051027

Hitler et racisme

par François Brooks

Dans son livre Auschwitz, les nazis et la « Solution finale », Laurence Rees pose les prémisses de base du racisme hitlérien :

 

1.          Les Juifs sont indésirables : « Dans l'idéal, aux yeux des nazis, il aurait fallu les faire déguerpir » [...] «  Nous étions habitués à l'antisémitisme... L'antisémitisme polonais était peut-être plus financier. Mais l'antisémitisme nazi, c'était : " Pourquoi existez-vous? Vous ne devriez pas! Disparaissez! " (p.46) Ils sont une race biologiquement inférieure et, en vertu d'un darwinisme opérant, il faut « aider » la sélection naturelle en les supprimant.

 

2.          Les Juifs ont aussi des torts : Un officier lituanien de 25 ans qui avait participé au carnage lui déclarait : « Vous passez à côté de l'essentiel, vous savez. Non pas ce que nous avons fait aux Juifs, mais ce que les Juifs nous ont fait. » (p.13) De nombreux Juifs prospères financièrement s'en étaient très bien tirés lors de la Crise de 1929. Ils représentaient donc le bouc émissaire tout désigné. Ils sont dénoncés comme exploiteurs improductifs. Leur esprit de clan ne les avait jamais fait reconnaître comme particulièrement généreux envers les citoyens de leur pays d'accueil.

 

3.          Il faut venger les torts par la haine : Hans Friedrich explique que « Son père était paysan et les Juifs de la localité étaient marchands : ils achetaient la production pour la revendre sur le marché. Ses parents lui expliquèrent que les Juifs s'en mettaient plein les poches. [...] " Ma haine des Juifs est trop grande. Vous étiez obligé de passer par un intermédiaire Juif. Mettez-vous à notre place. On n'était plus maître de sa vie. " » (p.86) [1]

 

Une idéologie prometteuse séduisait et provoquait une loyauté indéfectible. L'enrôlement des officiers était volontaire, donc libre. On ordonnait quoi faire, il fallait obéir aux ordres, mais, contrairement au régime bolchevique, une certaine latitude était permise quant aux moyens à utiliser (p.67) Une fois engagé, la défection devenait pratiquement impossible sans passer pour un traître. Ce jugement occulte qu'en réalité, c'était l'idéologie « la traître » qui ne livrait pas ses promesses. Elle rencontrait une cascade d'impossibilités pratiques qui projetait ses protagonistes de Charybde en Scylla. (p.20, 64 et 65)

 

Même Himmler et Heydrich reconnaissaient que l'extermination physique d'un peuple est foncièrement indigne du peuple allemand en tant que nation civilisée. (p.48) Mais une fois les rouages du racisme mis en branle, chaque action entraînait un problème dont la solution créait un problème pire encore : Déplacement des populations, désagrégation du tissu social, rationnement, disette, famine, corruption, crimes, châtiments, barbarie, et euthanasie générale comme solution finale à une situation infernale dont on a perdu le contrôle. N'oublions pas que les pertes humaines allemandes pendant la guerre se sont élevées à 6 millions, chiffre curieusement égal au nombre de juifs exterminés dans l'Holocauste [2].

 

Après le carnage de cette guerre, devant l'évidence de l'horreur, les officiers se disculpaient en affirmant qu'ils n'avaient pas le choix. Il fallait obéir aux ordres puisqu'ils avaient prêté serment d'allégeance. Toute désobéissance était considérée comme de la traîtrise et les mettait en danger d'être exécuté. On invoqua aussi que la propagande à laquelle toute la population était soumise leur avait créé une réalité psychosociale dont il était de leur devoir national de se défendre : les Juifs sont l'ennemi et il est normal de tuer l'ennemi en temps de guerre.

 

Mais qui doit-on blâmer, qui est le véritable responsable? Est-ce chacun des individus qui s'est transformé en monstre meurtrier après avoir eu la faiblesse de se laisser prendre par une idéologie raciste? Est-ce le leader charismatique Hitler, psychopathe patenté de la première heure? Est-ce le peuple allemand qui a élu démocratiquement son « Führer », guide prometteur qui n'a jamais caché ses intentions racistes et militaires? Est-ce le peuple juif qui, se croyant « élu de Dieu », n'a jamais accepté de s'assimiler dans aucune terre d'accueil où il a immigré, refusant de faire siennes la religion les coutumes et l'Histoire du pays hôte? Sont-ce les misérables disciples d'Hitler : Himmler, Goebbels, Göring et tous les autres organisateurs qui se portaient volontaires pour que triomphe un idéal absurde, alors que sans l'avoir prévu, ils organisaient l'immense triomphe de la mort et de la destruction?

