050429

Petite leçon de manichéisme

par François Brooks

Sur la terre, personne n'est indispensable, sauf l'ennemi. (Amélie Nothomb)

 Catégories disponibles

(Outils de base de la programmation dans la pensée dichotomique.)

Riches

Pauvres

Jeunes

Vieux

Influent

Inconnu

Instruit

Analphabète

Femmes

Hommes

Marié

Célibataires

Hétérosexuel

Homosexuel

Parent

Enfants

Socialiste

Capitaliste

Masculiste

Féministe

Droite

Gauche

Pécheur

Vertueux

Travailleur

Assisté social

En santé

Malade

Faible

Fort

Séduisant-e

Moche

Etc.

Etc.

Si je voulais écrire un bon roman – un roman captivant – il faudrait que je mette en scène un conflit. Ce ne sont pas les catégories qui manquent. L'histoire classique nous présente un prince charmant, une princesse et un dragon. Elle est facile à comprendre parce qu'elle correspond au canevas initial de notre propre genèse en tant qu'être humain. Nous voudrions tous être issus de père et mère amoureux vivant l'harmonie parfaite. De plus, puisque la vie nous a fait quelquefois souffrir, nous pensons que le mal doit être combattu pour éviter qu'il n'apparaisse à nouveau. D'où l'utilité d'un dragon pour figurer ce mal qui peut se présenter sous autant de formes que notre sensibilité peut être meurtrie.

* * *

Dans mon roman, il faudrait d'abord me choisir un but déclaré d'emblée comme « honorable » sur lequel je ferai agir notre manichéisme naturel.

Il va de soi que tout ceci sera chapeauté des vertus cardinales universelles actuelles : Vérité, Honneur et Amour. Il faudra éviter de remettre au goût du jour des valeurs transcendantes vieillies comme Foi, Espérance et Charité mais on peut encore tabler sur les valeurs transcendantes révolutionnaires que sont Liberté, Égalité et Fraternité, même si elles ont été passablement écorchées depuis leur création et qu'elles sont remises en question avec de plus en plus d'insistance.

Bien sûr, tout le monde est en faveur de la vertu. Mais – et c'est là que le programme devient intéressant – chacun peut la définir selon son propre contexte de vie et se trouver un ou plusieurs alliés pour combattre à ses côtés.

Les dieux des anciens grecs avaient coutume de servir de référence pour représenter les domaines d'application de ces vertus. Ainsi nous avions une déesse de l'amour, une pour la chasse, un dieu pour la justice, un pour la guerre et ainsi de suite. Mais ils sont tombés en désuétude depuis que Manès [1] a simplifié notre vie. Il a repris du service et a la cote actuellement. Apparemment, il semble que tout puisse se comprendre beaucoup plus aisément en terme de « est-ce bien? » ou « est-ce à combattre? » ; est-ce que je me sens menacé par ce que je vis, oui ou non?

* * *

Pour articuler mon roman, j'aurais ensuite besoin de me choisir un système de valeurs transcendantes. L'action devra toujours s'y référer. C'est pourquoi il est important de les définir de la manière la plus précise possible.

En voici quelques-uns à la mode du jour :

  1. Patriarcat

  2. Matriarcat

  3. Communautarisme

  4. Individualisme

  5. Démocratie (vox populi, vox Dei)

  6. Religion (Dieu ou déesse suprême)

  7. Athéisme

  8. Etc.

Bien sûr – et c'est là que les conflits vont prendre corps – il est impossible de s'entendre sur la signification de chacune des valeurs de chaque système. Ces valeurs sont définies avec des mots, et les mots ne sont que des symboles abstraits dont la représentation est très relative selon le vécu de chacun.

De plus, par exemple, la bonté du misanthrope, perçue par le mendiant, peut se transformer en méchanceté pour l'observateur qui constate que cette bonté ne fait qu'entretenir la misère du pauvre.

Suivant les événements qui vont se présenter, on vivra alternativement des choses plus ou moins agréables identifiées comme « à reproduire » ou « à combattre ». D'ailleurs, dans l'ensemble de nos besoins fondamentaux [2], notre caractère personnel va se développer en fonction des manques caractéristiques à la dramatique de vie propre à chacun. Ainsi, si j'ai souffert de la faim dans ma jeunesse, il sera dans mes priorités d'être bien nourri plus tard, mais pas toujours. Il arrive que l'on s'attache à nos misères comme à un vieil ami qui nous a toujours fait souffrir mais à qui on reste fidèle puisqu'il garantit en quelque sorte notre identité. La fidélité à soi-même – qui pour certains est un gage de réussite – réussit certainement à empoisonner notre vie dans ce cas.

* * *

Pour donner corps à mon roman, le système de valeurs devra se développer autour d'un enjeu lié à la foi en certaines croyances comme par exemple :

Dans ce domaine, la foi peut diversifier presqu'à l'infini les drapeaux sous lesquels on peut combattre. On se situera quelque part sur un axe aux extrémités duquel se trouve l' « individuel » et le « collectif »

Individuel

Collectif

* * *

Maintenant, pour mettre mon histoire en action, j'ai besoin de personnages à qui j'attribuerai un caractère, c'est-à-dire un ensemble d'attributs choisis dans la liste des catégories disponibles décrites au début de ce texte. Il faudra peut-être, si je veux que mon histoire intéresse des gens de haut calibre intellectuel, que j'évite une distribution trop grossière, comme par exemple, mettre en scène un homme capitaliste influent fort et instruit contre une femme socialiste isolée faible et analphabète. Ces clichés, quoique largement répandus ne tiennent plus la route dès que l'on s'est un peu ouvert au monde et que l'on constate l'immense variétés de caractères possibles. De plus, la fin est tellement prévisible qu'elle risque de n'intéresser que ceux qui sont encore au stade du « prince charmant du dragon et de la princesse ». Il serait intéressant, par exemple, de mettre en rapport un homosexuel vertueux assisté social de droite avec une vieille socialiste analphabète riche et enceinte.  Essayez vous-même quelques combinaisons de votre crû ; vous verrez comme il est rigolo de s'amuser à varier les combinaisons possibles. Avec notre multiculturalisme, plus rien n'est impossible.

