041221

Désexualisation du comportement et autoréférence périlleuse

par François Brooks

Nous sommes actuellement dans une phase sociale de liberté où chaque défaut jadis énuméré dans la liste des péchés catholiques est maintenant promu comme « qualité ». La haine est transformée en « affirmation de soi », l'impureté en « pulsion naturelle », l'infidélité en « amour », l'arnaque marchande en « économie triomphante », l'athéisme en « vérité scientifique », l'égoïsme en « croissance personnelle », l'égocentrisme en « autonomie », la médisance en « nouvelle », etc. Pour que les penchants à la faiblesse humaine soient vus comme des qualités, il s'est agi de les décrire sous leurs aspects bénéfiques. Chaque travers de notre humanité étant bien sûr une médaille à deux faces, le courant féministe, aidé d'un psychologisme complaisant, a tôt fait de s'angéliser en refusant d'admettre ses côtés sombres. Les hommes se doivent désormais de quitter leurs caractéristiques mâles pour embrasser cet angélisme émasculé.

 

Ce cycle, dans lequel nous sommes, a historiquement été brisé d'une guerre qui, déchaînant l'aspect pervers de la permissivité, donnait libre cours à toute licence meurtrière et monstruosités diverses. Il s'en suivait alors, comme à l'après 2e Guerre mondiale, une période où on ressortait les bondieuseries et les bonnes intentions obligatoires pour quelques décennies. Mais où est donc cette guerre régulatrice des comportements humains oscillants entre le bien, gage de paisible stabilité, et le mal, précurseur de grands bouleversements? Cette guerre serait-ce le féminisme même? Et à ce titre, le 11 septembre 2001 peut-il s'inscrire dans ce cycle que l'on ne pourra comprendre clairement qu'après en être sortis?

 

Hormis les bouleversements sociaux que le féminisme nous impose actuellement, si on regarde les comportements de chacun sans égard à l'appartenance sexuelle de son auteur, tout me porte à penser qu'une chose majeure est en train de se produire : la disparition de la sexualisation de l'individu et des comportement sociaux traditionnels s'y rattachant. L'égalité fait que ni l'homme ni la femme n'est plus le gardien de la moralité traditionnelle propre à son sexe. Jadis, l'homme rappelait la femme à ses devoirs de femme en tant que femme. Par exemple, ses devoirs de moralité envers l'éducation de ses enfants. De même, la femme rappelait à l'homme ses devoirs d'homme en tant qu'homme. C'est elle, par exemple qui le mettait en garde contre sa mollesse et son manque de volonté.

 

Qu'est-ce à dire? Nous sommes peut-être entrés dans une phase d'indifférenciation, de non appartenance, de dépolarisation où tout est bon. Et, parallèlement, tout est mal aussi puisque sans repères, chacun y va de son propre éditorial sanctionnant ses pulsions personnelles et démontrant par une logique « béton » les torts des autres. Sans repères, sans phare, comment savoir la valeur de ce que nous faisons? Avec soi-même comme autoréférence, comment vivre ensemble?

 

Dans un tel contexte, on ne s'interroge plus, on soliloque. L'interaction avec l'autre ne consiste plus à un échange où on s'intéresse à ce qu'il a à dire, où on le confronte et où nous recherchons la vérité dans un ordre donné, mais cet autre est transformé en spectateur de notre jugement inaliénable, attendant à notre tour que cet interlocuteur se transforme en spectateur complaisant de nos propres jugements. Je parle, tu m'écoutes, et tu dois me « comprendre », pour qu'ensuite, à ton tour, tu me parles de tes divagations diverses que je me devrai d'accepter comme opinions légitimes. Et la connivence générale nous enferme dans une solitude vertigineuse. Parce que, celui qui est assis devant son téléviseur est seul avec une machine à image... Seuls, sommes-nous, devant toutes ces machines à spectacles auxquelles nous nous soumettons et en lesquelles nous nous transformons.

 

Comment sortir de cette coquille dans laquelle notre époque nous a insérés? Aurons-nous besoin d'une guerre? Bienheureux ceux qui hurlent à qui veut l'entendre que la guerre est une chose immonde dont il faut nous écarter à tout prix, mais cette guerre ne s'installe-t-elle pas d'elle-même quand nous nous laissons aller chacun selon nos pulsions « légitimes » sans considération pour notre bien-être commun? Et quel est-il ce bien-être commun? Qui a autorité pour le définir? À quelle autorité accepterions-nous de nous soumettre sinon à celle de la guerre et des cataclysmes?

 

À tant nous avertir d'arrêter de polluer, et chacun pour soi, à tant faire la sourde oreille devant ces prophètes de malheur, l'écologie ne va-t-elle pas un jour nous présenter sa facture autoritaire? Si nous sommes dans un Titanic, où en sommes-nous véritablement? Avons-nous déjà frappé le iceberg? Alors fermons les yeux et jouissons au mieux avant de périr. Sinon, il est peut-être encore temps de faire quelque chose... Mais qui peut nous dire si nous avons franchi le point de non-retour? Personne ne peut le dire, surtout pas moi. Il faut croire, avoir la foi que nous n'avons pas encore frappé le iceberg. Il faut croire, je dis bien croire, que les inconvénients auxquels nous nous soumettrons vont contribuer à écarter le cataclysme, la colère des dieux, comme auraient dit les anciens sages. Seule la foi peut sauver disait le prêtre ringard à qui personne ne prête plus attention. Mais voilà, cette foi collective en un avenir meilleur et notre engagement collectif, dur, difficile, nous imposant des sacrifices, nous ne saurions nous y soumettre. Dans ce monde doucereux du chacun pour soi, quel illuminé serait-il assez bête pour entreprendre tout seul, par son ascèse personnelle, de sauver le monde alors que l'ambiance générale est au pillage des ressources naturelles? Si l'écologiste doit mourir comme tout le monde autant qu'il prenne sa part de douceur avant les grands cataclysmes annoncés.

 

Je me trompe peut-être du tout au tout. Peut-être sommes-nous simplement entrés dans une phase normale du développement de l'être humain, compte tenu du fait de l'explosion démographique. Peut-être devrions-nous simplement chercher à nous adapter et passer à autre chose... Qui peut en juger dans cette ère où chacun a le droit de penser par lui-même mais surtout laisse son esprit se faire piloter par tout navigateur de passage lui promettant quelques minutes de plaisir mercantile?

 

Ã