par
L’oncle d’Alexandre avait inventé un jeu qu’il adorait. Celui-ci consistait à exclure Alexandre de la réalité.
— Mais où est Alexandre, disait l’oncle?
— Ici, répondait l’enfant!
L’oncle regardant sous la table sans faire attention à Alexandre :
— Il n’est pas sous la table… Mais où est Alexandre?
L’enfant accourut près de son oncle et cria :
— Je suis ici mon oncle! Ici, je suis ici! dit-il en sautillant.
Sans même le regarder, l’oncle le contourna et alla voir sous le lit.
— Mais où est Alexandre? Il n’est pas sous le lit non plus…
— Ici, je suis ici! cria à nouveau l’enfant exaspéré.
Alexandre était complètement désemparé. Sa voix se faisait plaintive et il s’énervait sérieusement.
L’oncle alla voir derrière le sofa :
— Il n’est pas là non plus… Mais où est donc Alexandre? répétait-il calmement.
— Ici! Je suis ici! Hurlait maintenant l’enfant en crise, horripilé d’être soustrait à la réalité.
Il courut en tremblant dans les bras de sa mère et s’effondra en larmes. Celle-ci le prit tendrement pour le calmer et le consoler.
— Mais oui, tu es là Alexandre ; ton oncle ne faisait que jouer.
(Tiré d’une scène du film « Fanny et Alexandre » d’Ingmar Bergman)
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Notre réalité au monde n’apparaît que si l’autre daigne bien lui accorder le sceau de son attention. Le « Je pense, donc j’existe » de Descartes ne suffit pas. Il faut une réaction : On réagit, donc j’existe. Hors de la réaction d’autrui, notre réalité se borne à une sorte de lieu limbique, une exclusion, une excommunication de l’existence.
Le prêtre détenait autrefois les clefs de la réalité. D’aussi loin que je me souvienne, j’essayais de donner de la réalité aux enseignements religieux de mon enfance, de « comprendre » comme on disait, pour parvenir à la gratification de l’existence pour ceux qui sollicitaient mon attention. Il m’importait peu que Dieu, les saints ou les fantômes existent. Ce que je voulais avant tout, c’est que l’on m’accorde l’existence. Je n’avais rien à comprendre ; je n’avais qu’à répéter sagement ce qu’on m’enseignait pour que l’on me reconnaisse. Tout l’univers symbolique catholique se construisait dans mon esprit sous le regard attentif de ma mère, de ma maîtresse d’école, du curé à la confesse ou de l’abbé du camp de vacances ; tous ces gens qui me prodiguaient leur instruction et voulaient à tout prix que cet univers existe. C’est par lui que j’existais, même s’il n’avait de réalité que la foi commune à laquelle on m’engageait. Mais peu m’importait la réalité ; seul comptait le fait que j’existe pour les autres.
Après la Révolution tranquille, sociologues, psychologues, enseignants et journalistes ont pris la relève. Sous le sceau du savoir scientifique ils se sont mis en quête de définir une nouvelle réalité vraie. Ils ont dénoncé les enseignements catholiques traités de chimériques. Leur nouvelle réalité n’était plus garantie par Dieu mais par des statistiques quantifiables. Le mètre étalon du pourcentage allait désormais fournir une preuve tangible de la réalité. Pour exister, il me fallut alors entrer dans le cadre de ces statistiques sous peine d’être à nouveau exclu de cette nouvelle réalité bien plus réelle que Dieu, puisque quantifiable au dénominateur universel démocratique de la représentation.
J’en viens à définir mon existence comme une quête sans fin pour accéder à quelque forme de réalité que ce soit. Quand on ne me comprend pas, on me repousse du revers de la main en me disant que je m’enfarge dans les fleurs du tapis. Ceci invalide de fait mon existence et m’exproprie du domaine de la pensée, lequel appartient à ceux qui, comme les prêtres d’antan, définissent celle-ci à partir de dogmes à la mode.
Je m’excuse de ne pas penser exactement
comme vous et votre autorité vous donne sans doute raison de rejeter du revers
de la main les échafaudages intellectuels soignés que mes « ‘enfargeages’ dans les
fleurs du tapis » ont produits. Je sais que ma réalité est illusoire et
que la vôtre est véritablement réelle. C’est tout mon problème d’ailleurs de
rencontrer chaque jour des gens qui sont dans une réalité plus réelle que la
mienne.
Trop souvent, l’attitude dogmatique apparaît chez la personne ayant acquis une certaine notoriété ; elle se met alors à parler à la première personne du pluriel. Ainsi, d’emblée elle s’octroie la majorité au suffrage de l’opinion. Comment peut-on discuter d’homme à homme quand on est seul devant une personne multiple? Comment mon avis infinitésimal peut-il avoir la prétention de réalité face à votre pourcentage majoritaire? Devant vos affirmations ‘scientifiques’ je me sens bien minoritaire.
Socrate nous a enseigné par la maïeutique qu’il était possible d’accoucher les esprits de la vérité. Si la vérité doit sortir de mon esprit avec mon consentement, comment pourrais-je y avoir accès si on me la présente comme une proposition ‘scientifique’ invérifiable provenant de l’extérieur? La vérité peut-elle être différente de l’idée qu’on s’en fait? Socrate avait compris qu’aucune démonstration ne pouvait convaincre qui que ce soit sans son consentement. C’est pourquoi il n’a rien écrit et qu’il privilégiait la forme interrogative. Aucun écrit — dogme enfermé dans sa typographie — ne peut remplacer l’accompagnateur vivant qui, pour avancer, s’assure toujours du consentement de son compagnon en lui adressant mille questions pour garder son esprit vivant et attentif.
Scientifiques, je suis pourtant attaché à votre estime de laquelle mon existence dépend. Voyez ici le cri d’un homme perplexe qui cherche à reconnaître en vous un être humain avec qui il pourrait échanger sans s’encombrer d’un écrasant passé académique dogmatique, et qui, à l’invitation de Descartes, réexamine constamment ses raisonnements et ceux qu’on lui soumet dans le but d’y déceler la part du doute et la mesure de la certitude. À date, certaines de vos certitudes appartiennent à un monde différent du mien ; aidez-moi à accoucher de vos certitudes… si c’est possible. Aidez-moi à accéder à votre réalité.
Always certain, often wrong… (Lona Chen).