051010

Le paradoxe de Séraphin Poudrier

par François Brooks

La personne réelle qui a inspiré à Claude-Henri Grignon son personnage Séraphin Poudrier était un certain Israël Bélair. Alors que l'on sait qu'il est mort ruiné après avoir perdu la raison, cette histoire a enrichi une flopée de comédiens, cinéastes, techniciens etc. ainsi que son auteur. Aujourd'hui, elle fait vivre l'héritière de ce dernier, Claire Grignon, avec ses droits d'auteur. Oh! tous ces gens n'ont peut-être pas fait fortune, mais Bélair n'a quand même jamais touché un seul sou pour cette histoire très personnelle qui raconte la chronique de « son péché ». Mais qu'est-ce que la propriété intellectuelle? Grignon déclare avec verve que son roman « Un homme et son péché » se veut un « pamphlet contre l'argent, ce véhicule du mal ». (!!!)

 

De façon analogue, les criminels n'en finissent plus d'enrichir l'industrie judiciaire que la société a érigé pour s'en protéger. Sans criminels, pas de juges, pas de policiers ni d'avocats ; ni de gardiens de prison non plus. Même si je défendrais bec et ongles leurs victimes, je ne peux m'empêcher d'éprouver de la sympathie pour les Séraphin qui font le pain et le beurre du monde qui exploite leur souffrance. N'existe-t-il pas une loi ou une coutume qui exige que le bien produit du crime soit détruit?

 

Espérons que Charles Binamé et Claire Grignon ont eu la décence minimale de porter quelques fleurs sur la tombe de ce malheureux personnage qui après tout n'a jamais trouvé le moyen de profiter efficacement de sa propre richesse.

 

* * *

 

Séraphin était prêteur usurier, avare et tyrannique. Mais en langage actuel, ne pourrait-on pas dire qu'il contribuait à créer de la richesse, qu'il était économe, prévoyant et bon gestionnaire? Quand on sait qu'aujourd'hui, l'immense majorité de mes concitoyens sont endettés et vivent au dessus de leurs moyens en enrichissant de sympathiques Séraphin souriants et affables, je me demande si nous ne serions pas plus riches collectivement si nos prêteurs ne nous rendaient pas le crédit si facile...

 

Séraphin Poudrier a laissé dans l'inconscient collectif québécois l'idée qu'il faut être généreux de nos sous à tel point que nous avons endetté nos enfants à naître pour plusieurs générations. Quelle générosité! Peut-être est-ce ainsi qu'il nous a le plus nui : nous nous en sommes fait une image si détestable que nous refusons les valeurs de travail, d'économie et de gestion efficace qu'il représentait. Alors que le véritable Israël Bélair a créé une richesse qui, par la plume de Claude-Henri Grignon, continue de produire des fruits, ce mythe aurait contribué à nous transformer en pauvres vivant au crochet de nos enfants. Cet auteur ne nous aurait-il pas légué une légende empoisonnée? Beau paradoxe!

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