050703

Regard philosophique sur le Raëlisme

par Raël (Claude Vorilhon)[1], (notes en bas de page : François Brooks)

La spiritualité

Le seul privilège qu'il y a d'être vivant, c'est d'être conscient.[2] Et quand on est conscient, on ne peut qu'être émerveillé de sa propre conscience et qu'être heureux de vivre.

Raël

 

Nous sommes UN

Nous sommes UN[3] et c'est une très belle chose de ressentir cette fluidité lorsque nous sommes en méditation. Ressentir un véritable état de méditation ne demande pas des années d'études, car c'est instantané. Ce qui demande des années d'entraînement, c'est de rester dans l'état de sentir cette unité en soi. Et c'est important de le ressentir, parce qu'on ne peut pas se sentir UN avec les autres si on ne se sent pas UN avec soi-même. Comment ne pas nous sentir séparé des autres, si cette division existe à l'intérieur de nous-mêmes, si par exemple nous ressentons que nous sommes bien dans notre esprit mais sale dans notre corps[4].

 

C'est seulement après avoir réussi l'union en nous-mêmes que nous pouvons espérer atteindre l'étape suivante : être UN avec les autres. Être UN avec nous-mêmes signifie être UN avec l'Univers, avec l'Infini, avec tout, mais aussi avec rien. Parce qu'il n'y a pas de différence entre tout et rien... C'est la même chose. Il n'y a pas plus de distance entre vous et moi, qu'il n'y en a entre les étoiles et moi. Il n'y a pas plus de distance entre vous et moi qu'entre les atomes et moi parce que l'infini est UN. Lorsqu'on arrive à ce stade de compréhension et de ressenti, alors nous atteignons la conscience. Nous devenons de petits fragments de conscience individuelle qui, enfin, prennent conscience qu'ils ont cette conscience, parce que la conscience elle aussi est UNE. Il n'y a pas d'écart dans l'univers entre la conscience individuelle et la conscience collective. On parle souvent de l'inconscience collective. Mais il y a plus important que l'inconscience collective : Il y a la conscience collective, qui n'est pas seulement planétaire mais également universelle et infinie. La conscience collective est l'unité entre nous et tous les autres, car il y a unité entre tout ce qui est conscient dans l'infini.

 

Ressentir l'infini[5]

Éprouver un sentiment d'unité entre tout ce qui existe dans l'univers, dans l'infiniment grand et dans l'infiniment petit de la matière ainsi que dans l'infini dans le temps, c'est ressentir l'infini. Et lorsque nous ressentons cette unité et ce lien avec tout ce qui nous entoure, nous devenons conscients, nous devenons capables de comprendre que nous sommes de petits fragments de matière qui se sont assemblés pour donner l'être vivant que nous sommes. La matière qui nous compose devient consciente d'elle-même. Je suis en vous et vous êtes en moi[6]. Même si je disparais demain, je vais rester en vous. Cette conscience que je vous ai emmenée de l'Infini va continuer de vivre en vous et vous pouvez la transmettre à d'autres. Peu importe ma présence ou non, cette pensée et cette attention juste portées à la conscience ne dépendent pas de ma présence, car si vous êtes vraiment dans la conscience, je serai présent éternellement en vous, ainsi que chez vos descendants, comme vous-même le serez également. Car l'Infini et la conscience de cette unité sont éternels, ils sont partout à la fois, dans toutes les directions, ils existent et existeront toujours. En prendre conscience c'est leur donner vie! Celui qui a conscience de l'infini est illuminé et c'est ce qui fait de lui un être éveillé, un être heureux[7]. Ni les petits bonheurs superficiels : l'argent, une grande maison, une belle voiture, ni les diplômes n'apportent réellement le bonheur. Le savoir et l'avoir n'ont rien à voir avec l'éveil, mais l'ÊTRE oui, car il laisse l'infini s'exprimer en lui. On ne peut pas « avoir » heureux, on ne peut pas « savoir » heureux mais on peut « être » heureux. L'« avoir » et le « savoir » passent mais la conscience de celui qui « est » s'élève toujours. L'âge n'a aucune prise sur l'intelligence de celui qui a décidé d'être conscient.

