060127

Preuve scientifique de l'existence de Dieu [1]

par François Brooks

Peut-on démontrer « scientifiquement » l'existence de Dieu? Essayons. Définissons d'abord ce que l'on entend par « scientifique ». Sommes-nous d'accord pour les trois critères suivants? :

  1. Observable

  2. Mesurable

  3. Reproductible

OK? ... Bon.

C'est bien connu, ceux qui ont la foi en Dieu, statistiquement, vivent plus vieux et en meilleure santé que les non-croyants. [2] Ce fait, on l'a observé, mesuré statistiquement et on peut répéter l'observation dans une variété de cultures différentes.

Mais j'entends déjà les objections : Comment peut-on conclure à l'existence de Dieu avec cette observation? Comment affirmer que c'est vraiment Dieu qui cause cet effet? Je répondrai par une autre question : On a démontré scientifiquement l'existence de l'atome (la plus petite partie insécable de la matière), et pourtant, n'a-t-on jamais vu un atome? Si on considère « scientifique » l'existence des atomes sur la seule observation des effets que la théorie atomique avait prévu, pourquoi devrions-nous réfuter l'existence de Dieu alors que l'on peut parfaitement observer les effets de la foi sur les humains?

Mais, me direz-vous, comment pouvons-nous prétendre que c'est Dieu, tel que défini dans la Bible qui en est la cause? Je répondrai encore par une question analogue : L'atome, tel que défini étymologiquement, est supposé être la plus petite partie insécable de la matière. Chacun sait pourtant que l'atome se divise en sous composants dont la fission provoque la libération d'une immense quantité d'énergie. Les accélérateurs de particules nous ont d'ailleurs permis d'observer des phénomènes dans l'infiniment petit dont nous ne savons plus trop si les particules subatomiques sont une onde ou de la matière. En définitive, on ne sait plus vraiment ce qu'est la matière. De plus, l'atome n'est plus l'atome puisqu'il est composé de particules qui rendent donc son appellation erronée. De quoi est donc composée la matière? Peut-on véritablement dire que l'atome, tel que défini, existe scientifiquement? Mais à cette échelle, on ne sait plus trop ce que l'on observe, même si on prétend que nos observations sont « scientifiques ». Pourquoi ne pourrait-il pas en être de même pour Dieu et la foi? Ne pourrions-nous pas reconnaître que la science et la foi nous mènent toutes deux à explorer des mystères qui s'approfondissent graduellement à mesure que progressent nos recherches mais que, ni Dieu (symbole suprême de l'esprit) ni l'atome (symbole suprême de la matière) ne peut véritablement être observé parce que l'un et l'autre sont des concepts. C'est-à-dire que l'on pense qu'ils existent, par la foi, et que nous produisons des recherches scientifiques pour essayer de les comprendre tout en sachant à l'avance que des concepts aussi épurés ne pourront jamais être observés directement puisqu'ils indiquent un direction et non une chose en soi.

Nous tendons vers Dieu ou l'atome (le spirituel et le matériel) par la foi en ces concepts. (La foi est à la religion ce que l'hypothèse est à la science.) Et nous utilisons une méthode scientifique pour évaluer, mesurer, de combien on s'en approche. Les progrès obtenus témoignent scientifiquement de l'avancement de notre marche mais prétendre que l'on a touché au but serait une hérésie de la même manière qu'une preuve scientifique n'apporte jamais une certitude plus absolue que la faiblesse de l'hypothèse que celle-ci appelle. Une preuve scientifique n'a pas plus de valeur hors du contexte de l'hypothèse qui la commande que la foi dans un concept erroné.

Qu'y a-t-il donc alors de sacrilège à faire une démonstration scientifique de l'existence de Dieu? En fait, on sait que la science procède d'hypothèses et de certitudes relatives, et on refuse carrément l'incertitude sur Dieu, on refuse la position d'agnostique, il faut savoir. Les croyants assurent que Dieu existe et les athées nous assurent de son inexistence. Religieux et scientifiques sont aussi croyants l'un que l'autre. Le sacrilège relève d'une indignation ressentie comme légitime dès que quelqu'un contrarie notre croyance, et sur ce terrain, religieux et scientifiques logent à la même enseigne.

