051217

Querelle des Universaux

par François Brooks

 

« Ceci n'est pas une pipe », nous dit Magritte. Mais pourtant, cette peinture ne représente rien d'autre, et en plus, avec un hyperréalisme qui ne prête aucunement à confusion. Mais bien sûr, ce n'est que l'image d'une pipe. Ce peintre a passé sa vie à illustrer la question engendrée par la Querelle des Universaux : Quand nous parlons, nos mots ont-ils une existence bien réelle? Magritte la formulait ainsi : « Quand je dessine y voyez-vous autre chose qu'une peinture? » Et, avec son style plus réaliste que la réalité, il arrivait souvent à illustrer le mystère qui fait apparaître à notre esprit une réalité qui n'a rien à voir avec le réel.

 

Mais la toile du peintre est-elle bien la réalité? Ce tissu sur lequel il dessine pourrait bien être un vêtement en puissance pour un tailleur, une toile de tente pour un campeur, ou n'importe quoi d'autre pour qui n'est pas peintre. Aristote avait déjà dit que la forme et la matière s'unissent pour qu'existe l'objet, mais qu'est-ce qui est réel? L'idée ou la matière qui la représente? Pour Platon, seul l'Idée était réelle. Mais est-ce à dire que les mots n'ont aucune réalité?

 

Le dyslexique, dit-on, a un problème avec l'apprentissage de la langue écrite. Quand il lit le mot, il lui est très difficile de voir autre chose que de la calligraphie qu'il a sous les yeux. Il éprouve beaucoup de peine à basculer dans l'idée que le symbole écrit représente. Aussi, lit-il lentement et pour chaque mot, doit-il faire l'effort de dépasser la réalité manuscrite pour accéder à sa signification abstraite. Pour parler en termes lacanien, on pourrait dire qu'il s'enfarge continuellement entre le signifiant et le signifié (le symbole et la chose réelle).

 

La querelle des universaux renaît à chaque époque sous une appellation nouvelle. Au XXe siècle, c'est peut-être la Philosophie du Langage qui l'a le mieux illustrée. Wittgenstein nous a montré avec brio comment sortir de cette bouteille à mouche qui piège notre esprit. La philosophie doit montrer l'issue de la « bouteille à mouches » qu'est le langage. Nous sommes coincés dans un labyrinthe de mots et nous pensons avoir accès aux choses réelles.

 

Mais qu'est-ce que la réalité? Si l'humain est un être symbolique, Platon avait bien raison de dire que seul l'Idée est réelle. Et si le Verbe n'est pas réel, Dieu, qui ne se présente à nous que sous des « représentation » l'est-il? Voilà bien la dangereuse question que Guillaume de Champeaux aurait voulu régler une bonne fois pour toutes.

 

* * *

 

Luciano de Crescenzo [1] nous explique les Universaux et attire notre attention sur le point de vue d'Avicenne :

 

« À vrai dire, c'est Platon qui inventa les Universaux, dans le mythe de la caverne où il les met en scène déguisés en Idées. Mais revenons à ceux d'Avicenne. De quoi s'agit-il? Pour le comprendre aidons-nous d'un exemple : je suis un être vivant, précisément un animal, mais je suis aussi un bipède au teint clair, aux yeux bleus, né en Italie, à Naples, et au fur et à mesure que je rapproche l'objectif, j'en viens à dire combien je suis grand et gros et vieux et insupportable. Pratiquement, je suis parti de caractéristiques universelles, pour arriver à des caractéristiques individuelles. Reste à définir jusqu'à quel niveau une définition peut mériter le titre d' « universelle », et à partir de quand elle n'est qu' « individuelle ». Et, enfin, pourquoi se donner tout ce mal? Pour remonter à l'Un (avec un U majuscule) qui a imaginé les Universaux, avant de les semer en nous.

 

Allah, dit Avicenne, avant de créer le cheval devait déjà avoir en tête l'idée du cheval. D'où l'existence de la « chevalinité », à savoir quelque chose de commun à tous les chevaux qui se trouve également dans notre cerveau et qui, chaque fois que nous voyons un cheval, nous fait nous exclamer : « Ça, ça doit être un cheval! » Mathématiquement parlant, la « chevalinité » serait le plus petit commun dénominateur de tous les chevaux. Mais cela ne suffit pas : à y bien réfléchir, il n'y a pas deux « individus » qui soient parfaitement pareils. Même les jumeaux ne le sont pas. [...] Malgré cela, ils ont pourtant des caractéristiques en commun. »

 

* * *

 

Kunzmann, Burkard et Wiedmann [2], quant à eux, nous expliquent la position d'Abélard :

 

« Abélard distingue vox (son naturel) de sermo (signification des mots) auquel il reconnaît une universalité. Abélard se demande également si les Universaux sont liés à une des dénominations fondamentales de la chose, ou, si en conséquence de leur signification, ils pourraient encore exister même si les objets qu'ils désignent n'existaient plus, comme par exemple le nom de rose si la rose n'existe plus.

 

Abélard distingue pour cela, la fonction dénominative de la fonction significative d'une expression. Le nom de la rose ne peut plus être prononcé lorsqu'il n'y a plus de roses, néanmoins la phrase « il n'y a plus de roses » a une signification.

 

Dans son écrit Sic et Non (Oui et Non), Abélard rassemble une somme de phrases contradictoires tirées de la Bible et des Pères de l'Église. Il montre ainsi que les textes des autorités nécessitent une exégèse et ne doivent pas être adoptés sans critiques. Il fournit par là un apport considérable au développement de la méthode scolastique, pour exposer différents avis et leurs raisons, les évaluer, et trouver une solution dans la mesure du possible. »

 

Ã



[1] Luciano De Crescenzo, Les grands philosophes du Moyen Âge, Éd. De Fallois © 2003, p.65-66.

[2] Peter Kunzmann, Franz-Peter Burkard et Franz Wiedmann, Atlas de la philosophie, Librairie Générale Française © 1993 (Livre de Poche, La Pochothèque).