* * *

Bien sûr, mon roman ne serait qu'un roman. Tout au plus, une histoire qui me divertirais de manière approximative. Pour rendre mon existence plus excitante, pourquoi ne pas incarner moi-même ce rôle dans ma vie de tous les jours? Quelle que soit les catégories auxquelles je m'identifie, je peux toujours trouver quelque dragon errant et complémentaire à mes vertus. Que serais-je sans ennemi à combattre qui définisse mes mérites? Peut-être la sagesse chinoise a-t-elle transformé le dragon en un être positif justement parce que cet animal mythique porte en lui le mal nécessaire à définir toutes mes qualités de probité : honnêteté, décence, courage, volonté etc. Que vienne l'ennemi! Je pourrai ainsi sentir en moi surgir toutes les vertus.

Ah oui! J'allais presque oublier. Si on vous prend pour un dragon, vous pouvez toujours essayer de faire remarquer à votre agresseur(euse) ses propres contradictions dans son discours. Elles ne manquent jamais de se manifester lorsque l'amour est absent. Mais je doute que ceci soit d'un grand secours. Le manichéen est généralement fidèle au principe de non-contradiction mais incapable de voir celles qui l'habitent. Pour lui, le débat est sérieux : il est impératif d'instaurer l'utopie sur terre. Mais si on vous frappe, je ne saurais quoi vous dire. Vous pouvez toujours avoir recours à Machiavel ou Jésus, mais peut-être encore vaudrait-il mieux choisir la simple prudence de ne fréquenter que des gens aimables, et observer le silence avec les autres. Mais ceci rend la vie beaucoup mois excitante, j'en conviens.

* * *

Récapitulons : Construction d'un conflit manichéen par des

VALEURS À PROMOUVOIR

  1. Mettre en scène un conflit : Ex. : Femmes vs. Hommes

  2. Déclarer un but honorable : Vérité, Honneur, Amour

  3. Principe universel : Liberté, Égalité, Fraternité

  4. Pensée manichéenne : « est-ce bien? » ou « est-ce à combattre? » 

  5. Valeur transcendante : Le matriarcat est le bien absolu

  6. Croyance mise en valeur : Mon épanouissement personnel a priorité

Variante : Le même conflit présenté par la diabolisation

VALEURS À COMBATTRE

  1. Mettre en scène un conflit : Ex. : Femmes vs. Hommes

  2. Déclarer un but déshonorable : Mensonge, Déshonneur, Haine

  3. Principe universel à combattre : Servitude, Inégalité, Violence

  4. Pensée manichéenne : « est-ce bien? » ou « est-ce à combattre? » 

  5. Valeur transcendante : Le patriarcat est le mal absolu

  6. Croyance mise en valeur : L'épanouissement de l'autre est secondaire

* * *

Sur ce, va s'ouvrir un conflit qui n'a rien à voir avec un débat. Dans un débat, on interroge l'autre et soi-même sur une situation pour laquelle nous tentons de voir plus clair en vue d'améliorer les choses. Dans le conflit manichéen, on est farouchement convaincu d'avoir raison et tout notre discours s'acharne à détruire la pensée de l'autre en se servant de nos arguments comme des bombes pour déstabiliser l'inconnu considéré comme un adversaire à détruire. Dans le premier cas on collabore à établir une pensée commune, dans le second on est convaincu que le bien doit triompher du mal : C'est la guerre. La guerre, c'est excitant, c'est stimulant : ça chasse l'ennui : le plus terrible fléau que nous ayons collectivement affronté depuis que l'être humain a une myriade de robots pour le dispenser d'être préoccupé à travailler pour cultiver sa nourriture et combler ses besoins fondamentaux.

« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin. »
(Voltaire, Candide ou l'optimisme)


[1] Mani (ou Manès)  (216 - 274 ou 277), fondateur du manichéisme. Il se voulut le missionnaire d'une religion universelle de salut. Cette religion professe un strict dualisme opposant les principes du bien et du mal. Elle met en jeu une conception qui divise toute chose en deux parties, dont l'une est considérée tout entière avec faveur et l'autre rejetée sans nuance. (Petit Larousse)

[2] Voir ma définition des « Besoins fondamentaux » et aussi celle donnée par Henri Laborit dans le film Mon oncle d'Amérique :

« On peut donc distinguer quatre types principaux de comportement :

1) Comportement de consommation, qui assouvit les besoins fondamentaux.

2) Comportement de gratification. Quand on a l'expérience d'une action qui aboutit au plaisir, on essaie de la renouveler.

3) Comportement qui répond à la punition ; soit par la fuite qui l'évite ; soit par la lutte qui détruit le sujet de l'agression.

4) Comportement d'inhibition : on ne bouge plus, on attend en tension. Et on débouche sur l'angoisse. L'angoisse c'est l'impossibilité de dominer une situation. »

Philo5...
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