C'est ici que Kant, Gödël et Karl Popper peuvent nous être d'une aide précieuse pour éclaircir ce débat.

Kant a établi en quoi la science véritable relève d'un domaine que nous ne pouvons confondre avec la foi. Il démontre dans sa « Critique de la preuve ontologique de Dieu » et dans « L'idée de Dieu : Idéal suprême de la raison » que la réalité objective de Dieu ne peut être ni démontrée, ni réfutée.

Gödel, pour sa part, nous a donné un Théorème d'incomplétude [3] qui démontre que, d'aussi loin que l'on puisse approfondir nos connaissances tout système relève nécessairement d'au moins un élément sur lequel il va falloir parier, un indécidable. C'est-à-dire que la science relève en quelque sorte d'une foi, aussi minime soit-elle et que donc, le scientifique qui pense détenir une vérité empirique absolue oublie qu'il fait lui-même partie d'un système qu'il influence en l'étudiant. Il doit décider d'au moins un élément incertain pour que la magie de sa science opère.

Enfin, Karl Popper nous a démontré par sa Théorie de la réfutation que l'essence même de ce qui est scientifique implique la falsifiabilité. Autrement dit, si une théorie ne permet pas d'être réfutée, c'est qu'elle ne relève pas de la science.

Si nous devons alors démontrer « scientifiquement » l'existence de Dieu, nous devrons alors le faire passer du camp de la foi au camp de la science. Dieu serait donc désormais une théorie ainsi que sa création. Comment l'Église chrétienne pourrait-elle accepter une telle régression?

* * *

Dans le Wedge Document, l'administration George Bush nous annonce son projet de démontrer « scientifiquement » le créationnisme. Aussi louable que puisse être ce projet sur le plan moral, il est clair que le chemin poursuivi n'est qu'un subterfuge pour contourner la Constitution états-unienne qui statue que ce pays est laïque et reconnaît la liberté de culte. Si cette entreprise réussissait, la science dans ce pays deviendrait alors la foi dominante. Ceci consacrerait un état de fait qui est à mon sens assez général : la science est une religion parmi d'autres. Mais comment alors la science véritable pourra-t-elle progresser si elle devient un dogme statuant une Vérité révélée?

070722

Bonjour, je me présente, je m'appelle Margaux Delplanque et suis tombée par hasard sur votre site : « Preuve scientifique de l'existence de Dieu » J'aurais aimé vous poser une question... Votre but dans cette réflexion est-il de prouver l'existence de Dieu, ou de prouver l'appellation erronée de l'atome? Je ne suis pas sûre d'avoir bien saisi le rapprochement...

* * *

Bonjour chère Margaux Delplanque

Votre question est pertinente puisque je n'ai pas annoncé explicitement le but de ma démarche et votre intuition est juste : il manque quelque chose à ce texte.

Mon but réel est le suivant :

Comme je suis un enthousiaste de philosophie depuis 20 ans, il m'est arrivé de constater à maintes reprises que, dans tout raisonnement rationnel il existe un point sensible où, si on est un peu perspicace, on peut mettre le grain de sable qui va faire voler en éclat sa cohérence. Schopenhauer nous l'avait démontré dans son livre L'art d'avoir toujours raison. Tout argument rationnel ne tient qu'en vertu d'une illusion opérante selon le contexte où il apparaît. Berkeley nous a démontré dans sa thèse immatérialiste qu'il est illusoire de croire que nous vivons dans un monde matériel. Gödel a aussi démontré qu'il y a toujours quelque chose sur quoi on ne peut pas se décider. (Et pendant que je vous écris, je suis parfaitement conscient de l'ambiguïté de mon propos puisqu'il est construit aussi sur des arguments rationnels réfutables.)

