par
J'essaie
de comprendre le monde de mutation des genres dans lequel nous vivons. Il me
semble que l'année zéro de cette mutation se situe au moment de la Révolution Française.
On a tranché la tête du roi et de la reine. On a tué le symbole vivant de
l'ordre hiérarchique familial pour installer quelque chose de tout à fait
nouveau. Ce geste signe l'acte de naissance de la pensée individualiste en
Occident, déjà en gestation depuis quelque temps chez les philosophes des
Lumières.
Cet
acte de naissance inaugure la reconnaissance légale des droits des individus,
prise dans le sens de la réappropriation du droit de penser par soi-même et
surtout le fait que ce droit soit universellement reconnu. En effet, comment
les Robespierre de l’époque pouvaient-ils croire que ce geste de rébellion
contre la monarchie, — figure emblématique par excellence de la famille — geste
d’individus réclamant des droits
individuels « naturels », pouvaient-ils penser que les choses
allaient en rester là?
Se
dotant de prérogatives individualistes, les hommes ne se doutaient pas encore
que la force de cette idée allait faire en sorte que les femmes se conçoivent
aussi comme des entités intellectuelles distinctes. La trop peu connue Olympe de Gouges mérite à mon sens le titre de mère du
féminisme, mais aussi d’initiatrice de l’individualisme en tant que vaste
mouvement social en occident.
Nous
pensions que leur rôle de maternité imbriquait les femmes dans « la
famille » et que cette famille était le noyau de la société. Mais déjà,
quelques intellectuelles, dont Olympe de Gouges, avaient pu se distinguer
lorsqu'elles acceptaient de se soustraire à cet impératif biologique. Une femme
qui se soustrait à la procréation est un libre penseur comme n’importe qui
d’autre. Sa spécificité sexuelle n’a plus d’importance.
Bien
sûr, il a fallu attendre que les progrès technologiques amenuisent l’importance
de la différence de force physique entre les hommes et les femmes (par exemple,
par la distribution de masse du pouvoir électrique et de tous les appareils
utilisant cette force motrice ; par l’invention de la servo-direction pour
les camions etc.). Il a aussi fallu attendre que la contraception soit
techniquement avancée. Libérée de ses deux handicaps les plus importants :
faiblesse physique et enfantement, la femme pouvait dorénavant se présenter comme
l’égale de l’homme.
Le
féminisme peut bien sûr être vu comme la progression de mouvements de
« femmes » en marche vers une prétendue justice ou égalité, mais
aussi (et peut-être surtout) comme la progression d'une idée :
l'individualisme. Doit-on penser le « vivre ensemble » des
philosophes à partir de la communauté ou bien à partir de l'individu? (L'éternel
question du « privé » et du « public ».)
L'individualisme
a tant fait de progrès que, pour vous donner un exemple, le Premier ministre
Canadien défendait récemment l'homosexualité à l'étranger en arguant que le
Canada est un pays de minorités et qu'à ce titre, on devait reconnaître les
mœurs sexuelles de certains groupes comme toute autre caractéristique propre à
un autre groupe. La notion de « culture » au Canada reconnaît toute
forme de manière d'être et de se comporter pour peu qu'elle ne soit pas
illégale et assez répandue pour créer un groupe de pression. La culture Catholique
vaut bien la culture homosexuelle. On défend maintenant l'individualité des
groupes (!!!)
Ceci,
bien sûr, nous confronte avec un nouveau sentiment de racisme. Au nom des Droits
de l'Homme, les « blancs » avaient dû reconnaître les « noirs »
comme égaux en droits. Nous devons maintenant accepter de refuser en nous notre
pulsion raciste pour peu qu'elle se définisse comme un « rejet » de
ce que nous ne sommes pas. D'où la mise en force du concept cher à
Voltaire : la tolérance. Le catholique doit tolérer l'homosexuel, le
musulman doit tolérer la féministe, le riche doit tolérer le pauvre etc. Comment
vivre ensemble quand ce que nous considérons comme nos valeurs les plus
élevées, les plus sacrées, est vu par notre voisin avec répugnance? La
tolérance, c'est bien une invitation à l'hybridité. La pureté de la race
(ou du concept) n'a plus sa place.
Ainsi,
la Révolution Française devait semer dans nos esprits le germe de l'acceptation
de l'autre. Une acceptation progressive tendant vers l'acceptation
inconditionnelle.
Mais
ce qui, à mon sens et pour notre époque, fut le plus déterminant
dans cette mutation encore en progression, ce fut les écoles mixtes. Envoyer
sur les mêmes bancs d'école les petits garçons et les petites filles pour la
durée complète de leur éducation scolaire fut assurément le plus sûr moyen de
faire disparaître toute différenciation due au genre dans les esprits et les
comportements.
À
l'âge de vingt ans, l'homme et la femme n'ont plus que leur organe sexuel qui
soit complémentaire. Ils ont appris les mêmes choses des mêmes professeurs et
pensent vivre ensemble en pouvant donner libre cours à toute leur individualité.
Deux solitudes vivront en présence mutuelle. Si l'accouplement était naturel
pour mes grands-parents — puisqu'ils avaient appris sur les bancs d'école chacun
un rôle complémentaire — rien ne va plus de soi lorsqu'il faut mettre en place
un standard qui n'existe plus. Les femmes n’ont plus appris à devenir femme, et
les hommes ne savent plus leur rôle d’homme. Des choses aussi simples que le
partage des tâches ménagères peuvent susciter des irritations destructives.
Nous vivons en couples comme avec un co-loc.
La
mise en ménage d’un nouveau couple pose maintenant de sérieux problèmes. Comme
chacun a son emploi et doit répondre aux exigences
professionnelles qu’on lui impose, le choix du lieu où habiter doit souvent
faire l’objet d’importants compromis. Habiterons-nous près du lieu de travail
de l’homme, de la femme ou quelque part à mi-chemin? Et si le gîte familial
doit tenir compte des enfants à venir, doit-on plutôt se rapprocher de l’école où
iront les enfants? Si bien que, n’ayant pu trouver de lieu où chacun des
membres de la famille peut être près du lieu de son occupation principale, le
« vivre ensemble » se transformera en une vaste entreprise de
transport automobile. Sans compter les difficultés causées à ce chapitre par
les nombreuses mutations professionnelles à venir.
Désormais,
les enfants ont les mêmes droits à l’autonomie. Une famille de père et mère
avec deux enfants est maintenant constituée de quatre autonomies distinctes où
chacun « jouit » du droit inaliénable de choisir ce qui est bon pour
lui sans égard à l’autorité vue comme suspecte.
Quel
intérêt les parents ont-ils maintenant à enfanter une liberté où l’État se
donne tous les droits de l’influence paternelle? Dans les conditions
sociopolitiques actuelles où les liens filiaux sont de plus en plus ténus, pourquoi
avoir des enfants?
De
plus, ultime paradoxe, si nous voulons vivre en couple, on se demande bien
comment on peut véritablement y arriver sans devoir concéder notre individualité
si chèrement conquise.