040620

À quoi bon être père?

par François Brooks

Bravo mon fils! Tu auras bientôt 29 ans. L'adolescence pour toi s'achève. Ce n'est pas de ta faute ; je suis loin de te blâmer. Quand tu étais prêt à devenir un homme, l'État a refusé que tu travailles préférant embaucher un Mexicain pour l'emploi en agriculture qui t'aurait pourtant été si formateur. C'est un fonctionnaire d'origine africaine qui nous avait dit que tu n'avais pas le droit de travailler avant l'âge de 16 ans, même si à 15 ans, tu mesurais déjà six pieds un pouce et que tu avais les mains aussi fortes que les miennes. Notre bon gouvernement préférait te voir flâner tout l'été prétextant qu'il est « inhumain de faire travailler des enfants ».

 

Malgré tout, tu avais eu la débrouillardise de te dénicher un petit boulot de vendeur de glaces sur un triporteur. Travail, cette fois-ci, doublement interdit puisqu'en plus de ton « trop jeune âge », la Ville de Montréal ne délivrait pas de permis pour ces petits jobs de sollicitation dans les endroits publics. On t'avait même arrêté sur le Mont-Royal et tu étais passé en cour. Bien sûr, le juge t'avait acquitté, mais combien de tourments inutiles pour t'empêcher de devenir un homme! Il est vrai qu'à te garder de force sur les bancs d'école tu faisais vivre, avec tes camarades, une armée d'enseignants qui, de toutes façons, ne t'apprenaient pas grand-chose, et surtout pas à devenir un homme. Je ne peux à présent te blâmer d'avoir tout fait depuis pour vivre à la charge de l'État.

 

Mine de rien, la dernière fois que l'on s'est vu, je t'ai demandé si tu pensais un jour devenir père. Tu m'as confié avec un demi-sourire que l'idée te plairait. Je t'ai écouté sans rien dire parce que je sais que tu ne veux pas savoir ce que j'en pense. Aujourd'hui, un père n'a plus le droit de donner des conseils. Les enfants ont le droit de faire tout ce qu'ils veulent ; les pères n'ont qu'à les regarder se casser la gueule sans rien dire.

 

La paternité m'a coûté si cher, et il m'en reste si peu, je me demande bien pourquoi un jeune homme d'aujourd'hui pourrait bien vouloir encore de ce titre?

 

Anciennement, les enfants à naître représentaient une richesse à venir : des bras pour la ferme, une sécurité pour les vieux jours, une continuité par delà la mort. Rien de tout ça ne subsiste. C'est tout le contraire. Chaque enfant coûte maintenant 200 000$ à élever jusqu'à l'âge de 18 ans sans aucun espoir de retour sur l'investissement. Ils exigeront du père une présence constante et celui-ci ne pourra même pas espérer qu'ils portent son nom. Il les logera, les nourrira, les habillera, les soignera, les éduquera, mais quoi qu'il fasse, à 20 ans ils iront vivre leur vie comme bon leur semblera, sans même pouvoir compter sur un petit coup de téléphone pour entendre dire « bonne fête papa », deux fois par année.

 

Pire, s'il manque un tant soit peu à ses devoirs, il sera vomi par ses enfants qui trouveront mille « psys » de tout acabit pour l'y encourager. On les aura d'ailleurs tellement encouragés à détester leur père – et l'idée même du père – qu'ils seront incapables de prononcer le petit vocable « papa » en s'adressant à lui. On croirait vivre encore sur la lancée de la Révolution Française qui a dénoncé Dieu comme un imposteur et coupé la tête du roi. C'est au tour du père maintenant de disparaître, fiévreux que nous sommes de ne rien devoir à qui que ce soit de masculin dans notre genèse.

 

Devenir père coûte si cher et rapporte si peu ; je me demande bien quel intérêt tu pourrais y trouver. Enfin, pour moi ce problème fait partie du passé. Malgré tout, je m'en suis réchappé. Mais pour toi, il fait maintenant partie d'un avenir possible. À toi de décider. Au moins, tu sais à quoi t'attendre tandis que moi, je me suis senti trahi tout le long de ce périple ; tu as la chance de t'en sauver en toute connaissance de cause.

 

Bonne chance!

 

Papa.

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