Notre rationalité n'a cessé depuis Nietzsche de trouver des arguments qui réfutent l'existence de Dieu, hochet métaphysique avec lequel j'aime bien jouer quand je le considère sous son seul aspect philosophique. Comme toute la rationalité française semble actuellement dévouée à désavouer l'existence de Dieu, il m'a paru un défi intéressant de trouver des arguments rationnels pour en démontrer l'existence et ainsi démontrer une fois de plus que dans le cas « Dieu », il est impossible de trancher, puisque les arguments des autres valent bien les miens. N'est-ce pas?

L'atome est aussi un jouet métaphysique. Personne n'en a jamais vu un seul sinon que par déduction logique d'observations d'expériences de laboratoire. Pour commencer, comme vous l'évoquez, porte-t-il bien son nom? Ce que nous appelons l'atome aujourd'hui est-il véritablement la plus petite partie insécable de la matière? Comme nous n'en savons rien, les spéculations sont ouvertes. Du plus profond que nous sommes allés dans la matière en terme de « zoom-in », la plus petite partie insécable nous apparaît tantôt comme une onde (énergie) tantôt comme de la matière (une particule), selon le point de vue où l'on se place pour l'observer, mais jamais les deux à la fois (voir Heisenberg et La relation d'incertitude). Ceci ne vous rappelle-il pas la sempiternelle question philosophique à savoir si l'humain est corps ou esprit?

Ce que j'en pense? C'est que l'existence de Dieu n'a pas besoin d'être démontrée puisqu'Il est une entité nécessaire. Dieu n'existe pas par quelque démonstration rationnelle qui pourrait d'ailleurs voler facilement en éclat. Il existe parce que nous ne pouvons philosophiquement pas nous en passer. C'est, dans de nombreux domaines, l'autorité (peut-être illusoire mais là n'est pas la question) suprême à laquelle il est commode de référer parce que nous n'avons jamais trouvé rien de mieux pour boucler l'univers. Par exemple, dans notre monde humain où chacun y va de son propre point de vue, quelle est le référence ultime? Si vous étudiez auprès d'un maître, qui lui a donc enseigné? Et à ce maître de votre maître, qui encore? Et ainsi de suite... jusqu'à l'être suprême, référence floue mais toutefois nécessaire. Quand vous jurez à la cour, si vous refusez de le faire sur la Bible, vous le ferez sur votre honneur. Mais quelle est la définition de l'honneur? Qui nous garantit cet honneur? Et qui nous garantit l'honneur de cet honneur? Et ainsi de suite? Du plus loin que notre réflexion est capable d'aller, on se rend vite compte qu'on a besoin d'un appui. En philosophie, l'appui ultime, le « premier moteur immobile », comme le nomme Aristote, c'est Dieu. Non pas un Dieu rempli des humeurs d'Homère ou d'Abraham, mais un Dieu qui garantisse l'univers. L'incertitude chronique universelle dans laquelle baigne l'humain en général l'a amené à forger un concept de garantie de l'Univers qu'il appelle Dieu. C'est la référence ultime.

Mais encore là, cette construction philosophique rationnelle a ses limites. La Perfection, l'Infini, la Vérité ne peuvent qu'être évoquées et seul un Dieu infini (et donc indéfinissable) peut les garantir. Mais, me direz-vous, à quoi sert une référence absolue inaccessible? Je vous répondrai par la science de Socrate. Comme il savait qu'il était ignorant, ceci en faisait le plus sage des hommes. Ainsi donc, comme nous savons que Dieu est indéfinissable nous savons donc que celui qui ose en parler est très loin de ce qu'on pourrait désigner comme le véritable Dieu. Autrement dit, quoi que l'on puisse dire sur Dieu on se trompe. Lao-Tseu avait dit quelque chose de semblable sur le Tao, et l'enseignement biblique nous enseigne qu'il est interdit de nommer Dieu. Ainsi, le Livre le désigne donc par ses attributs et le nomme l'Innommable, l'Éternel et tant d'autres qui illustrent notre fondamentale incapacité à le saisir, à l'enfermer dans un petit vocable de quatre lettres. Cette sagesse, le philosophe doit la retrouver sinon toute sa philosophie n'est que vaines argumentations. Mais ces vaines argumentations sont parfois amusantes et ce texte a été écrit pour m'amuser. Et pour vous aussi peut-être qui avez eu l'audace d'essayer d'aller un peu plus loin, d'essayer de comprendre.

« Peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science en rapproche. » disait Pascal. Et plus proche encore est celui qui sait qu'il en est infiniment loin, disait en substance Nicolas de Cues.

Voilà où se rencontrent toutes les sagesses et les plus grandes philosophies : un lieu où sagesse orientale, occidentale et théologique s'entendent sur le même point, à savoir qu'il faut approcher Dieu et les notions qui l'entourent avec la plus grande circonspection. De là peut-être vient  le besoin de respect pour Dieu ; devant l'inconnaissable, il est bon d'être méfiant de soi et des tergiversations intellectuelles qui nous entraînent dans des chausse-trapes amusantes. C'est pourquoi l'orient rigole beaucoup en philosophie ; pensons au bouddha rieur bon vivant et insouciant. Un philosophe qui est austère sévère et sentencieux, comme c'est trop souvent le cas en occident, n'est pas sérieux. «Si on ne rit pas, ce n'est pas de la philosophie », nous dit mon ami Guy Tétreault qui a passé 20 ans en Inde à l'étudier et qui tente de l'enseigner aujourd'hui au Québec. Bien sûr, il ne s'agit pas d'un rire sardonique, sarcastique, cynique ou ironique. C'est le rire de l'illumination, celui de l'humain qui a compris soudainement dans sa méditation qu'il n'y avait rien à comprendre et qu'il s'était imaginé vainement que son esprit limité pouvait faire le tour de l'univers et l'enfermer dans sa petite boîte crânienne y compris Dieu.

Ayant été formé à l'école de la rationalisation occidentale, pour m'en guérir, j'essaie désormais de  trouver la faille dans le raisonnement. Cette logique peut d'ailleurs s'appliquer dans de nombreux domaines. Quand un discoureur trouve des formules bien roulées pour enchanter votre esprit, nous parle-t-il de la Vérité ou bien ne cherche-t-il pas à se convaincre lui-même de la validité de son raisonnement en l'exposant à votre jugement? Et plus vous vous y opposerez, plus il enchérira d'arguments pour se convaincre lui-même. Du coup, un échange de vues enrichissant se transforme en monologue à deux. Ainsi donc, pour ne pas me prendre au piège de mon propre discours, vous me feriez grand plaisir de m'expliquer ce qui vous intéresse chez Dieu. En quoi vous intéresse-t-il personnellement?

Amicales salutations.

F. B.


[1] Suite à la parution du numéro hors-série du Nouvel Observateur en réaction au Wedge Document parrainée par le Président des États-Unis George Bush, j'ai voulu participer en rédigeant ce texte qui expose un point de vue absent de tout ce débat : l'agnosticisme.

[2] « Un nombre accru d'études démontrent les bienfaits des croyances et des pratiques religieuses sur la santé. Une métaanalyse récente provenant de 42 études rendues publiques qui porte sur environ 126 000 participants révèle que les malades qui sont de fervents pratiquants sont aptes à vivre plus longtemps que ceux qui le sont moins (McCullough, Hoyt, Larson, Koenig et Thoresen, 2000). » Livre blanc sur la pastorale, Association Canadienne pour la Pratique et l'Éducation Pastorales (ACPEP), page 16.

[3] Énoncé simplifié du théorème d'incomplétude :

« Dans toute branche des mathématiques suffisamment complexe (par exemple l'arithmétique), il existe une infinité de faits vrais qu'il est impossible de prouver en utilisant la branche des mathématiques en question. »