040906

ELLE Québec, octobre 2004

par François Brooks

Ce mois-ci, j'ai eu le goût, pour m'amuser, d'être provoqué. J'ai pris au hasard, chez l'épicier un des 80% de magazines qui peuplent le kiosque devant les caisses, et qui projettent dans le public captif l'image qu'on suggère à la femme d'ici de devenir.

Longues jambes parfaites et bien épilées, chevelures ravissantes comme jamais, parfums langoureux, dessous affriolants, copieux maquillage, j'aurais juré que ce magazine avait pour but d'aguicher les hommes. ERREUR : Tout comme le grossiste ne vend habituellement pas directement au consommateur, c'est aux femmes à qui cette revue s'adresse principalement. ELLE Québec vend aux femmes tous les moyens pour faire craquer les hommes ... et les femmes. Les premiers de désir, les secondes de jalousie entre elles.

J'ai même été surpris de l'honnête franchise de certaines publicités : « Les hommes vont fondre » affirme la nouvelle fragrance d'Élizabeth Arden nommée PROVOCATIVE WOMAN (en page 25) ; « Dépassez-vous » commande celle d'Adidas nommée ADRÉNALINE (en page 63) (oui, Adidas fabrique aussi des parfums!) ; Chantelle fait même un clin d'œil aux musulmanes (en page 20) : on y voit une jolie jeune mannequin portant le foulard, mais vêtue de dessous affriolants dont le slogan est « Paris habille les femmes du monde ».

Mais derrière une couverture où pose une Lynda Lemay maquillée comme si elle voulait cacher des yeux au beurre noir (la petite fille aux chansons simplement intelligentes a, c'est dommage, choisi un métier où on doit aussi vendre son image), c'est effectivement aux hommes que le ELLE Québec d'octobre 2004 s'adresse : Place aux hommes! Ils sont beaux, ils sont fins, ils sont tels que les femmes d'ici les ont toujours désirés (!!!). On prend même leur défense ; peut-être doit-on des mercis à Charles Paquin. Il se trouve donc finalement, que Danielle Stanton, dans son article On aime nos Québécois (p.73), en a eu marre de regarder le mec qui dort dans son lit avec des yeux de féministe. Elle a donc troqué les lunettes médiatiques habituelles pour des lunettes roses. Elle se lance tête baissée dans des louanges dithyrambiques par lesquelles elle arrive à généraliser les hommes québécois comme étant les meilleurs mecs de la planète sous des airs de quand on se compare, on se console.

Avec mon esprit mesquin – guérissez-moi quelqu'un – j'avais tendance à lire en filigrane : « Les mecs, toutes nos félicitations! Nous avons maintenant terminé votre dressage, l'opération est une réussite, vous avez répondu au-delà de nos attentes. Maintenant que vous êtes transformés sur mesure selon nos espérances, nous vous aimons ; ne changez rien, vous êtes tels que nous vous désirons. » Excusez-moi Mme Stanton pourriez-vous m'expliquer où est votre mérite à aimer la poupée programmable que votre narcissisme vous a fabriqué sur mesure?

Le plus rigolo dans tout ça, c'est que ma mère, mes grands-mères et mes arrière-grands-mères auraient très bien pu tenir un discours semblable sans même avoir à changer de rôle ni s'imposer la vie compliquée d'aujourd'hui. Le Québécois bien dressé n'est-il pas reconnu depuis belle lurette pour être un doux mouton soumis qui fanfaronne devant les copains et fait le petit chien-chien devant sa femme pour avoir son biscuit? Quelle réussite sur vos aïeules mesdames! Je les vois d'ici vous faire des pieds de nez dans leur tombe, vous qui vous êtes donné tant de mal pour ne pas leur ressembler.

Une trêve c'est quand même bon à prendre. Mais, quelque roses que soient vos lunettes, Mme Stanton, ce ne sont pas vos bons mots qui changeront le fait que cette guerre a provoqué la baisse de natalité dramatique que nous connaissons actuellement au Québec. Comme vous le dites si bien, c'était peut-être pour rire entre copines que vous nous cassiez du sucre sur le dos, mais mon petit sondage personnel me dit que votre sens de l'humour n'a pas été tellement prisé chez la gente masculine qui s'est ruée massivement vers les vasectomies, abstinences et autre moyens contraceptifs. Quel homme voudrait risquer de mettre au monde un garçon dans une perspective si peu prometteuse? Dommage, vous auriez peut-être aimé un jour être grand-mère. Il vous reste peut-être un espoir, celui que vos filles fassent comme vous : s'acharner à ne pas faire comme leur mère. Bonne chance!

