientifique dont je respecte la notoriété, fait vibrer notre corde sensible avec le livre Mal de terre [1] en attirant notre attention sur le fait que « quand des espèces animales ou végétales disparaissent, il est déjà trop tard ». Je sens dans cet avis, l'expression d'un désir de participer à la Création divine en stoppant le darwinisme pour que s'installe un Paradis Terrestre où les créatures, telles qu'elles sont actuellement, participent d'un équilibre parfait qu'il faudrait à tout prix conserver. Je veux bien adhérer à son principe de précaution, mais si l'on étudie attentivement la thèse darwiniste, on s'aperçoit que la vie et son évolution ne procèdent pas de bons sentiments mais d'une force en marche sur laquelle notre emprise est peut-être beaucoup moins importante que nous aimerions le penser.

 

Compte tenu du fait que parmi toutes les espèces vivantes que la Terre a vu défiler depuis 500 millions d'années [2], il n'en reste actuellement qu'une infime proportion, j'aimerais bien que Hubert Reeves me dise à quelle époque aurions-nous dû arrêter l'évolution? Est-ce notre époque qui est la plus parfaite? Pourquoi croire qu'il faille mettre toutes nos énergies pour stopper les mutations en cours? Même si c'était souhaitable, est-ce possible? Et sinon, sur quels critères devons-nous nous baser pour opérer nous-mêmes la sélection qui jusqu'à présent était naturelle? De plus, qui sommes-nous pour croire que nous sommes l'espèce ultime qui doive se perpétuer? Peut-être devrons-nous disparaître pour faire place à d'autres espèces mieux adaptées... Et finalement, quand on observe l'immense pouvoir de prédation que l'humain a exercé sur la planète comment ne pas voir l'évidente mauvaise foi de l'écologiste qui s'inquiète pour l'espèce humaine alors qu'elle domine tous les écosystèmes. Du seul point de vue écologique, quelques génocides n'aideraient-ils pas l'équilibre des écosystèmes?

 

Sommes-nous véritablement animés d'un noble dessein réaliste, ou ne serions-nous pas plutôt engagés, sans nous en rendre compte, dans une Sainte Croisade, aveuglés par une conception erronée de la vie, et surtout imbus d'une vanité démesurée?

 

Pour ma part, je suis de ceux qui acceptent que la vie est un phénomène autonome et que la voie de Hubert Reeves, aussi noble semble-t-elle, nous mène à se battre contre des moulins à vent. Je suis attendri par Don Quichotte mais l'immensité de son entreprise me semble irréaliste et dérisoire.

 

Ceci dit, si on se sert de Bjørn Lomborg pour prétendre qu'il encourage le laisser-faire, c'est qu'on l'a mal lu. Je le cite :

 

« Les choses vont mieux, ce qui ne veut pas forcément dire qu'elles vont bien.

Au cours de cette description, je vais devoir remettre en question les idées reçues sur l'effondrement des écosystèmes, car elles sont tout simplement en décalage avec la réalité objective.

[...]

Mais attention ! le fait que l'immense majorité des indicateurs montrent que le sort de l'humanité s'est grandement amélioré n'implique pas que tout soit encore entièrement satisfaisant.

[...]

Exagération et bonne gestion.

La répétition constante de la litanie et des exagérations sur l'environnement est lourde de conséquences. Elle engendre en nous la peur et nous fait dépenser nos ressources et notre énergie à résoudre des problèmes imaginaires en ignorant les questions réelles et urgentes (pas nécessairement environnementales). C'est pourquoi nous devons avoir connaissance des faits et disposer des meilleures informations possibles afin de pouvoir prendre les mesures les plus adaptées.

[...]

