041021

Et re-haine du cols bleus

par François Brooks

J'avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Le temps retrouvé

Depuis une semaine, j'ai commencé à être harcelé par des quidams qui s'exercent à me casser du sucre sur le dos. En voici un exemple parmi d'autres :

 On me klaxonne sans raisons. Les quatre occupants de la voiture sont des jeunes dans la vingtaine qui ont décidé de me narguer : « Tu veux-tu un oreiller ? ». Je reste coi. « T'as l'air fatigué... ». Ça sent le harcèlement médiatique à plein nez. Ils ont profité d'un arrêt au feu rouge pour me déverser la haine que les journaux ont recommencé à leur suggérer à mi-mots de nous affubler depuis qu'on nous a imposé une sentence arbitrale, décret de travail sur lequel nous avons exprimé notre désaccord cette semaine. A-t-on saboté ou saccagé quelque chose quelque part ? Non. A-t-on arrêté de travailler ? Non. Nous sommes-nous mis en grève ? Non plus.

Pourtant, chaque citoyen a été mis en alerte par une presse qui n'en finit plus de nous rapporter les faits à la manière de Tullius Détritus [1].

 A-t-on dit aux gens que mon salaire était diminué alors que les pompiers, les policiers et les cols blancs ont tous signé une convention négociée avec des augmentations de salaire de 11.7% ? Non. A-t-on dit aux gens que l'arbitre avait cédé à toutes les demandes de la Ville sans tenir compte de celles du syndicat des cols bleus qui, pour la plupart, ne coûtaient rien à celle-ci ? Non. A-t-on dit aux gens pourquoi la Ville de Montréal est revenue subitement sur l'entente de principe du 9 juillet 2003 alors qu'un accord négocié était à deux doigts de se signer ? Non. Je n'en sais rien moi-même. La Ville est restée muette, et les journalistes ont passé ce fait sous silence.

Tout a commencé à l'époque du maire Bourque qui, sans avoir augmenté mes taxes d'un sou pendant six années consécutives (j'habite Montréal), avait trouvé le moyen de signer des ententes avec les cols bleus pour augmenter notre productivité et nous en faire bénéficier par des gains substantiels. Il avait trouvé une idée géniale pour continuer dans la même veine : « Une île, une ville ». Le temps qu'il vende son idée au gouvernement du Parti Québécois de l'époque, l'opposition fut élue au Provincial comme au Municipal. Le nouveau maire Tremblay doit gérer les fusions alors qu'il s'y était opposé, et le gouvernement libéral de Jean Charest s'oblige à effectuer la défusion comme il l'avait promis pour se faire élire. Bref, en trois ans, boom économique aidant, je me retrouve chaque année avec une augmentation de taxes municipale et j'affronte maintenant une baisse de salaire rétroactive qui fait que je n'aurai récupéré mon salaire actuel qu'en novembre 2007. Je vous laisse calculer quand j'aurai récupéré mon pouvoir d'achat.

J'aurais bien voulu qu'on m'explique par quels calculs équitables on arrive à décréter que mon salaire doive baisser dans l' « uniformisation » des conventions collectives alors que la nouvelle Ville de Montréal vient d'accorder, par équité, des augmentations de salaire de 20 000$ à ses nouveaux maires. Parce que, la nouvelle Ville de Montréal, administrativement parlant, n'a pas fusionné : elle a éclaté en 27 arrondissements et villes tous indépendants, et ayant chacun un maire et un budget distinct, le tout chapeauté par une superstructure appeléeMontréal et un super-maire, Gérald Tremblay, qui est encore plus loin des cols bleus qu'aucun maire de l'ancienne Ville de Montréal ne l'a jamais été.

Les fusions rentables prévues par l'ancien maire Bourque se sont transformées en coûteuse administration par une démocratie aveugle qui ne sert en rien les intérêts, ni des citoyens, ni de l'administration actuelle, ni des cols bleus qui sont au service des payeurs de taxes.

Mais qui donc profite de cet imbroglio ? Depuis bientôt quinze ans, les cols bleus ont tiré la sonnette d'alarme en pointant du doigt les intérêts conflictuels des entrepreneurs privés. Mais une presse privée vendue à des intérêts privés ne cesse de claironner son discrédit sur ce groupe de travailleurs qui dénonce l'arnaque. Qui croire ? Pour l'heure, monsieur et madame, citoyens de Montréal, une chose est certaine : si notre compte de taxe municipale augmente sans cesse, vous en conviendrez, ce n'est sûrement pas à cause des salaires payés aux cols bleus. Il faut donc chercher l'erreur ailleurs.

La privatisation va bon train. Les 7 500 cols bleus de la nouvelle ville de Montréal se voient imposé, par sentence arbitrale, un plancher d'emploi de moins de 4 000 travailleurs, le même que celui de l'ancienne ville de Montréal. Pourtant, avec les fusions, et un plus grand territoire à couvrir, il n'y a pas moins de services aux citoyens. Qui sera donc engagé si ce ne sont des entrepreneurs privés pour faire le travail ? La mathématique journalistique démontre par quelques exemples (toujours mal documentés) que les cols bleus sont des parasites fainéants dont il faut se débarrasser. Mais si le citoyen doit payer une administration municipale qui en chapeaute une deuxième qui engage une autre administration privée qui, à son tour engage des travailleurs à bas salaire, comment le citoyen peut-il espérer avoir des services convenables à prix raisonnable ?

En fait, par attrition, on va congédier un groupe de travailleurs compétents et bien traités, qui font un travail dans des conditions acceptables, par d'autres bien fouettés à la botte d'une administration privée coûteuse et superflue. L'augmentation de mes taxes en est la preuve. En tant que citoyen, tous ceux qui veulent me vendre des services sont là pour me convaincre que j'ai raison de les payer. Comment se peut-il que ceux qui manipulent l'information en soient arrivés à me convaincre que j'ai besoin de trois niveaux d'administration alors que celui qui me livre effectivement les services dont j'ai besoin est un col bleu sur lequel on m'encourage à cracher ?

En tant que travailleur qui vit ces conflits de l'intérieur, je me désole devant la campagne de presse sévissant actuellement contre les cols bleus, et qui transforme chaque citoyen « bien informé » en harceleur potentiel. Je me sens victime de harcèlement, de mépris et d'ostracisme dans mon milieu de travail sans aucun rapport avec les actes dans l'exercice de mes fonctions. Je voudrais maintenant exercer les recours auxquels la loi du 1er juin 2004 contre le harcèlement en milieu de travail me donne droit. Je veux savoir comment je dois procéder ? Ai-je quelque recours contre cette presse privée qui me met dans des conditions de travail psychologiquement insupportables ?

[1] Personnage central de l'album La Zizanie d'Astérix.

Philo5...
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