par
Dans
son livre Auschwitz, les nazis et la
« Solution finale », Laurence Rees pose les
prémisses de base du racisme hitlérien :
1.
Les Juifs sont indésirables : « Dans l'idéal, aux yeux des nazis, il
aurait fallu les faire déguerpir » [...] « Nous étions habitués à
l'antisémitisme... L'antisémitisme polonais était peut-être plus financier. Mais
l'antisémitisme nazi, c'était : " Pourquoi existez-vous? Vous ne
devriez pas! Disparaissez! " (p.46)
Ils sont une race biologiquement inférieure et, en vertu d'un darwinisme
opérant, il faut « aider » la sélection naturelle en les supprimant.
2.
Les Juifs ont aussi des
torts : Un
officier lituanien de 25 ans qui avait participé au carnage lui
déclarait : « Vous passez à côté de l'essentiel, vous savez. Non
pas ce que nous avons fait aux Juifs, mais ce que les Juifs nous ont
fait. » (p.13) De
nombreux Juifs prospères financièrement s'en étaient très bien tirés lors de la
Crise de 1929. Ils représentaient donc le bouc émissaire tout désigné. Ils sont
dénoncés comme exploiteurs improductifs. Leur esprit de clan ne les avait
jamais fait reconnaître comme particulièrement généreux envers les citoyens de
leur pays d'accueil.
3.
Il faut venger les torts par la
haine : Hans
Friedrich explique que « Son père était paysan et les Juifs de la localité
étaient marchands : ils achetaient la production pour la revendre sur le
marché. Ses parents lui expliquèrent que les Juifs s'en mettaient plein les
poches. [...] " Ma haine des Juifs est trop grande. Vous étiez
obligé de passer par un intermédiaire Juif. Mettez-vous à notre place. On
n'était plus maître de sa vie. " » (p.86) [1]
Une
idéologie prometteuse séduisait et provoquait une loyauté indéfectible.
L'enrôlement des officiers était volontaire, donc libre. On ordonnait quoi
faire, il fallait obéir aux ordres, mais, contrairement au régime bolchevique,
une certaine latitude était permise quant aux moyens à utiliser (p.67) Une fois engagé, la défection devenait
pratiquement impossible sans passer pour un traître. Ce jugement occulte qu'en
réalité, c'était l'idéologie « la traître » qui ne livrait pas ses
promesses. Elle rencontrait une cascade d'impossibilités pratiques qui
projetait ses protagonistes de Charybde en Scylla. (p.20, 64
et 65)
Même
Himmler et Heydrich reconnaissaient que l'extermination physique d'un peuple
est foncièrement indigne du peuple allemand en tant que nation civilisée. (p.48) Mais une fois les rouages du racisme mis en
branle, chaque action entraînait un problème dont la
solution créait un problème pire encore :
Déplacement des populations, désagrégation du tissu social, rationnement,
disette, famine, corruption, crimes, châtiments, barbarie, et euthanasie
générale comme solution finale à une situation infernale dont on a perdu le
contrôle. N'oublions pas que les pertes humaines allemandes pendant la guerre
se sont élevées à 6 millions, chiffre curieusement égal au nombre de juifs
exterminés dans l'Holocauste [2].
Après
le carnage de cette guerre, devant l'évidence de l'horreur, les officiers se
disculpaient en affirmant qu'ils n'avaient pas le choix. Il fallait obéir aux
ordres puisqu'ils avaient prêté serment d'allégeance. Toute désobéissance était
considérée comme de la traîtrise et les mettait en danger d'être exécuté. On
invoqua aussi que la propagande à laquelle toute la population était soumise
leur avait créé une réalité psychosociale dont il était de leur devoir national
de se défendre : les Juifs sont l'ennemi et il est normal de tuer l'ennemi
en temps de guerre.
Mais
qui doit-on blâmer, qui est le véritable responsable? Est-ce chacun des
individus qui s'est transformé en monstre meurtrier après avoir eu la faiblesse
de se laisser prendre par une idéologie raciste? Est-ce le leader charismatique
Hitler,
psychopathe patenté de la première heure? Est-ce le peuple allemand qui a élu
démocratiquement son « Führer », guide prometteur qui n'a jamais
caché ses intentions racistes et militaires? Est-ce le peuple juif qui, se
croyant « élu de Dieu », n'a jamais accepté de s'assimiler dans
aucune terre d'accueil où il a immigré, refusant de faire siennes la religion
les coutumes et l'Histoire du pays hôte? Sont-ce les misérables disciples d'Hitler :
Himmler, Goebbels, Göring et tous les autres organisateurs qui se portaient
volontaires pour que triomphe un idéal absurde, alors que sans l'avoir prévu,
ils organisaient l'immense triomphe de la mort et de la destruction?