Déclarer que nos peurs les plus courantes ne sont pas fondées ne signifie pas pour autant qu'il faille négliger l'environnement. Loin de là. Il serait bienvenu de se pencher sur la gestion de nos ressources et de s'attaquer à des problèmes tels que la gestion de la forêt et de l'eau, la pollution atmosphérique et le réchauffement climatique. Mon objectif est de fournir les informations nécessaires pour savoir où faire porter les efforts en priorité. Je m'appliquerai à démontrer tout au long de cet ouvrage que bien souvent, les solutions proposées sont tout à fait inefficaces. Ces informations indiquent qu'il ne s'agit pas d'abandonner toute action, mais qu'il y a lieu de concentrer notre attention sur les problèmes les plus importants et les plus urgents. » [3]

 

* * *

 

Quand on s'affole devant les pronostiques annoncés de l'effet de serre, on oublie que les changements climatiques vont se dérouler si lentement que nous avons amplement le temps de nous adapter. Et quand la planète aura muté, vous et moi serons morts. Les nouveaux-nés se seront adaptés à leur tour. Bien sûr, ils vivront dans un autre monde, mais c'est ça la vie ! : 1. Reproduction, 2. Mutation, 3. Adaptation/Sélection.

 

Les prophètes de malheur ont toujours existé. Aujourd'hui, ils se cachent souvent sous le masque de la science. Bien que je n'aie, dans mes habitudes de vie, rien à me reprocher, écologiquement parlant, ne comptez pas sur moi pour jeter la pierre aux automobilistes. Qui peut avoir la prétention d'affirmer la vérité ? Reeves lui-même reconnaît que nous nageons dans l'incertitude quant aux conséquences véritables des catastrophes annoncées.

 

* * *

 

Je n'ai aucun mérite, comme on me le dit parfois, « d'avoir fait le brillant effort de me passer de voiture ». C'est tout le contraire. Il faudrait vraiment que je fasse d'énormes efforts pour en avoir une. La voiture personnelle est loin d'être une nécessité vitale. Elle est avant tout une habitude ; au mieux, un encombrement, au pire, un instrument d'addiction qui nous vole notre liberté.

 

C'est en toute liberté que j'ai choisi de m'en passer. J'en retire une foule de bénéfices personnels dont celui de pouvoir confronter certains écologistes. Leur culpabilité n'ayant pas prise sur moi, je peux considérer le problème sous un aspect beaucoup plus fondamental : Vivre sans voiture, c'est avant tout affirmer sa liberté. La diminution de la pollution est bien sûr un effet secondaire utile, mais comment convaincre les gens à agir autrement quand ils pensent l'automobile personnelle comme une nécessité? La pollution n'a rien à y voir ; c'est une question d'affirmation de sa liberté. Tant que les gens croiront ne pas pouvoir faire autrement, ils pollueront. À regret, mais ils pollueront. Je serais d'ailleurs curieux de comparer la consommation de kérosène des écologistes les plus en vus à la mienne. Eux qui croient si important de se produire sur toutes les tribunes ne manquent pas une occasion de prendre l'avion pour aller porter leur message aux quatre coins de la planète alors que nos moyens de communication modernes rendent cette pratique questionnable.

 

 

J'endosse donc le principe de précaution de Hubert Reeves, le pied léger et le sourire aux lèvres, et non comme un pécheur repentant qui aimerait bien polluer mais qui se fait violence pour ne pas déplaire aux prêtres écologistes catastrophistes qui nous annoncent l'Apocalypse alors que la planète change doucement de visage d'une époque à l'autre par une évolution naturelle sur laquelle nous n'avons peut-être aucun véritable pouvoir. Par analogie religieuse je dirais : Ne pas vivre dans le péché est d'abord un geste de mieux-être et, accessoirement, tant mieux si ça plaît à Dieu mais j'ai des doutes sur son existence.

 

Ã

 



[1]  Mal de terre, Hubert Reeves avec Frédéric Lenoir, Le Seuil © 2005, Collection Points sciences.

[2] À ce sujet, voir le très instructif site Planète Terre de Pierre-André Bourque.

[3]  Bjørn Lomborg, L'écologiste sceptique, Le cherche midi © 2004, pages 21-23.