Mensonge fondateur

 Cogitations 

 

François Brooks

041130-150712

Essais personnels

 

Mensonge fondateur

 

Dans toute philosophie, il y a un point où la « conviction » du philosophe entre en scène : ou, pour le dire dans le langage d'un antique mystère :

adventavit asinus (L'âne est venu)
pulcher et fortissimus (Beau et vigoureux)

Nietzsche, Par-delà bien et mal, 1886 [1] 

L'astrologie est un langage très bien construit, et, à partir du moment où on accepte les prémisses qui sont, bien entendu, totalement fausses, ensuite ça fonctionne très joliment... enfin, il y a un côté esthétique.

Claude Lévi-Strauss [2] 

René Girard, dans La violence et le sacré, présente une thèse fascinante où il démontre avec une étonnante acuité que chaque société est fondée sur un sacrifice initial. Il étaye sa thèse de nombreux exemples de collectivités à travers les siècles, dont celui qui est, pour nous chrétiens, la référence type : Jésus-Christ. Voilà bien le premier paradoxe mettant en évidence le mensonge affirmant la violence pour accéder à la paix et l'harmonie du divin sacré. Machiavel avait aussi montré comment le chef d'État ne doit pas reculer devant le meurtre pour assurer la concorde. La raison d'État permet une violence assassine qui devient vertu quand il s'agit de protéger les citoyens de l'anéantissement.

Depuis Kant, il est devenu évident que la foi et la raison occupent deux domaines distincts. Il a montré par exemple que l'existence de Dieu est aussi irréfutable qu'indémontrable. C'est-à-dire que la raison ne peut avoir accès à Dieu. La foi seule le permet, puisqu'il est impossible d'en faire la démonstration rationnelle. Les théologiens et philosophes qui ont avancé des « preuves » de l'existence de Dieu — Anselme de Canterbury, Thomas d'Aquin, Descartes — ont vu leurs raisonnements invalidés par une analyse rationnelle rigoureuse de ces preuves qui sont souvent circulaires ou encore s'appuient sur des pétitions de principe. Donc, impossible de connaître Dieu rationnellement. Mais n'y a-t-il que pour connaître Dieu que la foi soit nécessaire ?

Comme le nerf optique impose à la rétine un point aveugle, mais permet paradoxalement la vision, il me semble que, de façon analogue, chaque idéologie, foi ou concept rassembleur se base sur un mensonge ou une mystification que l'on a besoin d'escamoter pour entrer dans la « confrérie de ceux qui adhèrent à une forme de pensée spécifique ». Cette génuflexion initiale devant la mystification initiatrice permet d'entrer dans le Saint des Saints où la magie opère, où subitement tout prend le sens permis par le mensonge « opérant » : une foi initiale en un principe, si minime soit-il, permet à l'idéologie de se constituer. Chaque philosophie comporte son point aveugle, son postulat indémontrable.

Quelques exemples ? Soyons pratiques. Commençons par ce texte que vous êtes en train de lire. Si vous n'acceptiez pas d'emblée que ces petits dessins qui défilent sous vos yeux soient autre chose que des points de couleurs à intensités variées, vous n'auriez déjà pas lu ceci. Il vous faut accepter que ces formes que vous voyez dans une structure précise soient un texte dont vous interprétez les mots comme un assemblage de symboles qui se prête à votre décryptage pour le « comprendre ». Ainsi apparaît la mystification qui vous permet de décoder le sens de votre lecture : codes appris par la langue commune que nous pratiquons : le français. La nature même du rapport que vous entretenez avec la feuille de papier que vous avez sous les yeux nécessite un « mensonge » qui va vous la faire interpréter dans un contexte autre que sa simple réalité de « feuille de papier griffonnée » — ou d'écran d'ordinateur à luminosité variable.

Autre exemple. Depuis Socrate, la philosophie se base sur la thèse que l'être humain est doté de la possibilité de « penser par soi-même » et qu'à ce titre, il est possible de s'autoconnaître. Ce n'est pourtant qu'une thèse, un « mensonge fondateur » dont de nombreux mécanistes, méméticiens et déterministes ne cessent de démontrer les failles avec des arguments troublants. Si la connaissance de soi était possible les philosophes ne seraient pas tous d'accord pour dire avec Socrate que c'est le travail de toute une vie et que la seule chose qu'il soit possible de connaître véritablement, c'est notre ignorance.