Dawkins
nous dira que c'est la faute du mème dévastateur
qui s'est répandu dans tous les esprits : le racisme. Sartre dira que
c'est chaque individu qui a agi librement postulant la responsabilité de chacun
sur sa propre vie. D'autres accuseront Nietzsche pour
avoir fabriqué le concept de « Volonté
de puissance » et de « Surhomme »
dont les Allemands étaient friands après l'annonce de la mort de Dieu. Voltaire dira
que c'est l'intolérance, mère de toutes les infamies. Mais il n'en reste pas
moins un fait : tous, sans exception, ont souffert dans leur corps et leur
dignité humaine. Cela n'aurait pas dû être.
Les
nazis ont toujours cherché à cacher les faits lors des exterminations et de
l'exécution de la « Solution finale » dans les camps de la mort.
Pourquoi? S'ils avaient été véritablement convaincus que les Juifs, le
Tziganes, les handicapés, les malades mentaux, les homosexuels et les Témoins
de Jéhovah étaient de la vermine dont ils s'empressaient de nettoyer l'Europe,
n'auraient-ils pas dû en être fiers et montrer au plus grand jour les
« bienfaits » de leurs actions pour l'humanité? Le secret le plus
complet auquel ils étaient tant attachés n'indique-t-il pas qu'ils avaient
honte de cette entreprise? Ne se sont-ils pas condamnés ainsi eux-mêmes? Ceux
qui savaient ont dû accepter de sacrifier leur psyché et leur joie de vivre à
jamais et pour aussi longtemps que vivra la mémoire de leurs actions. Aucun
être humain ayant participé à ce massacre ne peut rester indemne de telles
horreurs. Après la guerre, ceux qui ont échappé à leur châtiment se sont
condamnés à vivre dans l'enfer de leur mémoire.
Mais
aujourd'hui, comme Térence le disait, je sais que je suis humain et que rien de ce
qui est humain ne m'est étranger. Aussi, je reconnais que dans les
mêmes conditions, je n'aurais probablement pas été héroïque et je me serais
peut-être commis dans les horreurs nazies. Ma seule chance est d'être né
ailleurs et dans une autre époque. En hommage à toutes les souffrances des
humains de l'enfer nazi, je dois donc partager cette triste mémoire collective
et faire l'impossible pour qu'elle ne se réactualise jamais.
Parce
qu'ils avaient accompli de telles infamies, on a toujours prétendu que les
nazis étaient inhumains. J'affirme au contraire que c'est précisément leur
nature humaine qui les a conduit à de si viles actions. [3] La mémoire de ces horreurs continuera à
faire souffrir l'humanité et c'est un tribut bon marché à payer, d'accepter cette mémoire, si elle
pouvait faire en sorte que nous soyons épargnés de cette bombe à retardement que
nous portons tous en nous : notre humanité. Puisse cette bombe rester
désamorcée par la mémoire, vaccin ultime contre la propagation du virus du
racisme et de l'exclusion. Le racisme est une maladie de l'esprit qui nous
porte à la haine de ce que l'on refuse de voir en nous-mêmes, c'est une haine
de soi.
[1] Mais en page 137, Laurence Rees démontre l'illogisme fondamental des préjugés antisémites : S'ils étaient paresseux, comment auraient-ils pu faire fortune? Et puisque dans de nombreux pays ils n'avaient pas le droit de posséder une terre, comment peut-on leur reprocher de s'être rabattu sur le métier de commerçant?
[2] Corinne Maier, L'Allemagne nazie, la haine au pouvoir, Les Essentiels Nilan #243 © 2004, p. 46-47.
[3] Comment pouvons-nous croire que l'être humain civilisé se définit par une noblesse d'âme naturelle? L'humain n'est-il pas au contraire d'une vile nature qu'il faut travailler à élever? Les génocides au Cambodge en 1974 et au Rwanda en 1994 ne sont-ils pas une preuve évidente que l'être humain, qu'il soit blanc, jaune ou noir est habité de la même humanité et qu'à ce titre, le racisme qui prétendrait à une quelconque supériorité ou infériorité d'une race ou d'une culture sur une autre est de la foutaise?