 

Les trois niveaux de la conscience

 

Le premier niveau est celui de l'imbécillité. L'imbécile est celui qui subit ses désirs et ses frustrations sans aucun contrôle sur ses réactions émotionnelles. Il est souvent agressif et parfois même violent. Il agit poussé par ses pulsions et se désole ensuite des conséquences qu'il a déclenchées autour de lui, car la plupart du temps ses paroles ou ses actes ont dépassé sa pensée[8].

 

Celui-là agit ainsi parce qu'il souffre, il souffre de ne voir jamais (ou peu) ses désirs assouvis et tant qu'il fera dépendre son bonheur de l'extérieur de lui-même, tant qu'il attendra des autres qu'ils lui apportent les stimulations dont il a besoin pour se valoriser et se donner l'impression d'être important, il restera dans cet état de perpétuelle frustration. Nous devons éprouver de la compassion et donner notre amour à ces personnes, car elles ne savent pas ce qu'elles font[9] et c'est l'origine de leur souffrance.

 

Le second niveau est celui de la voie du détachement total. C'est le refus des plaisirs, le refus de se confronter aux réactions de notre corps, de notre cerveau et aux risques d'insatisfaction qu'entraîne la gestion des différents plaisirs qu'offre la vie. C'est une attitude de facilité car si nous ne cherchons aucun plaisir, nous n'aurons forcément aucune frustration. Celui qui ne se confronte pas, n'a pas de tentation... En s'abstenant, on ne prend pas de risque, donc on reste serein... Il suffit de se convaincre que l'attitude obtenue est une preuve de sagesse... C'est évidemment faux car la vraie sagesse s'obtient par l'expérience: faire des erreurs, les corriger et continuer à avancer. Chaque erreur réparée est une victoire et un pas de plus vers l'éveil. Ce second niveau est la voie de l'abstinence, enseignée par la plupart des religions: le refus de jouir de nos sens. Comme celui ou celle qui s'isole sur une montagne, dans un monastère tout seul loin du monde, loin de toutes les tentations. Il est facile de rester propre lorsqu'on ne se risque jamais à se salir. Cela peut-être très beau... pendant ce temps la vie passe à côté de nous avec son cortège de joies et de souffrances.

 

Enfin, il y a la voie supérieure qui est celle de jouir de la vie avec conscience. C'est être capable d'évoluer dans la société au milieu des imbéciles, des tentations, en gardant le sourire et l'harmonie, en utilisant tous ses sens, toute sa musique intérieure, toute sa capacité de jouir de soi-même et des autres, sans être frustré si les autres ne nous apportent pas ce que nous espérions. C'est être capable de faire du hockey sans devenir fanatique de sa ville. Être capable de faire de la compétition et s'entraîner avec acharnement pour arriver le premier, non pour dominer les autres, mais pour se dépasser soi-même. Être amoureux et cependant détaché de la relation amoureuse, O équilibre subtil! Être capable d'être dans le désir et dans le plaisir si épanouissant, mais en même temps dans le détachement. C'est oser goûter aux plaisirs directs qui s'offrent à nous parce que nous sommes totalement ouverts sur le monde, tout l'univers étant destiné à nous faire plaisir, sans toutefois attendre que le plaisir vienne de l'extérieur mais au contraire d'être capable de le stimuler à l'intérieur de nous-mêmes. « Mon plaisir c'est moi qui le crée, je n'ai pas de frustration si on me refuse un plaisir que j'aurais sollicité. » Le plaisir qui vient de l'intérieur c'est notre imaginaire qui le déclenche, ce plaisir là ne nous frustre jamais car nous le créons parfait et différent selon notre volonté. Tout cet équilibre est délicat, mais qu'il est beau! Je sens les fleurs, je respire leur parfum, mais si elles se détournent de moi je n'en suis pas frustré ou malheureux. Être dans le détachement, c'est savoir que tous les plaisirs de la Terre sont merveilleux, mais qu'ils ne sont pas indispensables : ce sont des plaisirs, pas des besoins. La confusion mentale consiste justement à considérer les plaisirs comme des besoins. En fait, nous avons peu de besoins fondamentaux (manger, boire, dormir...)[10] tout le reste ne sont que des envies.