La foi du prêtre en Dieu ; la foi de l'artiste en son propre talent ; la foi du conférencier en sa propre thèse ; la foi de l'amoureuse en son « prince charmant » (et non en la grenouille qu'il est véritablement) et celle de l'homme en son propre charme ; la foi de l'étudiant en son ignorance et au système d'éducation pour y remédier ; la foi du thérapeute en la magie de ses actes ; la foi du vendeur en la crédulité du client qui ne demande rien d'autre que d'être mystifié par le gadget qu'il convoite ; la foi du salarié en la valeur de son travail et de l'argent pour lequel il l'échange ; la foi du théoricien, du magicien, du pompier, de l'enfant, bref nous avons besoin de la croyance en un mensonge initial, une initiation mystificatrice, par laquelle nous entrons dans un monde de règles spécifiques qui deviennent opérantes dès que l'on y croit.

Descartes « saute » du doute à la pensée et à l'être sans avoir démontré rationnellement le lien de l'un à l'autre sinon qu'il les identifie mutuellement. Mais l'être, la pensée et le doute sont-ils distincts ? Pourquoi alors trois termes pour désigner la même chose ? Mais aussitôt que l'on consent à ce raccourci, toute la philosophie de Descartes prend sens. Chaque philosophe invente ainsi un concept original et le jargon qui l'entoure pour créer de toutes pièces une vision nouvelle du monde. Freud, par exemple, nous sort de son chapeau magique le Moi, le Ça et le Surmoi à partir desquels l'Inconscient va prendre sens et expliquer la libido, la vie, la mort, etc. Sartre nous triture la notion de liberté en profondeur tellement que nous arrivons à consentir à son affirmation qui déclare que « le peuple français n'a jamais été aussi libre que sous l'occupation allemande ». Et ainsi de suite pour chaque philosophe.

Le Théorème de Gödel formulé par l'illustre logicien qui lui a donné son nom explique que dans tout système formel, il y a toujours au moins une proposition indémontrable (indécidable), c'est-à-dire en laquelle il faut croire pour que ce système logique prenne forme et opère. Les mathématiques sont basées sur des postulats qui nous sont si familiers que nous pensons cette science irréfutable alors que sans les Principia Mathematica de Newton complétés par Russell et Whitehead, l'échafaudage s'effondre.

Bien sûr, le concept de mensonge fondateur n'invalide en rien chacun des lumineux concepts créés par les philosophes. Il est à lui-même sa propre règle. C'est-à-dire que, s'il donne une clef pour sortir de la bouteille à mouche qu'est la conceptualisation, il suffit de l'escamoter — le penser comme faux — pour que chaque philosophie prenne son sens. Mais plus encore, pour toute situation dans la vie, il existe un mensonge auquel il est important que l'on croie si l'on veut qu'une réalité spécifique apparaisse. Vu sous cet angle, n'est-il pas amusant d'observer la position paradoxale des gens qui croient dur comme fer que la foi n'est que balivernes sans réaliser que cette position se fonde elle-même sur un acte de foi — négative certes, mais foi tout de même. En effet, peut-on démontrer scientifiquement, irréfutablement, l'invalidité de la foi alors qu'elle participe elle-même à la science ? Karl Popper nous a montré comment la science a besoin de la falsifiabilité pour se justifier ; autrement, elle serait piégée par la foi qu'elle professe sur elle-même. Bref, pour qu'une science soit valide, il faut qu'elle puisse être invalidée, c'est-à-dire que l'on définisse dans quelles conditions elle n'est plus vraie.

N'est-il pas troublant de réaliser combien Augustin avait raison d'affirmer qu'il faut croire pour raisonner ? Troublant de constater que le « je ne suis pas d'accord » que l'on oppose à la pensée d'un philosophe n'est qu'un acte de foi en autre chose, une autre raison, un autre mensonge qui a fondé une posture philosophique dans laquelle on se sent confortable et que l'on refuse de quitter ne serait-ce que pour explorer d'autres possibles.

Ainsi donc, je m'amuse à fissurer la réalité en regardant toujours l'envers du décor parce que j'ai foi dans la nécessité du mensonge fondateur pour créer le monde dans lequel je crois être.

N'être jamais « hors du monde », voilà la limite où doit s'arrêter ma curiosité ! J'aimerais pouvoir enfin voir le monde tel qu'il est, tel que Dieu pourrait le voir s'il existait ; Dieu, cet être qui possède tous les attributs et qui, en même temps, existe et n'existe pas, est dans et hors du monde. Mais je dois me contenter de faire partie du monde. Il n'est déjà pas si mal d'arriver à voir les limites qui le circonscrivent.

[1] Par-delà bien et mal, Première section, § 8, 1886.
Extrait de Friedrich Nietzsche, Oeuvres, Éditions Flammarion, Mille & une pages © 2000, page 631.

[2] Extrait du CD audio de Claude Lévi-Strauss, Entretiens France Inter avec Jacques Chancel, 1988, Radio France - INA © 2001, Frémeaux & Associés © 2009, Plage 3, de 5:37 à 6:44.

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