050312

Le pouvoir de Ieschoua de Nazareth[1]

par François Brooks

La philosophie de Ieschoua de Nazareth entraîna de nombreux disciples et foules à le suivre. Il s'attira la sympathie par son enseignement poétique qui touchait le cœur des gens. Sa bonté naturelle, sa compassion et l'intégrité qu'il démontrait contrastaient avec les trois pouvoirs en place à l'époque. Le premier étant la rigidité administrative des occupants romains chargés de maintenir l'ordre. Le second, les lois dures appliquées par les prêtres juifs dont la morale se basait sur la crainte d'être puni. Et le troisième, la royauté, pouvoir provincial basé sur une lignée de noblesse familiale riche et influente alors que Ieschoua gagnait en popularité malgré ses origines modestes.

 

Il n'avait rien à reprocher à l'envahisseur romain sinon qu'ils vénéraient plusieurs dieux, et pour cela, il leur disait qu'ils ne pourraient pas aller au paradis après leur mort. Mais ceux-ci s'en foutaient pas mal puisqu'à cette époque stoïcienne, ils ne se sentaient pas lésés de ne pas y croire. Par contre, Ieschoua confrontait les prêtres juifs qu'il accusait d'hypocrisie parce qu'ils n'observaient pas leurs propres lois : les lois hébraïques qu'ils enseignaient au peuple. De plus, il agaçait le roi Hérode et sa famille dont il dénonçait la faible vertu. Comment un roi peut-il être respecté quand il se vautre dans la luxure que l'on dénonce ouvertement? Finalement, les Romains ont dû intervenir à cause des désordres que ses positions créaient dans la population. Notre Fils de l'Homme enseignait peut-être le pacifisme mais il n'avait pas son pareil pour provoquer les trois pouvoirs en place.

 

Les foules enthousiastes reconnaissaient en lui volontiers des pouvoirs magiques, et ceci contribua à augmenter sa popularité. Il s'est construit un tel mythe autour de sa personne, que nombreux étaient les gens qui cherchaient à le confronter, autant dans son discours que dans ses prétendus miracles. Maniant la parole avec grâce, finesse, poésie et humanité, il parvenait toujours à se sortir des pièges qu'on lui tendait, sauf lorsqu'il s'arrogeait l'autorité divine que les prêtres lui contestaient en l'accusant de blasphémer. Il refusait souvent de confirmer être l'auteur de miracles et catégoriquement d'en produire sur demande. Pourtant, il voulait que les gens attribuent cette « magie » à Dieu, avec qui il s'identifiait ouvertement, et il en jouait pour gagner des adeptes.

 

Ceci eut la fâcheuse conséquence de diviser son auditoire. En effet, ceux qui avaient bénéficié de ses bienfaits étaient vus comme « bénis de Dieu », et les autres comme « rejetés » ou « indignes de la bonté de Dieu ». Cette partie de la foule voyait ainsi une contradiction et de l'injustice dans son enseignement qui prétendait à l'amour et au pardon de Dieu pour tous. Comment Dieu pouvait il être un Père d'amour infiniment bon sans accorder ses bienfaits équitablement à tous?

 

Quoi qu'il en soit, son message de paix, d'amour et de pardon fut si puissant qu'il a continué à être honoré depuis maintenant vingt siècles. En effet, en se laissant crucifier, il instituait le pouvoir de la victime. Avant lui, la notion de victime n'existait pas. Le châtiment était la Justice de Dieu. Après lui, quiconque est puni devient une victime qui subit un sort injuste. Pis encore, chaque infortuné s'autorise, à revendiquer pour qu'on le libère de son infortune puisque chacun a droit au pardon en vertu de la bonté infinie de Dieu le Père. Si rien n'est impossible à Dieu, son amour ne devra-t-il pas s'exprimer à tous par des bontés?

 

Ieschoua enseigne l'amour de Dieu, le pardon et la non violence. Il applique ces principes à sa vie intégralement en donnant l'exemple d'une grande générosité. Parallèlement, il provoque les autorités en place de telle sorte qu'on le crucifie. Vu ainsi, Ieschoua est un raté provocateur qui a été justement châtié. Mais si on lui accorde l'immunité divine, c'est non seulement un innocent qu'on a crucifié, mais on a commis l'irréparable erreur de ne pas avoir reconnu Dieu en personne et son autorité. C'est dans le supplice infligé qu'il prend tout son pouvoir. Et chaque fois que l'on blesse un innocent, c'est son histoire que l'on répète.

 

Mais peut-on véritablement prétendre que le pardon de Dieu nous innocente? En fait, Dieu nous reconnaît coupables, mais il suspend l'exécution du châtiment pour ne pas nous donner le pouvoir de la victime. Ce pouvoir, il se le garde pour lui tout seul. Voilà son génie! Toujours coupables, jamais châtiés. Avec un Dieu comme celui-là, nous n'avons aucun autre pouvoir que celui d'aimer, jamais celui de nous venger, puisque nous sommes toujours pardonnés. Si une victime réclame vengeance, elle met alors le doigt dans un engrenage qui, à son tour, lui refusera le pardon de ses erreurs à venir.

 

Pour que cette logique fonctionne, Ieschoua doit nécessairement démontrer sa nature divine. D'où miracles sur miracles, couronnés de la résurrection de son corps, ultime preuve de son autorité divine. Cette logique est si parfaite que la vérité devient secondaire. La nécessité crée la « vérité ». Comme Martin Scorsese nous le fait remarquer dans son film La dernière tentation du Christ, à la limite, le mythe de Jésus est si puissant, qu'il peut parfaitement se passer de Ieschoua lui-même, et que, s'il était vraiment Dieu et capable de se sauver de la croix, c'est par pure soif de notoriété individuelle qu'il a choisi d'incarner personnellement le rôle du Christ et qu'il s'est laissé mourir sur la croix. À cette époque de notre histoire, le mythe du Christ se devait de naître. La personne physique que l'Histoire (en marche) choisirait pour l'incarner était secondaire.

 

Il importe donc assez peu que Ieschoua ait été parfait ou non. Ce qui importe c'est que notre foi en sa nature divine valide tout le processus de la chrétienté visant à mettre un frein à la violence, à la vengeance et aux châtiments. Désormais, il importe d'éviter à tout prix de mettre l'autre dans une position de victime. Ce serait lui donner un pouvoir divin : celui de nous pardonner ou de nous châtier, le pouvoir de la victime.

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[1] Je distingue ici le Christ, Ieschoua et Jésus.

Le Christ est le Messie annoncé par les prophètes dans l'Ancien Testament. Fils de Dieu, il sauve l'humanité.

 

Ieschoua est la personne physique historique, ayant vécu à Nazareth. Il est mort crucifié à Jérusalem.

Jésus est le personnage créé par le mythe entourant toute cette histoire, celui qui mobilise (ou non) notre foi.

(Selon Claude Tresmontant, Ieschoua serait le véritable nom de Jésus.)