 

Dawkins nous dira que c'est la faute du mème dévastateur qui s'est répandu dans tous les esprits : le racisme. Sartre dira que c'est chaque individu qui a agi librement postulant la responsabilité de chacun sur sa propre vie. D'autres accuseront Nietzsche pour avoir fabriqué le concept de « Volonté de puissance » et de « Surhomme » dont les Allemands étaient friands après l'annonce de la mort de Dieu. Voltaire dira que c'est l'intolérance, mère de toutes les infamies. Mais il n'en reste pas moins un fait : tous, sans exception, ont souffert dans leur corps et leur dignité humaine. Cela n'aurait pas dû être.

 

Les nazis ont toujours cherché à cacher les faits lors des exterminations et de l'exécution de la « Solution finale » dans les camps de la mort. Pourquoi? S'ils avaient été véritablement convaincus que les Juifs, le Tziganes, les handicapés, les malades mentaux, les homosexuels et les Témoins de Jéhovah étaient de la vermine dont ils s'empressaient de nettoyer l'Europe, n'auraient-ils pas dû en être fiers et montrer au plus grand jour les « bienfaits » de leurs actions pour l'humanité? Le secret le plus complet auquel ils étaient tant attachés n'indique-t-il pas qu'ils avaient honte de cette entreprise? Ne se sont-ils pas condamnés ainsi eux-mêmes? Ceux qui savaient ont dû accepter de sacrifier leur psyché et leur joie de vivre à jamais et pour aussi longtemps que vivra la mémoire de leurs actions. Aucun être humain ayant participé à ce massacre ne peut rester indemne de telles horreurs. Après la guerre, ceux qui ont échappé à leur châtiment se sont condamnés à vivre dans l'enfer de leur mémoire.

 

Mais aujourd'hui, comme Térence le disait, je sais que je suis humain et que rien de ce qui est humain ne m'est étranger. Aussi, je reconnais que dans les mêmes conditions, je n'aurais probablement pas été héroïque et je me serais peut-être commis dans les horreurs nazies. Ma seule chance est d'être né ailleurs et dans une autre époque. En hommage à toutes les souffrances des humains de l'enfer nazi, je dois donc partager cette triste mémoire collective et faire l'impossible pour qu'elle ne se réactualise jamais.

 

Parce qu'ils avaient accompli de telles infamies, on a toujours prétendu que les nazis étaient inhumains. J'affirme au contraire que c'est précisément leur nature humaine qui les a conduit à de si viles actions. [3] La mémoire de ces horreurs continuera à faire souffrir l'humanité et c'est un tribut bon marché à  payer, d'accepter cette mémoire, si elle pouvait faire en sorte que nous soyons épargnés de cette bombe à retardement que nous portons tous en nous : notre humanité. Puisse cette bombe rester désamorcée par la mémoire, vaccin ultime contre la propagation du virus du racisme et de l'exclusion. Le racisme est une maladie de l'esprit qui nous porte à la haine de ce que l'on refuse de voir en nous-mêmes, c'est une haine de soi.

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[1] Mais en page 137, Laurence Rees démontre l'illogisme fondamental des préjugés antisémites : S'ils étaient paresseux, comment auraient-ils pu faire fortune? Et puisque dans de nombreux pays ils n'avaient pas le droit de posséder une terre, comment peut-on leur reprocher de s'être rabattu sur le métier de commerçant?

[2] Corinne Maier, L'Allemagne nazie, la haine au pouvoir, Les Essentiels Nilan #243 © 2004, p. 46-47.

[3] Comment pouvons-nous croire que l'être humain civilisé se définit par une noblesse d'âme naturelle? L'humain n'est-il pas au contraire d'une vile nature qu'il faut travailler à élever? Les génocides au Cambodge en 1974 et au Rwanda en 1994 ne sont-ils pas une preuve évidente que l'être humain, qu'il soit blanc, jaune ou noir est habité de la même humanité et qu'à ce titre, le racisme qui prétendrait à une quelconque supériorité ou infériorité d'une race ou d'une culture sur une autre est de la foutaise?