041101

Le bon roi et son sage conseiller

par François Brooks[1]

Dans un pays lointain, il y a très longtemps, vivait un petit peuple sage où régnait un roi non moins sage. Les hommes buvaient quand ils avaient soif, mangeaient quand ils avaient faim, dormaient quand ils étaient fatigués et travaillaient lorsqu'ils étaient reposés. Chacun vaquait à ses occupations dans le respect des autres et en collaboration.

 

Un jour, il vint un vent de changement. Peu à peu, ce peuple perdit son harmonie. Certains se mirent à manger plus qu'à leur faim alors que d'autres se privaient délibérément de nourriture. Certains se reposaient sans être fatigués alors que d'autres travaillaient sans arrêt jusqu'à l'épuisement. La collaboration de jadis se transforma peu à peu en compétition irrespectueuse.

 

Le bon roi, qui aimait son peuple et vivait encore avec sagesse, se demanda s'il allait bientôt être renversé. « En effet, dit-il à son sage conseiller, moi qui ai coutume de régner avec bon sens, recommandant à chacun d'en faire autant sur sa propre vie, mon peuple acceptera-t-il de me garder longtemps comme souverain si je reste sage? Ne serai-je pas bientôt destitué par leur folie? Comment puis-je continuer à régner sur un peuple qui ne se reconnaît plus en moi?

 

Le conseiller avait remarqué que le peuple était devenu fou en buvant l'eau du puits de la fontaine sur la place publique au centre du village. Il savait que si le roi était renversé, il perdrait son poste et ses privilèges. Il eut alors une idée géniale pour sauver la situation. « Bien-aimé souverain, lui dit-il, j'ai vu, au fil des années votre peuple perdre sa sagesse légendaire à un tel point qu'il n'y a plus personne maintenant de véritablement sensé. Tous sont devenus fous et je m'en attriste comme vous. Pour sauver notre situation, je suggère que nous buvions l'eau de la fontaine centrale. »

 

« Mais comment pourrais-je accepter une telle proposition, dit le roi, la seule idée que j'oublie pour toujours que vous êtes le plus sage conseiller qu'il m'ait été donné de connaître m'est insupportable. »

 

« Il en est de même pour moi, votre altesse, mais pour nous consoler, mettons nous un X sur le front. Comme ça, à chaque fois que nous nous verrons, ce signe nous rappellera que nous avons choisi d'être fous, mais qu'en réalité, nous ne le sommes pas. »

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[1] Inspiré d'une légende de l'Inde que m'a raconté Guy Tétreault et d'un thème cher à Daniel Descheneaux