 

Diversifions nos sources de plaisir à l'infini, ne les limitons pas à une seule chose, à une seule personne, à une seule passion, à un seul plaisir, goûtons-en le plus grand nombre possible ainsi, si un de ceux-là nous abandonne, il nous reste tous les autres, et même s'il n'en restait qu'un seul, nous pourrions encore être heureux avec celui-là, et même sans lui.[11]

 

[En conclusion[12]]

Ã



[1] Extrait du plus récent livre de Raël : Le Maitreya, (chapitre : La spiritualité)

[2] Freud a, pour ainsi dire, inventé la notion d'inconscient et a travaillé toute sa vie pour nous faire croire que le bonheur (ou la guérison) consiste à éveiller notre conscience. Raël nous le répète ici de la même façon que n'importe quel gourou Nouvel-Âge l'a fait depuis 25 ans. Cette idée (ce mème) est d'ailleurs l'une des plus populaire de la fin du XXe siècle.

[3] Pour les anciens grecs, notamment chez Pythagore et Xénophane, la notion d'unité était déjà très connue et vénérée. Raël n'invente ici rien de nouveau. Il reprend simplement à son compte ces notions sans citer ses sources. Leibniz a d'ailleurs poussé ce concept d'unité à un perfectionnement jamais dépassé depuis avec sa notion de monade.

[4] La notion de souillure corporelle est très présente dans la Bible. Je dirais même que ce livre contient le premier code d'hygiène publique connu. Si à l'époque de Moïse ou d'Abraham, l'hygiène représentait quelque chose de flou qu'on a cru bon de sacraliser pour imposer une forme élémentaire se santé publique, depuis Pasteur et le perfectionnement des microscope, on a une connaissance virale et microbienne scientifique qui nous a éloigné des besoins de mystification Biblique face à l'hygiène. La reprise de cette métaphore symbolique par Raël me semble en discordance avec la généralité de ses messages qui se veulent scientifiques.

[5] L'Infini est un des nombreux attributs de Dieu. La bible et les philosophes du moyen âge, dont Nicolas de Cues, ont longuement trituré cette notion. Bruno a d'ailleurs brûlé sur le bûcher de l'inquisition pour avoir démontré la thèse que reprend ici Raël. Chez les anciens Grecs, comme Zénon d'Élée, on y trouvait une représentation géométrique qui alimentait d'intéressantes réflexions. Plus près de nous, dans sa Théorie de la science, Fichte nous dit que notre Moi absolu est activité infinie. Dans cette thèse, il met donc cet attribut divin à portée de l'humain. La notion d'infinité est une des notions philosophiques les plus populaires. Qu'ils soient naturalistes, spiritualistes ou athées les philosophes Anaxagore, Spinoza, Leibniz, Pascal et Feuerbach s'en sont alimentés copieusement.

[6] Ici, Raël reprend textuellement une expression du Nouveau Testament : En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et que je suis en vous. (Jean 14:20). (Extrait tiré de la Bible de Louis Second de 1910). De nos jours, ceci n'attire plus l'attention de personne, mais du temps du Christ, on l'aurait accusé de sacrilège et on l'aurait crucifié pour s'être approprié des Saintes Écritures et s'être mis dans le rôle de Dieu.

[7] La notion d' « élu de Dieu » revient constamment dans la Bible pour désigner le peuple d'Israel. Mais cette notion apparaît aussi abondamment dans notre culture. Marx y a décelé l'origine de la lutte des classes. Il a dénoncé brillamment l'injustice sociale qui se créée lorsqu'on fait la promotion de cette idéologie. Les Juifs en savent quelque chose. Cette prétention d'être « choisis de Dieu » a attisé contre eux très fréquemment les foudres des habitants de leurs pays d'asile à travers l'Histoire. (Voir le texte « Si vous étiez Juif... » où j'analyse les fondements même du racisme.)

[8] Raël se livre ici à un glissement de sens dans lequel il exprime une opinion. Sa façon de définir « imbécile » ne correspond nullement à la définition courante du dictionnaire. Il définit ici ce qui est généralement reconnu comme un « colérique » (ou atrabilaire, ou irascible, ou rageur). Il est simplement en train de nous dire ici qu'il considère ces comportements comme un manque d'intelligence. On pressent ici tout un système de valeur qui invite à faire l'économie des nuances.

