041109

Rien d'autre

par François Brooks

Cher Joaquim [1]

Merci pour cette belle participation épistolaire au 54e Philo sans fumée. Je ressens, en vous lisant, une communion que je n'établis que très rarement. Paradoxalement, c'est dans une sorte de reconnaissance mutuelle de notre incapacité de véritablement communiquer que je sens la véritable rencontre. Ce doute qui nous amène à voir les insurmontables illusions qui nous composent, doute transformé en simple présence mutuelle, parce qu'on n'a rien d'autre pour communiquer que d'être présent l'un à l'autre. Rien d'autre que notre culture boiteuse, nos balbutiements incertains, notre genèse personnelle, notre environnement limité... rien d'autre. La société de consommation agit comme un prix de consolation dans nos vies nous permettant de tout acheter, tout avoir. Comme si l'auditeur pouvait avoir accès à une meilleure musique que celle que ses modestes oreilles peuvent entendre, à une meilleure vision que ce que nos modestes yeux peuvent voir, à un meilleur lieu où habiter que nos corps qui se dégradent jour après jour et d'où nous ne sortiront pas vivants, rien d'autre.

Le thème du « on n'a rien d'autre » revient souvent dans mes réflexions ces temps-ci, et il m'incite à beaucoup de compassion pour mes pairs. Je nous vois, les êtres humains, comme si démunis dans nos prétentions de liberté. On n'a pourtant rien d'autre que notre seule vie, d'où l'importance de se convaincre de l'apprécier. C'est ce que vous faites si aimablement en reconnaissant en moi des qualités qui sont, bien sûr, d'abord en vous avant de pouvoir me les projeter. Et vous avez raison de le faire. Non parce que je reconnais les avoir véritablement ces qualités ; elles apparaissent en moi de façon si furtive que je sais être loin de savoir les maîtriser. Je dis « vous avez raison » parce que vous n'avez rien d'autre que cette vie que vous vous faites ; alors le choix ultime est de trouver le moyen de projeter le meilleur de soi pour espérer le voir apparaître chez l'autre.

Les gens qui m'émeuvent le plus sont ceux qui, jour après jour, vivent une vie que j'estime médiocre et qui pourtant la trouvent appréciable. Généreusement, ils la font valoir et ils ont raison parce qu'ils n'ont rien d'autre alors aussi bien en tirer le meilleur.

Peut-être cette réflexion m'a-t-elle été inspirée par mon récent visionnement du film Gladiateur. À l'époque où le philosophe Marc Aurèle était César, un brillant général d'armée ayant régressé peu à peu dans ses périples à ne plus être qu'un simple gladiateur qui va mourir, a fait le choix de l'honneur et du courage. Il était perdu mais il lui restait encore le choix de ce qu'il allait laisser en souvenir de lui dans la mémoire des gens : pleutre ou courageux. Je ne me sens pas courageux mais je reconnais pourtant le courage dans chaque être qui choisit délibérément d'embellir cette vie qui nous file entre les doigts et sur laquelle nous avons si peu de pouvoir.

Merci d'avoir prêté votre attention à cette réflexion. Votre appréciation ne tombe pas dans un miroir aveugle. Vous comptez pour moi.

Bon voyage et dites bonjour au printemps du pays d'Eva Duarte, alors qu'ici le froid s'installe cruellement. Les feuilles soufflées par le vent sont tombées des arbres en fin de semaine, et tout sera encore gris pendant quelques temps jusqu'à ce que la lumière revienne avec la neige.

Mes plus chaleureuses salutations à vous Joaquim.

François Brooks

www.philo5.com

[1] J'ai écrit ce texte en réponse à la lettre que m'a envoyée M. Joaquim en participation à la 54e rencontre de « Philo sans fumée », le 4 novembre 2004.

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