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En page 113, on publie un texte 100% homme de Christian Roudaut qui raconte « La croisade des super-papas » en Angleterre, Fathers 4 Justice. On croit rêver! En le lisant dans un tel magazine, j'avais la bizarre sensation du blessé qui, s'étant fait tirer à boulet rouge pendant des années, se voyait tendre la main par son agresseur portant encore son fusil en bandoulière.

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Bien sûr, un peu plus loin, en page 131, je reviens sur terre avec l'article de Mme Marie-Andrée Lamontagne intitulé « Survivre à une agression, OUI, c'est possible ». Texte bourré de bons sentiments qui en appelle à la nature stoïque des femmes et au support de la psychoprêtrise. Ma mesquinerie ordinaire me dit qu'une femme qui se laisse aller à être aussi provocante que les pubs de cette revue l'invitent à devenir, ne sont pas sorties du bois. À ce titre, l'article de Mme Lamontagne est on ne peut plus approprié dans Elle Québec. Je l'ai traduit dans ma lecture par : « Provoquez, mais sachez assumer ».

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Pourtant, le premier article qui avait attiré mon attention en couverture n'apparaît qu'en page 143. Mme Laurence Pivot signe un texte intitulé « Testostérone, la nouvelle drogue des superwomen ». Simone de Beauvoir n'avait pas prévu ça : on nous renseigne sur les femmes qui apprennent à devenir... hommes, jusque dans leurs hormones. Non, il ne s'agit pas de transsexuelles qui sont mal à l'aise dans leur corps (quoique encore...) il s'agit d'un développement nouveau dans le cheminement de la superwomen qui, en ingérant cette hormone male dont elle manque, pourra enfin devenir aussi agressive au travail et performante au lit que l'homme, cet être à devenir, dont le comportement si décrié par les unes est tant convoité par les autres. Après le féminisme, verra-t-on apparaître un néo-féminisme pour combattre les superwomen ou bien est-ce que le féminisme verra dans cette nouvelle possibilité l'aboutissement ultime de la femme : être-homme?

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En page 153, Mme Marie-Claude Fortin nous offre « La thérapie de couple, ça marche? » dans lequel elle nous démontre la rentabilité de la consultation d'un psychoprêtre tarifé. Un divorce coûte beaucoup plus cher, c'est prouvé!

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C'est avec Platon, Descartes, Kierkegaard, Sartre et de Beauvoir en tête que j'ai lu ce magazine affriolant. Déchiré entre le désir qu'elles suscitent en moi, leur inaccessibilité et les dramatiques conséquences qui s'en suivraient si je me laissais provoquer à y répondre, je termine ma lecture avec un léger dégoût. Est-il normal qu'un magazine qui se donne comme mandat de montrer ce que la femme québécoise a de plus beau, provoque en moi un sentiment si opposé? N'est-ce pas aussi ce sentiment qui naît chez la femme qui a été violée par la force d'un homme qui pourtant devrait être ce qu'elle admire le plus en lui?

Le viol est une agression largement dénoncée, à raison, par les femmes qui en sont victimes. Quand arrêtera-t-on de violer le désir des hommes par des femmes mises en marché qui provoquent sans cesse impunément une libido qui doit se taire si elle ne peut payer? On pourrait paraphraser Kierkegaard dans son Journal du séducteur (p.230) en écrivant : « On frémit en lisant l'histoire d'une jeune fille qui froidement laisse bander ses prétendants en exhibant son corps de manière aguichante sans jamais leur permettre de consommer l'acte qu'elles provoquent ». Pourquoi les aguicheuses restent-elles impunies alors qu'on emprisonne celui qui viole? Comment se fait-il que les femmes, qui reconnaissent pourtant comme toute première qualité chez un homme sa fidélité, se livrent à un tel marché? Quelle force obscure et taboue fait que sur ce point, les hommes soient tant bafoués et les femmes si respectées? Oui les hommes québécois sont extraordinaires de violer si peu les femmes qui font tout chaque jour pour les provoquer inutilement.

Mais tout est de ma faute, me direz-vous avec raison. N'ai-je pas écrit au tout début de ce texte que j'avais le goût d'être provoqué? Comment puis-je reprocher à des gens qui ne font rien d'autre que leur travail pour vivre, d'avoir suscité en moi des émotions qui m'encombrent? Après tout, ils m'ont vendu un produit que j'ai payé. Devrais-je me scandaliser du contenu de ce que j'achète si je savais d'avance que la marchandise est avariée? Pourtant, la femme de Elle Québec est essentiellement une femme qui chasse l'homme. Cette revue porterait mieux son nom, à ce qui me semble, si elle se nommait tout simplement Aguicher le Québec. Je comprends les femmes qui se sentent insultées en tant que femmes que l'on utilise leur désignation générique pour la réduire à si peu de chose.