050310

Les Jésus

par François Brooks

S’il est une histoire universelle, c’est bien celle de Jésus-Christ. Chaque décennie, chaque génération, a la sienne propre. Raconte-moi l’histoire de Jésus et je te dirai qui tu es.

 

Dans l’ordre chronologique de sa parution, voici 7 films de cette illustre histoire qui nous en disent davantage sur l’esprit qui anime le cinéaste et son époque que sur Jésus lui-même qui, à ce qu’on dit ces temps-ci, parlait l’araméen et se nommait Ieschoua.

 

1965

La plus grande histoire jamais contée de George Stevens dépeint un Jésus mobilisant les foules par des mystifications miraculeuses. Il est aux prises avec les trois pouvoirs que sont la Rome impériale, les prêtres juifs et la royauté dévoyée. Les foules voient en lui un sauveur mais il perd vite sa popularité puisqu’il ne se mêle pas de politique mais se préoccupe davantage de l’âme des gens. Ce film essaie de décrire une époque lointaine où le temps s’écoulait lentement.

 

1973

Jesus Christ Superstar de Norman Jewison, interroge le phénomène Jésus sous l’angle des bénéfices narcissiques de l’exposition médiatique massive. Dans la lignée de la Beatlemania, phénomène nouveau engendré par la popularité considérable dont jouissent certaines vedettes, l’auteur se demande pourquoi Jésus n’a-t-il pas choisi de naître au XXe siècle : Il aurait pu ainsi jouir des mass média pour propager efficacement son message.

 

1977

Le Jésus de Nazareth de Franco Zeffirelli est un personnage idéal. Présenté avec une fidélité remarquable aux Évangiles, il nous livre un Jésus divin. Les miracles accomplis par celui-ci sont essentiels à sa légitimation. Sa perfection angélique nous le rend cependant inaccessible. Il appartient à un monde loin de l’humanité et des travers de la vie pratique.

 

1979

Dans un esprit résolument satyrique, Monty Python nous présente la vie de Jésus sous le pseudonyme de Bryan. Il est dépeint, comme sa mère Marie, sous les traits d’une personne des plus ordinaires avec les défauts les plus courants que l’on retrouve chez les humains : mère avare, calculatrice, et dominatrice. Brian, en cohérence psychologique, est pleutre, sans caractère et indécis.

 

1988

Martin Scorsese nous présente La dernière tentation du Christ. Il tente de répondre à la question : « Pourquoi ne te sauve-tu pas toi-même? » si souvent posée à ce Christ mourant en croix. C’est un Christ hésitant tourmenté et bien humain en qui tout homme peut se reconnaître. Il nous démontre pourquoi le phénomène « Jésus-Christ » pourrait parfaitement se passer de la personne Ieschoua. L’époque avait besoin d’un Christ, elle l’a fabriqué.

1989

Denys Arcand nous propose un Jésus de Montréal prêt-à-porter. Accompagné de notes anthropologiques et d’une analyse psychosociale de son époque, ce Ieschoua est actualisé par un acteur qui joue le rôle de Jésus dans une pièce de théâtre présentée à des touristes venus visiter un lieu de pèlerinage montréalais. D’un humanisme troublant, ce Jésus d’amour doit combattre pour sa santé mentale dans un monde sordide qui n’est pas fait pour lui.

2004

La passion du Christ de Mel Gibson met l’accent sur les souffrances de Jésus dans sa chair. À la limite du vraisemblable, cet homme-Dieu va encaisser une telle série de tortures et de coups, qu’on comprend qu’il soit mort si vite en croix. L’horreur est si grande qu’elle draine toute notre attention. Le message évangélique s’en trouve dilué. Mais la naissance du pouvoir de la victime prend une force considérable.

Cet espace est réservé à votre Jésus : Comment le décririez-vous. Quelle est la particularité dans son histoire qui vous touche le plus? Ou bien, pourquoi le rejetez-vous? Qu’est-ce qui vous choque ou vous déplait dans Ieschoua, Jésus, le Christ.

 

 

[1]À mon sens, Jésus était un philosophe nommé Ieschoua, vivant à Nazareth. Il a introduit dans la pensée occidentale une notion révolutionnaire : le pardon. Il nous explique[2] que c’est la seule manière de briser le cycle funeste de la haine. Au contraire, la punition, la vengeance et la répression ne font que l’attiser. À la loi du talion, il oppose de rendre le bien pour le mal. Il nous suggère carrément de mettre notre nature humaine de côté et de choisir volontairement, librement et activement, non seulement de ne pas nous venger si on nous maltraite, mais bien d’aimer notre agresseur. Cette perversion volontaire de notre nature vise à faire en sorte que le bien triomphe définitivement du mal. Nous pouvons ainsi vivre dans une société véritablement bienveillante, non pas parce que nous y sommes astreints par les forces de l’ordre, mais parce que chacun a choisi librement d’agir avec magnanimité.

 

Qu’en est-il de ce programme après 2000 ans? Hé bien, il semble que la chrétienté soit une philosophie si puissante qu’elle a su s’imposer malgré le fait qu’elle ait traversé des siècles d’horreurs, de conquêtes et d’Inquisition. Malgré la dénonciation générale des abus auxquels elle a conduit, elle tire sa force du sacrifice librement consenti dont l’image choc est celle du crucifix : la victime innocente. En effet, rien de plus troublant pour l’esprit que de voir un homme à qui on ne peut rien reprocher, un homme bon et généreux, cloué à un poteau et gigotant jusqu’au bout de son sang.

 

Les institutions qui se sont arrogé le pouvoir d’être porte-parole de ce troublant message ont, le plus souvent, sombré dans l’abus de confiance, la perversion, la fausse représentation ou la mystification pour en suite être rejetées par les fidèles désillusionnés. Mais le message de cette philosophie et l’exemple de son initiateur parlent si fort qu’il renaît chaque fois sous une nouvelle forme après être tombé quelque temps en discrédit. Comme Kierkegaard nous le fait remarquer : Être chrétien est impossible, et pourtant, nous n’avons pas le choix de vivre autrement qu’en chrétien.

 

Jésus propose de concevoir Dieu comme un père personnel dont la bonté serait le principal attribut. Bien sûr, au moment de notre mort, coincés dans des souffrances insupportables, il est difficile de croire en la bonté de l’être qui nous aurait créé. Comment voir dans cet horrible instant, la manifestation de la bonté d’un Dieu aimant? Mais gageons que celui qui arrive à se convaincre de cette « chimère », meurt moins angoissé que l’athée. Ce seul bienfait pourrait expliquer peut-être, allez savoir, d’innombrables conversions de dernière minute.

 

Quel que soient les intentions véritables de notre bourreau, n’est-il pas apaisant de croire qu’elles sont guidées par une bonté fondamentale? Ceux qui pratiquent le sado-masochisme en savent quelque chose : l’intention seule que l’on prête a notre bourreau peut, ou bien nous faire jouir, ou bien nous refroidir. Dans les Consolations de la philosophie, Boèce nous en dit long sur cette apaisante perversion de l’âme offerte par la foi chrétienne en baume contre un bourreau cruel et inévitable.

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[1] L’image fut générée par ordinateur pour une série documentaire de la BBC.

[2] Voir deux courts textes illustrant sa pensée : Dieu, amour et pardon