[9] Ceux qu ne savent pas ce qu'ils font sont des inconscients. Le pardon que Raël nous recommande ici de leur accorder est formulé avec les mêmes mots que le Christ en croix : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. ».(Luc 23 :34) Ce discours peut sembler original à ceux qui n'ont jamais lu les évangiles, mais pour les plus vieux qui ont assisté à la messe, on croirait entendre prêcher un prêtre qui a oublié de mentionner l'origine de son inspiration.

[10] Raël ne dénombre que trois besoins fondamentaux. J'en avais dénombré six ici : « Besoins fondamentaux ». Mais je n'avais pas pensé au besoin de dormir. Très judicieux! Henri Laborit en avait dénombré un autre : celui de copuler (se reproduire).

[11] Les anciens Grecs Aristippe et Épicure soutenaient le même discours. Aristippe pour les plaisirs sans limites, et Épicure les plaisirs avec tempérance.

[12] Raël semble s'être forgé une philosophie éclectique en prenant soin – ou de réinventer la roue, ou de taire volontairement ses sources, ou un peu des deux. On peut s'interroger sur les motivations personnelles de ce « prophète » moderne non bénévole. Est-il un imposteur exploitant la crédulité des gens simples en quête de donner un sens à leur vies? Mais que peut-on lui reprocher? Que je sache, il ne fait de mal à personne. Aucune extorsion de fonds ; adhésion volontaire à son mouvement ; personnage paisible et sympathique, d'apparence agréable et disposant de quelques facilités médiatiques.

 

Mais en ces temps où les grandes religions sont en perte de vitesse en France, il m'importe davantage de comprendre pourquoi nous avons besoin de lui. Raël arrive à un moment où la technologie a répondu à de nombreuses questions qui, par le passé, étaient considérées comme des mystères ou des miracles. Il jouit de l'impunité que lui procure la Charte des Droits et Liberté. Il peut donc répandre sa Bonne Nouvelle sans autres obstacles que les détracteurs jouissant des mêmes privilèges de liberté d'expression.

 

Le principal message de Raël est qu'il n'y a rien de mystérieux dans l'existence. Il faut simplement jouir de la vie et, pour appâter nos âmes, il nous donne une explication nouvelle sur la possibilité d'être réincarné. Sa religion nous invite à y souscrire. En fait, ceci nous indique que, comme de tout temps, nous avons encore à faire face au sempiternel problème que nous pose la conscience de notre mort éventuelle. À travers l'Histoire, c'est le principal problème que l'humain a essayé de contourner par la foi religieuse. Mais est-ce que Raël est in imposteur, oui ou non? Pour le savoir, il faudrait voir les extra-terrestres qu'il prétend avoir rencontrés. Il a beau être d'une époque technologique avancée mais, comble d'imprévoyance, quand il est allé, en soucoupe volante, rencontrer Jésus, et les autres Jéhovah sur leur planète, il ne disposait d'aucune caméra ou magnétophone qui aurait pu confirmer ses dires à son retour. De plus ceux-ci ne semblent pas pressés de se faire connaître. Tout comme le Royaume des Cieux du Christ était inaccessible aux vivants, les Élohim de Raël semblent hors de notre portée pratique. Aussi, pour lui comme pour toute autre religion, il semble que la FOI soit l'élément principal sur lequel il faut tabler pour donner un sens à ses dires...

 

D'un point de vue philosophique, le Raëlisme est une toute nouvelle religion en gestation. Va-t-elle durer? Va-t-elle s'éteindre avec la mort de son fondateur comme s'est éteint la religion de Rajneesh? Qui vivra verra. Je suppose que de tout temps, les religions naissent et meurent comme les étoiles au firmament de nos besoins métaphysiques. Aujourd'hui comme au temps de Jésus, nous traversons une époque d'incertitude politique où nous sommes toujours friands de messies qui apportent un sens à notre vie. Et Raël n'a rien à craindre. Aussi longtemps que ses promesses – comme celles de Jésus à son époque – ne rencontrent pas la nécessité d'aboutir, il peut compter sur l'espérance de ses fidèles : – principal ciment des communautés religieuses – pour combler notre béance existentielle. Avec le temps, l'articulation des théologies a donné aux humains un ersatz à l'accomplissement des religions qui ne se produit jamais. Il reste alors aux Raëliens à articuler leur propre théologie. Il y a 2000 ans, les Juifs avaient peut-être déjà compris l'inutilité de la venue réelle d'un messie... À quoi servirait la foi, si la promesse devait se réaliser?